LIVRE I, CHAP. XIV
les moyens qu'il employé pour la descouvrir sont raison et expérience, tous deux très {bibles, incertains, divers, ondoyans. Le plus grand argument de la vérité,, c'est le gênerai consentement du monde. Or le nombre des fols surpasse de beaucoup celuy des sages ; et puis comment est-on parvenu à ce consentement que par contagion et applaudissement donné sans jugement et cognoissance de cause, mais à la suite de quelques-uns qui ont commencé la danse ?
L'autre fin moins naturelle, mais plus ambitieuse, est l'invention, à laquelle il tend comme au plus haut poinct d'honneur, pour se monstrer et faire valoir ; c'est ce qui est plus estimé et semble estre une image de divinité. De ceste suffisance d'inventer sont produicts les ouvrages qui ont ravy tout le monde en admiration -, et s'ils ont esté avec utilité publique, ils ont déifié leurs autheurs. Ceux qui ont esté en subtilité seule sans utilité, ont esté en la peincture, statuaire, architecture, perspective, comme la vigne de Zeuxis, la Venus d'Appelles, la statue de Memnon, le cheval d'airain, la colombe de bois d'Archytas, la vache deMyron, la mousche et l'aigle de Mont royal, la sphcere de Sapor, roi de Perse, celle d'Archimedes et ses autres engins, et tant d'autres. Or l'art et l'invention semblent non seulement imiter nature, mais la passer, et ce non seulement en particulier et individu ( car il ne se trouve point de corps d'homme ou beste en nature si universellement bien faict, comme il se peust représenter par les ouvriers), mais encores plusieurs choses se font par art , qui ne se font point par nature : j'entends outre les compositions et mixtions, qui est le vray gibbier et le propre subject de l'art, tesmoin les extractions et distillations des eaux et des huiles faictes de simples, ce que nature ne faict point. Mais en tout cela il n'y a pas lieu de si grande admiration que l'on pense ; et, à proprement et loyalement parler, il n'y a point d'invention que celle que Dieu révèle ; car celles que nous estimons et appelons telles ne sont qu'observations des choses naturelles, argumentations et conclusions tirées d'icelles, comme la peincture et l'optique des ombres, les horloges solaires des ombres des arbres, l'imprimerie des marques et sceaux des pierres précieuses.
De tout cela il est aisé à voyr combien l'esprit humain est téméraire et dangereux, mes-
mement s'il est vif et vigoureux ; car estant si remuant, si libre et universel, et faisant ses remuemens si desreiglement, usant si hardiment de sa liberté par-tout, sans s'asservir à rien, il vient à secouer aisément les opinions communes et toutes reigles par lesquelles l'on le veust brider et contraindre, comme une injuste tyrannie : entreprendra d'examiner tout, et juger la pluspart des choses plausiblement receues du monde, ridicules et absurdes, trouvant par-tout de l'apparence, passera par dessus tout ; et ce faisant, il est à craindre qu'il s'esgare et se perde ; et de faict, nous voyons que ceux qui ont quelque vivacité extraordinaire et quelque rare excellence, comme ceux qui sont au plus haut estage de la moyenne classe cydessus dicte, sont le plus souvent desreiglés en opinions et mœurs. Il y en a bien peu à qui l'on se puisse fier de leur conduicte propre, et qui puissent sans témérité voguer en liberté de leurs jugemens au-delà les opinions communes. C'est miracle de trouver un grand et vif esprit bien reiglé et modéré -, c'est un très dangereux glaive qui ne le sçait bien conduire, et d'où viennent tous les desordres, révoltes, hérésies et troubles au monde, que de là magni errores non nisi ex magnis ingeniis : nihil sapientiœ odiosius acumine nimio*. Sans doubte celuy a meilleur temps, plus longue vie, est plus heureux et beaucoup plus propre au régime de la république, dict Thucydide, qui a l'esprit médiocre, voyre au-dessoubs de médiocrité, que qui l'a tant eslevé et transcendant qui ne sert qu'à se donner du tourment et aux autres. Des grandes amitiés naissent les grandes inimitiés 5 des santés vigoureuses les mortelles maladies , aussi des rares et vives agitations de nos âmes les plus excellentes manies et plus détraquées. La sagesse et la folie sont fort voisines. Il n'y a qu'un demy tour de l'une à l'autre ; cela se voyt aux actions des hommes insensés. La philosophie nous apprend que la melancholie est propre à tous les deux. De quoy se faict la subtile folie que de la plus subtile sagesse? C'est pourquoi, dict Aristote, il n'y a poinct de grand esprit sans quelque meslange de folie : et Platon, qu'en vain un esprit rassis et sain frappe aux portes de la poésie. C'est en ce sens que les sa-
(l) Les grandes erreurs ne proviennent que des grands' génies, il n'y a rien de plus odieux pour la sagesse que trop d'esprit et de subtilité.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
ges et plus braves poëtes ont approuvé de folier1 et sortir des gonds quelques fois. Insanire jucundum est; dulce desipere in loco : non potest grande et sublime quidquam nisi mota mens, et quandiu apud se est% .
C'est pourquoy on a eu bonne raison de luy donner des barrières estroictes : on le bride et le garotte de religions, loix, coustumes, sciences, préceptes, menaces, promesses mortelles et immortelles -, encores voyt-on que par sa desbauche il franchit tout, il eschappe à tout, tant il est de nature revesche, fier, opiniastre : dont le faut mener par artifice, l'on ne l'aura pas de force. Natura contumax est animus humanus, in contrarium atque arduum nitens, sequilurque facilius quam ducitur, ut generosi et nobiles equi melius facili freno reguntur^. Il est bien plus seur de le mettre en tutelle et le coucher que laisser aller à sa poste : car s'il n'est bien nay, bien fort et bien reiglé, comme ceux de la plus haute classe qu'avons dicte cy-dessus, ou bien foible, mol et mousse, comme ceux de la plus basse marche , certes il se perdra en la liberté de ses jugemens : parquoy il a besoing d'estre retenu, plus besoing de plomb que d'aisles, de bride que d'esperon ; à quoy principalement ont regardé les grands législateurs et fondateurs d'estats ; les peuples fort médiocrement spirituels vivent en plus de repos que les ingénieux. Il y a eu plus de troubles et séditions en dix ans en la seule ville de Florence qu'en cinq cens ans aux pais des Suysses et Grisons : et en particulier les hommes d'une commune suffisance sont plus gens de bien, meilleurs citoyens, sont plus souples et font plus volontiers joug aux loix, aux supérieurs, à la raison, que ces tant vifs et clair-voyans, qui ne peuvent demourer en leur peau : raffinement des esprits n'est pas l'assagissement.
L'esprit a ses maladies, ses défauts et sestarres aussi bien que le corps, et beaucoup plus, et plus dangereux et plus incurables 5 mais
(i) Faire des folies.
(2) Il est agréable de faire le fou; il est doux de le faire à propos. Il n'y a qu'un esprit agile et hors de soi qui puisse faire quelque chose de grand et de sublime.
(5) L'esprit humain est de sa nature opiniâtre ; il tend touiours avec effort à tout ce qui lui résiste ou lui oppose des difficultés ; il suit plus facilement qu'il n'est conduit, semblable à ces coursiers nobles et généreux, qui n'obéissent qu'à un {rein doux et facile. Sén.
pour les cognoistre, il les faut distinguer : les uns sont accidentaux et qui lui arrivent d'ailleurs. Nous en pouvons remarquer trois causes : la disposition du corps, car les maladies corporelles qui altèrent le tempérament altèrent aussi tout manifestement l'esprit et le jugement 5 ou bien la substance du cerveau et des organes de l'ame raisonnable est mal composée, soit dès la première conformation, comme en ceux qui ont la teste mal faicte, toute ronde ou poinctue, ou trop petite, ou par accident de heurt ou blessure.
La seconde est la contagion universelle des opinions populaires et erronées, receues au monde, de laquelle l'esprit prévenu et atteinct, ou, qui pis est, abbreuvé et coiffé de quelques opinions fantasques, va tousjours et juge selon cela, sans regarder plus avant ou reculer en arrière : or tous les esprits n'ont pas assez de force et vigueur pour se garantir et sauver d'un tel déluge.
La troisiesme, beaucoup plus voisine, est la maladie ou la corruption de la volonté, et la force des passions, c'est un monde renversé : la volonté est née pour suyvre l'entendement comme son guide, son flambeau ; mais estant corrompue et saisie par la force des passions, elle force aussi et corrompt l'entendement, et c'est d'où vient la pluspart des faulx jugemens ; l'envie, la malice, la hayne, l'amour, la crainte, nous font regarder, juger et prendre les choses toutes autres et tout autrement qu'il ne faut, dont l'on crie tant (juger sans passion ) ; de là vient que l'on obscurcist les belles et généreuses actions d'autruy par des viles interprétations; l'on controuve des causes, occasions et intentions mauvaises ou vaines; c'est un grand vice et preuve d'une nature maligne, et jugement bien malade : il n'y a pas grande subtilité ny suffisance en cela, mais de malice beaucoup. Cela vient d'envie qu'ils portent à la gloire d'autruy, ou qu'ils jugent des autres selon eux, ou bien qu'ils ont le goust altéré et la veue si troublée qu'ils ne peuvent concevoir la splendeur de la vertu en sa pureté naïfve. De ceste mesme cause et source vient que nous faisons valoir les vertus et les vices d'autruy, et les estendons plus qu'il ne faut, des particularités en tirons des conséquences et conclusions générales : s'il est amy, tout luy sied bien, ses vices mesmes seront vertus; s'il est