‹ Choix de moralistes françaisChapitre 490 sur 509 · ÉLOGE · texte numérisé non relu

ÉLOGE

PAU L-H1PPOLYTE-EMMANUEL DE SEYTRES, Officier au régiment du roi *.

Ainsi donc j'étois destiné à survivre à notre amitié, Hippolyte, quandj'espérois qu'elle adou-

(1) Cet ouvrage, où Vauvenargues fait l'éloge de son camarade et de sou ami, est celui dont l'auteur faisait le plus de cas. Il ne cessait de le retoucher , et la copie qui en reste est celle que iui-même, avant sa mort, donna au président de Saint-Vincent, qui la fit remettre à M. de Fortia.

Paul-Hippblyte-Emmanuel de Seytres, fils aîné de Joseph de Seytres, marquis de Caumont , académicien correspondant honoraire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de Taris, et académicien de celle de Marseille, et d'Elisabeth de Donis, naquit le 13 août 1724. Il entra dans le régiment d'infanlerie du roi, et s'étant trouvé à l'invasion de la Bohême, il y périt au mois d'avril 174-2. il n'avait pas encore dix-huit ans

ciroit tous les maux et tous les ennuis de ma | vie jusqu'à mon dernier soupir. Au moment où mon cœur plein de sécurité mettoit une aveugle confiance dans ta force et dans ta jeunesse, et s'abandonnoit à sa joie, ô douleur! une main puissante éteignoit dans ton sang la source de la vie. La mort se glissoit dans ton cœur et tu la portois dans le sein. Terrible, elle sort tout d'un coup au milieu des jeux qui la couvrent : tu tombes à la fleur de tes ans sous ses véritables efforts. Mes yeux sont les tristes témoins d'un spectacle si lamentable, et ma voix, qui s'étoit formée à de si charmants entretiens, n'a plus qu'à porter jusqu'au ciel l'amère douleur de ta perte. O mânes chéris, ombre aimable , victime innocente du sort, reçois dans le sein de la terre ces derniers et tristes hommages ! Réveille-toi , cendre immortelle ! sois sensible aux gémissements d'une si sincère douleur!

Il n'est pas besoin d'avoir fait beaucoup d'expérience des hommes pour connoître leur dureté. En vain cherchent-ils à la mort, par de pathétiques discours, à surprendre la compassion : comme ils l'ont rarement connue, il est rare aussi qu'ils l'excitent, et leur mort ne touche personne. Elle est attendue, désirée, ou du moins bientôt oubliée de ceux qui leur sont les plus proches. Tout ce qui les environne, ou les hait, ou les méprise, ou les envie, ou les craint; tout semble avoir à leur perte quelque intérêt détourné. Les indifférents même osent y ressentir la barbare joie du spectacle. Après avoir cherché l'approbation du monde pendant tout le cours de leur vie, telle en est la fin déplorable. Mais celui qui fait le sujet de ce discours n'a pas dû subir cette loi. Sa vertu timide et modeste n'irritoit pas encore l'envie : il n'avoit que dix-huit ans. Naturellement plein de grâce, les traits ingénus, l'air ouvert, la physionomie noble et sage, le regard doux et pénétrant, on ne le voyoit pas avec indifférence. D'abord son aimable extérieur prévenoit tous les cœurs pour lui, et quand on étoit à portée de connoître son caractère, alors il falloit adorer la beauté de son naturel.

Il n'avoit jamais méprisé personne, ni envié, ni haï. Hors même de quelques plaisanteries qui ne tomboient que sur le ridicule, on ne l'avoit jamais ouï parler mal de qui que ce soit. Il entroit aisément dans toutes les passions et dans

DISCOURS

toutes les opinions que le monde blâme le plus et qui semblent les plus bizarres -, elles ne le surprenoient point. Il en pénétroit le principe ; il trouvoit dans ses réflexions des vues pour les justifier, marque d'un génie élevé que son propre caractère ne domine pas; et il éloit en effet d'un jugement si ferme et si hardi que les préjugés, même les plus favorables à ses sages inclinations, ne pouvoient pas l'entraîner, quoiqu'il soit si naturel aux hommes sages de se laisser maîtriser par leur sagesse ; si modeste d'ailleurs et si exempt d'amour-propre qu'il ne pouvoit souffrir les plus justes louanges , ni qu'on parlât de lui -, et si haut dans un autre sens que les avantages les plus respectés ne pouvoient pas l'éblouir. Ni l'âge, ni les dignités, ni la réputation, ni les richesses ne lui imposoient ; ces choses, qui font une impression si vive sur l'esprit des jeunes gens, n'assujettissoient par le sien. Il étoit naturellement et sans effort au niveau d'elles.

Qui pourroit expliquer le caractère de son ambition, qui étoit tout à la fois si modeste et si fière? Qui pourroit définir son amour pour le bien du monde ? Qui auroit l'art de le peindre au milieu des plaisirs? Il étoit né ardent ; son imagination le portoit toujours au-delà des amusements de son âge, et n'étoit jamais satisfaite ; tantôt on remarquoit en lui quelque chose de dégagé et comme au-dessus du plaisir, dans les chaînes du plaisir même; tantôt il sembloit qu'épuisé, desséché par son propre feu, son âme abattue languissoit de cette langueur passionnée qui consume un esprit trop vif-, et ceux qui confondent les traits et la ressemblance des choses le trouvoient alors indolent. Mais au lieu que les autres hommes paroissent au-dessous des choses qu'ils négligent, lui paroissoit au-dessus ; il méprisoit les affaires que l'on appréhende. Sa paresse n'avoit rien de foible ni de lent, on y auroit remarqué plutôt quelque chose de vif et de fier. Du reste il avoit un instinct secret et admirable pour juger sainement des choses et saisir le vrai dans l'instant. On auroit dit que, dans toutes ses vues, il ne passoit jamais par les degrés et par les conséquences qui amusent le reste des hommes ; mais que la vérité, sans cette gradation, se faisoit sentir tout entière, et d'une manière immédiate, à son cœur et à son esprit, de sorte que la justesse de ce sentiment, dans laauclle il s'arrêtoit, le fai-

soit quelquefois paroître trop froid pour le raisonnement, où il ne trouvoit pas toujours l'évidence de son instinct. Mais cela, bien loin de marquer quelque défaut de raison, prouvoit sa sagacité. Il ne pouvoit s'assujettir à expliquer par des paroles et par des retours fatigants ce qu'il concevoil d'un coup d'œil. Enfin, pour finir ce discours par les qualités de son cœur, il étoit vrai, généreux, pitoyable et capable de la plus sûre et de la plus tendre amitié ; d'un si beau naturel d'ailleurs qu'il n'avoit jamais rien à cacher à personne . ne connoissant aucune de ces petitesses (haines, jalousies, vanités) que l'on dérobe au monde avec tant de mystère, et qu'on verse au sein d'un ami avec tant de soulagement. Insensible au plaisir de parler de soi-même, qui est le nœud des amitiés foibles, élevé, confiant, ingénu, propre à détromper les gens vains, chargés du secret accablant de leurs foiblesses, en leur faisant sentir le prix d'une naïveté modeste ; en un mot, né pour la vertu et pour faire aimer sur la terre cette haute modération qu'on n'a pas encore définie, qui n'est ni paresse, ni flegme, ni médiocrité de génie, ni froideur de tempérament, ni effort de raisonnement, mais un instinct supérieur aux chimères qui tiennent le monde enchanté; on ne verra jamaisdansle même sujet tant de qualités réunies. Oh ! que cette idée est cruelle, après une mort si soudaine! Ah! du moins, s'il avoit connu toute mon amitié pour lui ! si je pou vois encore lui parler un moment ! s'il pouvoit voir couler ces larmes !. . . Mais il n'entendra plus ma voix. La mort a fermé son oreille, ses yeux ne s'ouvriront plus: il n'est plus. 0 triste parole! Malheureux jeune homme, quel bras t'a précipité au tombeau du sein enchanteur des plaisirs? tu croissois au milieu des fleurs et des songes de l'espérance; tu croissois... 0 funeste guerre1! ô climat redoutable2! ô rigoureux hiver5! ô terre qui contiens la cendre de tes conquérants étonnés ! Tombeaux, monuments effroyables des faveurs perfides du sort ! voyage

(1) La guerre de 1741 , entreprise pour la succession de l'empereur Charles VI, contre l'archiduchesse Marie-Thérèse , sa fille ainée. F.

(2) Il y a plus de six degrés de différence entre le climat de Prague et celui d'Avignon, où le jeune Caumont était né. F.

(3) Le froid de l'hiver de 1741 à 1742 fut le plus grand qui eût élé éprouvé depuis 1709. On en trouvera la description dans les Mémoires de l'Académie des Sciences pour 171-2. v

VA.UVENARGUES.

fatal ! murs sanglants ! Tu ne sortiras pas du champ de la victoire1, glorieuse victime : la mort t'a traîné dans un piège affreux ; tu respires un air infecté ; l'ombre du trépas t'environne. Pleure, malheureuse patrie, pleure sur tes tristes trophées. Tu couvres toute l'Allemagne de tes intrépides soldats, et tu t'applaudis de ta gloire. Pleure, dis-je, verse des larmes, pousse de lamentables cris ; à grande peine quelques débris d'une armée si florissante reverront tes champs fortunés. Avec quels périls! j'en frémis. Ils fuient2. La faim, le désordre marchent sur leurs traces furtives ; la nuit enveloppe leurs pas et la mort les suit en silence. Yous dites; « Est-ce là cette armée qui semoit l'effroi devant elle? » Vous voyez , la fortune change : elle craint à son tour ; elle presse sa fuite à travers les bois et les neiges. Elle marche sans s'arrêter. Les maladies, la faim, la fatigue excessive , accablent nos jeunes soldats. Misérables ! on les voit étendus sur la neige, inhumainement délaissés. Des feux allumés sur la glace éclairent leurs derniers moments. La terre est leur lit redoutable.

0 chère patrie ! quoi ! mes yeux te revoient après tant d'horreurs! en quel temps, en quelle détresse, en quel déplorable appareil ! 0 triste retour! ô revers! Fortuné Lorrain3, nos dis -

(1) Prague avait été prise d'assaut, le 26 novembre 1741, par le duc de Bavière, à la tète d'une partie des iroupes françaises et bavaroises, et c'est à Prague que mourut Hippolyte.

(2) La nuit du 16 au 17 décembre 1742 , le maréchal de Belle-Isle sortit de Prague avec l'armée française, et se rendit à Egra le 26. Le 2 janvier 1743, la garnison française qu'il avait laissée dans Prague, en sortit après une capitulation honorable. B.

(3) François-Etienne, fils aîné du duc Léopold et d'Elisabeth- Charlotte d'Orléans, né le 8 décembre 1708, fut reconnu duc de Lorraine, après la mort de son père, le 27 mars 1729 ; il était alors à Vienne, d'où il arriva en Lorraine le 9 novembre de la même année. L'an 1736, le 12 février, il épousa, à Vienne, Marie-Thérèse, archiduchesse, tille aînée de l'empereur Charles VI, et le 13 décembre suivant, il ratifia les conventions de l'empereur et du roi de France, portant que Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV, serait mis dès lors en possession des duchés de Bar et de Lorraine, pour être, après lui, réunis à la couronne de France. Après la mort de l'empereur, en 1741, il fut déclaré corégent de tous les Etats autrichiens; l'archiduchesse son épouse s'était fait couronner reine de Hongrie le 24 juin de cette même année. Mais Charles-Albert, duc de Bavière, avait été reconnu roi de Bohème le 19 décembre, et il fut élu empereur le 24 janvier 1742. Ce ne fut que le H mai 1743, que la reine de Hongrie fut couronnée-à Prague reine de Bohême; et son mari ne devint empereur qu'après la mort du duc de Bavière, L,

grâces ont passé ta cruelle attente : la mort a servi ta colère. Les tombeaux regorgent de sang. N'en sois pas plus fier : la fortune n'a pas mis à tes pieds nos drapeaux victorieux ; l'univers les a vus sur tes murs ébranlés triompher de ta folle rage. Tu n'as pas vaincu; tu t'abuses. Une main plus puissante a détruit nos armées. Ecoute la voix qui te crie : « Je t'ai chassé du trône et du lit impérial où tu te flattais de t'asseoir. J'élève et je brise les sceptres; j'assemble et détruis les nations ; je donne à mon gré la victoire, le trépas, le trône et les fers. Mortels, tout est né sous ma loi. »

0 Dieu ! vous l'avez fait paroître. Yous avez dissipé nos armées innombrables, vous avez moissonné l'espoir de nos maisons. Hélas ! de quels coups vous frappez les têtes les plus innocentes ! Aimable Hippolyte, aucun vice n'infectoit encore ta jeunesse. Tes années croissoient sans reproche, et l'aurore de ta vertu jetoit un éclat ravissant. La candeur et la vérité régnoient dans tes sages discours avec l'enjouement et les grâces. La tristesse déconcertée s'enfuyoit au son de ta voix; les désirs inquiets s'apaisoient. Modéré jusque dans la guerre, ton esprit ne perdoit jamais sa douceur et son agrément. Tu le sais, province éloignée, Moravie, théâtre funeste de nos marches laborieuses ; tu sais avec quelle patience il portoit ces courses mortelles. Son visage toujours serein effaçoit l'éclat de tes neiges et réjouissoit tes cabanes. Oh! puissions-nous toujours sous tes rustiques toits... Mais le repos succède à nos longues fatigues. Prague nous reçoit. Ses remparts semblent assurer notre vie comme notre tranquillité. 0 cher Hippolyte ! la mort t'avoit préparé cette embûche. A l'instant elle se déclare, tu péris ; la fleur de tes jours sèche comme l'herbe des champs; je veux te parler, je rencontre tes regards mourants qui me troublent. Je bégaye et force ma langue. Tu ne m'entends plus ; une voix plus puissante et plus importune parle à ton oreille effrayée. Le temps presse, la mort t'appelle, la mort te demande et t'attire. «Hâtetoi, dit-elle, hâte-toi; ta jeunesse m'irrite et ta beauté me blesse ; ne fais point de vœux inutiles : je me ris des larmes des foibles et j'ai soif du sang innocent : tombe, passe, exhale ta vie. » Quoi, sitôt! quoi, dans ses beaux jours et dans la primeur de son âge! Dieu vivant, vous le lierez donc a l'affreuse main qui l'opprime, vous

DISCOURS

le délaissez sans pitié. Tant de dons et tant d'agréments qui environnoient sa jeunesse, ce mortel abandon... 0 voile fatal! Dieu terrible! véritablement tu le plais dans un redoutable secret. Qui l'eût cru, mon cber Hippolyte, qui l'eût cru? le ciel sembloit prendre un soin paternel de tes jours, et soudain le ciel te condamne, et tu meurs sans qu'aucun effort te puisse arrêter dans ta ebute. Tu meurs... ô rigueur lamentable! Hippolyte... cber Hippolyte, est-ce toi que je vois dans ces tristes débris?... Restes mutilés de la mort, quel spectacle affreux vous m'offrez ! . . . Oùfuirai-je? Jevois partout des lambeaux flétris et sanglants, un tombeau qui marc'ne à mes yeux, des flambeaux et des funérailles. Cesse de m'ef frayer de ces noires images, chère ombre: je n'ai pas trahi la foi que je dois à ta cendre. Je t'aimois vivant, je te pleure au tombeau. Ta vie combloit mes vœux, et ta perte m'accable. Mon deuil et mes regrets peuvent-ils avoir des limites, lorsque ton malheur n'en a point? Va, je porte au fond de mon cœur une loi plus juste et plus tendre Ta vertu méritoit un attachement éternel; je lui dois d'éternelles larmes , et j'en verserai des torrents.

Homme insuffisant à toi-même, créature vide et inquiète, tu t'attaches, tutedétacbes, tut'affliges, tu te consoles; ta foiblesse partout éclate. Mais connois du moins ce principe : qui s'est consolé, n'aime plus, et qui n'aime plus, tu le sais, est léger, ingrat, infidèle et d'une imagination foible, qui périt avec son objet. On dit: Dans la mort nul remède. Conclus : Nulle consolation à qui aime au-delà de la mort. Suppose un moment en toi-même : Ce que j'ai de plus cher au monde est dans un péril imminent. Une longue absence le cache. Je ne puis ni le secourir ni le joindre, et je me console et je m'abandonne au plaisir avec une barbare ardeur! Foible image, vaine expression! nul péril n'égale la mort, nulle absence ne la figure. O cœurs durs! vous ne sentez pas la force de ces vérités; Les charmes d'une amitié pure ne vous touchent que foiblement. Vous n'aimez, vous ne regardez que les choses qui ont de l'éclat. Pourquoi donc, mon cher Hippolyte, n'admiroient ils pas ta vertu dans un âge encore si tendre? que peuvent-ils voir de plus rare? ils veulent des actions brillantes qui puissent forcer leur estime : eh ! n'av ois-tu pas le génie

qui enfante ces nobles actions? Mon enfant, ta grande jeunesse leur cachoit des dons si précoces. Leurs sens n'alloient pas jusqu'à toi- La raison et le cœur de la plupart des hommes se forment tard. Ils ne peuvent, parmi les grâces d'une si riante jeunesse, admettre un sérieux si profond ; ils croient cet accord impossible. Ainsi ils ne t'ont point rendu justice -, ils ne peuvent plus le la rendre. Moi-même, pardonne, ombre aimable , tes vertus et tes agréments peut-être ne m'ont pas trouvé toujours équitable et sensible. Pardonne un excès d'amitié qui mêloit à mes sentiments des délicatesses injustes. Oh ! comme elles se sont promptement dissipées! Quand la mort a levé le voile qu'elles avoient mis sur mes yeux, je t'ai vu tel que ma tendresse vouloit que tu fusses dans ta vie. Mais pardonne encore une fois, car lu n'as jamais pu douter du fond de mon attachement. Je t'aimois même avant de pouvoir te connoître. Je n'ai jamais aimé que toi. Tes inclinations généreuses étoient chères à mon enfance ; avant de t'avoir jamais vu , mon imagination séduite m'en faisoit l'aimable peinture. Cent fois elle m'a présenté les grâces de ton caractère, ta beauté, ta pudeur, ta facile bonté. J'ignorois ton nom et ta vie, et mon cœur t'admiroit, te parloit, te voyoit, te cherchoit dans la solitude. Tu ne m'as connu qu'un moment, et lorsque nous nous sommes connus j'avois rendu mille fois en secret un hommage mystérieux à tes vertus. Hélas ! un bonheur plus réel paroissoit avoir pris la place de l'erreur de mes premiers vœux. Je croyois posséder l'objet d'une si touchante illusion, et je l'ai perdu pour toujours.

Qu'êtes-vousdevenue,ombredignedescieux?

mes regrets vont-ils jusqu'à vous?... Je frissonne... O profond abîme! ô douleur! ô mort! ô tombeau ! voile obscur, nuit impénétrable, mystères de l'éternité ! qui pourra calmer l'inquiétude et la crainte qui me dévorent? qui me révélera les conseils de la mort? O terre ! crains-tu de violer le secret affreux de tes antres? tu te tais, tu prêtes l'oreille, tu cache^l ton sanglant larcin. Chaque instant augmente ma peine ; mon trouble interroge la nuit, et la nuit ne peut l'éclaircir ; j'implore les cieux, ils se taisent. Les enfers sont sourds à ma voix : toute la nature est muette: l'univers effrayé repose.

VALVENARGUES.

Ouvrez- vous, tombeaux redoutables. Mânes solitaires, parlez, parlez. Quel silence indomptable ! ô triste abandon ! ô terreur ! Quelle main tient donc sous son joug toute la nature interdite? O Etre éternel et caché, daigne dissiper les alarmes où mon âme infirme est plongée. Le secret de tes jugements glace mes timides esprits. Voilé dans le fond de ton être, tu fais les destins et les temps, et la vie et la mort, et la crainte et la joie et l'espoir trompeur et crédule. Tu règnes sur les éléments et sur les enfers révoltés; l'air frappé frémit à ta voix; redoutable juge des morts, prends pitié de mon désespoir.

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