‹ Choix de moralistes françaisChapitre 489 sur 509 · L'INÉGALITÉ DES RICHESSES · texte numérisé non relu

L'INÉGALITÉ DES RICHESSES

Il seroit difficile de donner un sujet plus digne de notre attention que celui qu'on nous propose, puisqu'il est question de confondre le prétexte le plus ancien de l'impiété , f>ar la sagesse même de la Providence dans la distribution inégale des richesses qui fait leur scandale. II faut, en sondant le secret de ces redoutables conseils qui font la destinée de tous les peuples, ouvrir en même temps aux yeux du genre humain le spectacle de l'univers sous la main de Dieu. Un sujet si vaste embrasse Routes les conditions et tous les hommes. Rois, sujets, étrangers, barbares, savants, ignorants, tous y ont un égal intérêt. Nul ne peut s'affranchir du joug de celui qui du haut des cieux commande à tous les peuples de la terre, et tient sous sa loi les empires, les hasards, les tombeaux, la gloire, la vie et la mort.

La matière est trop importante pour n'avoir pas été souvent traitée. Les plus grands hommes se sont attachés à la mettre dans un beau jour, et rien ne leur est échappé ; mais parce que nous oublions très promptement jusqu'aux choses qu'il nous importe le plus de retenir, il ne sera pas inutile de remettre devant nos yeux

(l) L'Académie Française avait mis en concours la question suivante :

« La sagesse de Dieu dans la distribution inégale des richesses, suivant ces paroles : Dires et paaper obviavenml <iiln ; utriusque operulor est Dominas. (Proyerb. XXI!, 2.) Le pauvre et le riche se sont rencontrés : le Seigneur a fait l'un et l'autre. »

Vauveiiargues traite ce sujet dans ce discours.

une vérité si sublime et si outragée de nos jours. Si nous n'employons pour la défendre ni de nouveaux raisonnements, ni de nouveaux tours, que personne n'en soit surpris. Qu'on sache que la vérité est une, qu'elle est immuable, qu'elle est étemelle. Belle de sa propre beauté, riche de son fonds, invincible, elle peut se montrer toujours la même, sans perdre sa force ou sa grâce, parce qu'elle ne peut vieillir ni s'affoiblir, et que, n'ayant pus pris son être dans les fantômes de notre imagination, elle rejette ses faux ornements. Que ceux qui prostituent leur voix au mensonge s'efforcent de couvrir la foiblessede leurs inventions par les illusions agréables de la nouveauté; qu'ils se répandent inutilement en vains discours, puisqu'ils n'ont pour but que de plaire et d'amuser ies oreilles curieuses. Lorsqu'il est question de persuader la vérité, tout ce qui est recherché est vain ; tout ce qui n'est pas nécessaire est superflu; tout ce qui est pour l'auteur, disirait, charge la mémoire, dégoûte. En suivant de tout mon pouvoir ces grands principes, j'espère démontrer en peu de mots combien nos murmures envers la Providence sont injustes, combien même elle est juste malgré nos murmures.

Et premièrement, que ceux qui se plaignent de l'inégalité des conditions en reconnoissent la nécessité indispensable. Inutilement les an ciens législateurs ont tâché de les rapprocher: les lois ne sauroient empêcher que le génie s'élève au-dessus de l'incapacité, i'aciivité audessus de ia paresse, la prudence au-dessus de la témérité. Tous les tempéramenls qu'on a employés à cet égard ont élé vains; l'art ne peut égaler les hommes malgré la nature. Si l'on trouve quelque apparence dans l'histoire de cette égalité imaginaire, c'est parmi des peuples sauvages qui vivoient sans lois et sans maîtres, ne connoissoient d'autre droit que la force, d'autres dieux que l'impunité; monstres qui erroient dans les bois avec les ours et se détruisoient les uns les autres par d'affreux carnages; égaux parle crime, par la pauvreté, par l'ignorance, par la cruauté. Nul appui parmi eux pour l'innocence, nulle récompense pour la vertu, nul frein pour l'audace; l'art du labourage négligé ou ignoré par ces barbares, qui ne subsistoient que de rapines, accoutumés à une vie oisive et vagabonde ; la terre stérile pour ses habitants ; la raison impuissante et inutile :

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tel étoit l'état de ces peuples, opprobres de l'humanité; telles étoient leurs coutumes impies. Pressés par l'indigence la plus rigoureuse, dès qu'ils sentirent la nécessité d'une juste dépendance, cette égalité primitive, qui n'étoit fondée que sur leur pauvreté et leur oisiveté commune, disparut. Mais voici ce qui la suivit : le sage et le laborieux eurent l'abondance pour prix du travail ; la gloire devint le fruit de la vertu, la misère et la dépendance la peine de l'oisiveté et de la mollesse. Les hommes s'élevant les uns au-dessus des autres selon leur génie, l'inégalité des fortunes s'introduisit sur de justes fondements. La subordination qu'elle établit parmi les hommes resserra leurs limites mutuelles et servit à maintenir l'ordre. Alors celui qui avoit les richesses en partage mit en œuvre l'activité et l'industrie. Dans le temps que le laboureur, né sous les cabanes, fertilisoit la terre par ses soins, le philosophe, que la nature avoit doué de plus d'intelligence, se donna librement aux sciences ou à l'étude de la politique. Tous les arts cultivés fleurirent sur la terre. Les divers talents s'entr'aidèrent, et la vérité de ces paroles de mon texte se manifesta : Dives et pauper obviaverunt sibi, le pauvre et le riche se sont rencontrés : utriusque operator est Dominus, le Seigneur a fait l'un et l'autre. C'est lui qui a ordonné les conditions et les a subordonnées avec sagesse, afin qu'elles se servissent pour ainsi dire de contre-poids et entretinssent l'équilibre sur la terre. Et ne croyez pas que sa justice ait mis dans cette inégalité de fortunes une inégalité réelle de bonheur. Comme il n'a pas créé les hommes pour la terre, mais pour une fin sans comparaison plus élevée, il attache aux plus éminentes conditions et plus heureuses en apparence de secrets ennuis. Il n'a pas voulu que la tranquillité de l'âme dépendit du hasard de la naissance ; il a fait en sorte que le cœur de la plupart des hommes se formât sur leur condition. Le laboureur a trouvé dans le travail de ses mains la paix et la satiété , qui fuient l'orgueil -des grands. Ceux-ci n'ont pas moins de désirs que les hommes les plus abjects; ils ont donc autant de besoins.

Une erreur sans doute bien grossière, c'est de croire que l'oisiveté puisse rendre les hommes plus heureux. La santé, la vigueur d'esprit, la paix du cœur, sont le fruit touchant du

travail. Il n'y a qu'une vie laborieuse qui puisse amortir les passions dont le joug est si rigoureux ; c'est elle qui retient sous les cabanes le sommeil fugitif des riches palais. La pauvreté, contre laquelle nous sommes si prévenus, n'est pas telle que nous pensons ; elle rend les hommes plus tempérants, plus laborieux, plus modestes; elle les maintient dans l'innocence, sans laquelle il n'y a ni repos ni bonheur réel sur la terre.

Qu'envions-nous dans la condition des riches? Obérés eux-mêmes dans l'abondance par leur luxe et leur faste immodérés, exténués à la fleur de leur âge par leurs débauches criminelles, consumés par l'ambition et la jalousie à mesure qu'ils sont plus élevés, victimes orgueilleuses de la vanité et de la tempérance; encore une fois, peuple aveugle, que leur pouvons-nous envier? Considérons de loin la cour des princes, où la vanité humaine étale avec éclat ce qu'elle a de plus spécieux. Là nous trouverons plus qu'ailleurs la bassesse et la servitude sous l'apparence de la grandeur et de la gloire, l'indigence sous le nom de la fortune, l'opprobre sous l'éclat du rang; là nous verrons la nature étouffée par l'ambition, les mères détachées de leurs enfants par l'amour effréné du monde, les enfants attendant avec impatience la mort de leurs pères, les frères opposés aux frères, l'ami à l'ami ; là l'intérêt sordide et la dissipation au lieu des plaisirs, le dépit, la haine, la honte, la vengeance et le désespoir, sous le faux dehors du bonheur. Où règne si impérieusement le vice, on ne sauroit trop le redire, ne croyons pas que la tranquillité d'esprit et le plaisir puissent habiter. Je ne vous parle pas des peines infinies qui suivront si promptement et sans être attendues ces maux passagers. Je ne relève pas l'obligation du riche envers le pauvre, auquel il est comptable de ces biens immenses qui ne peuvent assouvir sa cupidité insatiable. La nécessité inviolable de l'aumône égale le pauvre et le riche. Si celui-ci n'est que le dispensateur de ses trésors, comme on ne sauroit en douter, quelle condition! S'il en est l'usurpateur infidèle, quel odieux titre! Je sais que la plupart des riches ne balancent pas dans ce choix, mais je sais aussi les supplices réservés à leurs attentats. S'ils s'étourdissent sur ces châtiments inévitables, pouvons-nous compter pour un

bien ce qui met le comble a leurs maux? S'il leur reste au contraire quelque sentiment d'humanité, de combien de remords, de craintes, de troubles secrets, ne seront-ils pas travaillés! En un mot, quel sort est le leur, si non-seulement leurs plaisirs rencontrent un juge inflexible, mais leurs douleurs mêmes ! Passons sur ces tristes objets si souvent et si vainement présentés à nos foibles yeux. Le lieu et le temps où je parle ne permettent peut-être pas d'insister sur ces vérités. Toutefois il ne peut nous dispenser de traiter chrétiennement un sujet chrétien, et quiconque n'aperçoit pas cette nécessité inévitable ne connoit pas même les règles de la vraie éloquence. Pénétré de cette pensée, je reprends ce qui fait l'objet et le fonds de tout ce discours.

Nous avons reconnu la sagesse de Dieu dans la distribution inégale des richesses, qui fait le scandale des foibles ; l'impuissance de la fortune pour le vrai bonheur s'est offerte de tous côtés, et nous l'avons suivie jusqu'au pied du trône. Élevons maintenant nos vues ; observons la vie de ces princes mêmes qui excitent la cupidité et l'envie du reste des hommes. Nous adorons leur grandeur et leur opulence ; mais j'ai vu l'indigence sur le trône1, telle que les cœurs les plus durs en auroient été attendris : il ne m'appartient pas d'expliquer ce discours ; nous devons au moins ce respect à ceux qui sont l'image de Dieu sur la terre. Aussi n'avons-nous pas besoin de recourir à ces paradoxes que le peuple ne peut comprendre ; les peines de la royauté sont d'ailleurs assez manifestes. Un homme obligé par état à faire le bonheur des autres hommes, à les rendre bons et soumis, à maintenir en même temps la gloire et la tranquillité de la nation ; lorsque les calamités inséparables de la guerre accablent ses peuples ; qu'il voit ses États attaqués par un ennemi redoutable ; que les ressources épuisées ne laissent pas même la consolation de l'espérance, ô peines sans bornes! quelle main séchera les larmes d'un bon prince dans ces circonstances ? S'il est touché, comme il doit l'être, de tels maux, quel accablement! s'il y est insensible, quelle indignité! Quelle honte si une condition si élevée ne lui inspire pas la vertu! Quelle

(1) L'auteur parle vraisemblement de Stanislas Leczinski, roi de Pologne, dont il avait vu la cour à Nancy-

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misère si la vertu ne peut le rendre plus heureux ! Tout ce qui a de l'éclat au dehors éblouit notre vanité. Nous idolâtrons en secret tout ce qui s'offre sous les apparences de la gloire. Aveugles que nous sommes, l'expérience et la raison devraient bien nous dessiller les yeux. Mêmes iniirmités, mêmes ioiblesses, même fragilité se font remarquer dans tous les États ; même sujétion à la mort, qui met un terme si court et si redoutable aux grandeurs humaines. Un prince s'étoit élevé jusqu'au premier trône du monde par la protection d'un roi puissant1. L'Europe, jalouse de la gloire de son bienfaiteur, formoit des complots contre lui. Tous les peuples prêloient l'oreille et attendoient les circonstances pour prendre parti. Déjà la meilleure partie de l'Europe étoit en armes, ses plus belles provinces ravagées ; la mort avoit détruit en un moment les armées les plus redoutables ; triomphantes sous leurs ruines, elles renaissoient de leurs cendres; de nouveaux soldats se rangeoient en foule sous nos dra-

peaux victorieux ; nous attendions tout de leur nombre, de leur chef2 et de leur courage. Espérance fallacieuse ! Ce spectacle nous imposoit. Celui pour qui nous avions entrepris de si grandes choses touchoit à son terme ; la mort invisible assiégeoit son trône ; la terre l'appelle à son centre. Il descend aux sombres demeures où la mort égale à jamais le pauvre et le riche , le foible et le fort, le prudent et le téméraire. Ses braves soldats, qui avoient perdu le jour sous

(1) Charles-Albert, électeur de Bavière, couronné empereur à Francfort, le 24 janvier 1742, par le secours des armes de Louis XV, sous le nom de Charles VII. Accablé d'infirmités et dénué de ressources personnelles, il fut bientôt dépouillé de ce qu'il avait conquis, et ce ne fut que par le secours du roi de Prusse qu'il put rentrer dans ses États héréditaires, à Munich, où il mourut le 20 janvier 1745, dans la quarante-huitième année de son âge.

(2) Au mois de janvier 1745, pendant lequel mourut Charles vil, un traité d'union fut conclu à Varsovie entre la reine de Hongrie, le roi d'Angleterre et la Hollande. L'ambassadeur des États-Généraux ayant rencontré le maréchal de Saxe dans la galerie de Versailles, lui demanda ce qu'il pensait de ce traité. « Je pense, répondit ce général, que si le roi mon maître veut me donner carte blanche, j'irai lire à La Haye l'original du traité avant la fin de l'année. » Cette réponse n'était pas une rodomontade; le maréchal de Saxe le prouva en gagnant la bataille de Fonlenoy, le H mai 1745, peu de temps après l'ouverture de la campagne. Mais Charîes VU, pour qui l'on combattait, était déjà mort. Cependant la paix ne fut conclue que plus de trois ans après cette mort, le 18^ octobre 1748. f.

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ses enseignes i environnent, saisis de crainte : « 0 sage empereur, est-ce vous? Nous avons combattu jusqu'au dernier soupir pour votre gloire. Nous aurions donné mille vies pour rendre vos jours plus tranquilles. Quoi! sitôt vous nous rejoignez ! quoi ! la mort a osé interrompre vos vastes desseins. »> Ah ! c'est maintenant que le sens des paroles de mon texte achève de se découvrir. « Le pauvre et le riche se sont rencontrés, le sujet et le souverain ; » mais ces distinctions de souverain et de sujet avoient disparu, et ce n'étoient plus que des noms. 0 néant des grandeurs humaines! ô fragilité de la vie! Sont-ce là les vains avantages sur lesquels, toujours prévenus, nous nous consumons de travaux? Sont-ce là les objets de nos empressements, de nos jalousies, de nos murmures audacieux contre la Providence? Dès que nos désirs injustes trouvent des obstacles, dès que notre ambition insatiable n'est pas assouvie, dès que nous souffrons quelque chose par les maladies, juste suite de nos excès, dès que nos espérances ridicules sont trompées, dès que notre orgueil est blessé, nous osons accuser de tous ces maux, vrais ou imaginaires, cette Providence adorable de qui nous tenons tous nos biens. Que dis-je, accuser? Combien d'hommes, par un aveuglement qui fait horreur, portent l'impiété et l'audace jusqu'à nier son existence ! La terre et les cieux la confessent ; l'univers en porte partout l'auguste marque. Mais ces caractères, ces grands témoignages ne peuvent toucher leur esprit. Inutilement retentit à leurs oreilles la merveille des œuvres de Dieu, l'ordre permanent des saisons, principe fécond des richesses qu'enfante la terre. Les nuits succédant régulièrement aux jours, pour inviter l'homme au repos ; les astres parcourant les cieux dans un effroyable silence, sans s'embarrasser dans leurs cours ; tant de corps si puissants et si impétueux enchaînés sous la même loi ; l'univers éternellement assujetti à la même règ!e; ce spectacle échappe à leurs yeux malades et préoccupés. Aussi n'est-ce pas par sa pompe que je combattrai leurs erreurs ; je veux les convaincre par ce qui se passe sur cette même terre qui enchante leurs sens, où se bornent toutes leurs pensées et tous leurs désirs. Je leur présenterai les merveilles sensibles qu'ils idolâtrent ; tous les hommes, tous les états, tous les arts enchaînés les uns aux autres, et

concourant également au maintien de la société ; la justice manifeste de Dieu dans sa conduite impénétrable ; le pauvre soulagé sans le savoir parla privation des biens mêmes qu'il regrette ; le riche agité, traversé , désespéré dans la possession des trésors qu'il accumule, puni de son orgueil par son orgueil, châtié du mauvais usage des richesses par l'abus même qu'il en ose faire ; le pauvre et le riche également mécontents de leur état, et par conséquent également injustes et aveugles, car ils portent envie l'un à l'autre et se croient réciproquement heureux -, le pauvre et le riche forcés par leur propre condition de s'entr'aider, malgré la jalousie des uns et l'orgueil injurieux des autres; le pauvre et le riche égalés enfin par la mort et par les jugements de Dieu.

S'il est des misères sur la terre qui méritent d'être exceptées, parce qu'elles paroissent sans compensation, prouvent-elles l'injustice de la Providence, qui donne si libéralement aux riches les moyens de les soulager, ou l'endurcissement de ceux-là même qui s'en font un titre contre elle? Grands du monde ! quel est ce luxe qui vous suit et vous environne? quel est cette somptuosité qui règne dans vos bâtiments et dans vos repas licencieux? Quelle profusion ! quelle audace ! quel faste insensé ! Cependant le pauvre, affamé, nu, malade, accablé d'injures, repose à la porte des temples où veille le Dieu des vengeances. Cet homme, qui a une âme comme vous, qui a un même Dieu avec vous, même culte, même patrie, et sans doute plus de vertu, il languit à vos yeux, couvert d'opprobres ; la douleur et la faim intolérable abrègent ses jours ; les maux qui l'ont environné dès son enfance le précipitent au tombeau à la fleur de sa vie. O douleur ! ô ignominie ! ô renversement de la nature corrompue! Rejetterons-nous sur la Providence ces scandales que nous sommes inutilement chargés de réparer, et que la Providence venge si rigoureusement après la vie ! Conclurions-nous donc autrement si de tels désordres étoient sans vengeance, si les moyens de les prévenir nous avoient été refusés, si l'obligation de le faire étoit moins manifeste et moins expresse?

Violateurs de la loi de Dieu, ravisseurs du dépôt qui nous est confié, nous ne nous contentons pas de nous livrer à notre dureté, à notre cupidité,, à notre avarice; nous voulons encore

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que Dieu soit l'auteur de ces excès : et quand ' on nous fait voir qu'il oe peut l'être parce que cela détruiroit sa perfection, aveuglés par ce qui devroit nous éclairer, encouragés par ce qui devroit nous confondre, enhardis peut-être par l'impunité de nos désordres, nous concluons que cet Être suprême ne se mêle donc pas de la conduite de l'univers et qu'il a abandonné le genre humain à ses caprices. Ah! s'il étoit vrai, si les hommes ne dépendoient plus que d'eux-mêmes, s'il n'y avoit pas des récompenses pour les bons et des châtiments pour le crime, si tout se bornoit à la terre, quelle condition lamentable! où seroit la consolation du pauvre, qui voit ses enfants dans les pleurs autour de lui et ne peut suffire par un travail continuel à leurs besoins, ni fléchir la fortune inexorable? Quelle main calmeroit le cœur du riche, agité de remords et d'inquiétudes, confondu dans ses vains projets et dans ses espérances audacieuses ! Dans tous les états de la vie, s'il nous falloit attendre nos consolations des hommes, dont les meilleurs sont si changeants et si frivoles, si sujets à négliger leurs amis dans les calamités, ô triste abandon! Dieu clément ! Dieu vengeur des foibles ; je ne suis ni ce pauvre délaissé qui languit sans secours humain, ni ce riche que la possession même des richesses trouble et embarrasse ; né dans la médiocrité, dont les voies ne sont pas peut-être moins rudes, accablé d'afflictions dans la force de mon âge, ô mon Dieu! si vous n'étiez pas, ou si vous n'étiez pas pour moi, seule et délaissée dans ses maux, où mon âme espéreroit-elle? Seroit-ce à la vie, qui m'échappe et me mène vers le tombeau par les détresses? Seroit-ce à la mort, qui anéantiroit avec ma vie tout mon être? Ni la vie ni la mort, également à craindre, ne pourroient adoucir ma peine ; le désespoir sans bornes seroit mon partage. Je m'égare, et mon foible esprit sort des bornes qu'il s'est prescrites. Vous qui dispensez l'éloquence comme tous les autres talents, vous qui envoyez ces pensées et ces expressions qui persua dent, vous savez que votre sagesse et votre infinie providence sont l'objet de tout ce discours : c'est le noble sujet qui nous est proposé par les maîtres de la parole. Et quel autre seroit plus propre à nous inspirer dignement? Toutefois, qui peut le traiter avec l'étendue qu'il mérite? Je n'ose me livrer à tous les sentiments qu'il excite

au fond de mon cœur. « Qui parle longtemps, parle trop sans doute, dit un homme illustre l. Je neconnois point, continue-t-il, de discours oratoire où il n'y ait des longueurs. Tout art a son endroit foible. Quelle tragédie est sans remplissage? quelle ode sans strophes inutiles? » Si cela est ainsi, messieurs, comme l'expérience le prouve, quelle retenue ne dois-je pas avoir en m'exprimant pour la première fois dans l'assemblée la plus polie et la plus éclairée de l'univers ! Ce discours si foible aura pour juge une compagnie qui l'est par son institution de tous les genres de littérature ; une compagnie toujours enviée et toujours respectée dès sa naissance, où les places, recherchées avec ardeur, sont le terme de l'ambition des gens de lettres ; une compagnie où se sont formés ces grands hommes qui ont fait retentir la terre de leur voix-, où Bossuet, animé d'un génie divin, surpassa les orateurs les plus célèbres de l'antiquitédanslamajestéetlesublime du discours;où Fénélon, plus gracieux et plus tendre, apporta cette onction et cette aménité qui nous font aimer la vertu et peignent partout sa grande âme ; où l'auteur immortel des Caractères 2 donna des modèles d'énergie et de véhémence. Je ne parlerai pas de ces poètes, l'ornement et la gloire de leur siècle, nés pour illustrer leur patrie et servir de modèles à la postérité. Je dois un hommage plus tendre à celui 3 qui excite du tombeau nos foibles voix par l'espoir flatteur de la gloire, à qui l'éloquence fut si chère et si naturelle, dans un siècle encore peu instruit ; ce tribut que j'ose lui rendre me ramène sans violence à mon déplorable sujet. A la vue de tant de grands hommes qui n'ont fait que paroitre sur la terre, confondus après pour toujours dans l'ombre éternelle des morts, le néant des choses humaines s'offre tout entier à mes yeux, et je répète sans cesse ces tristes paroles : « Le pauvre et le riche se sont rencontrés ; l'ignorant et le savant, celui qui charmoit nos oreilles par son éloquence et ceux qui écoutoient ses discours, la mort les a tous égalés. » L'Éternel partage ses dons : il dispense aux

(1) Voltaire. B.

(2) La Bruyère, membre de l'Académie Française, ainsi que Bossuet et Fénelon. F.

(3) Balzac, qui avait fondé le prix d'éloquence auquel aspirait ce discours, en laissant un fonds de 2,000 francs à cet

i effet.

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uns la science, aux autres l'esprit des affaires; à ceux-ci la force, à ceux-là l'adresse, aux autres l'amour du travail ou les richesses, afin que tous les arts soient cultivés, et que tous les hommes s'entr'aident, comme nous l'avons vu d'abord. Après avoir distribué le genre humain en différentes classes, il assigne encore à chacune des biens et des maux manifestement compensés; et enfin pour égaler les hommes plus parfaitement dans une vie plus parfaite et plus durable, pour punir l'abus que le riche a pu faire de ses faveurs, pour venger le foible opprimé, pour justifier sa bonté, qui éprouve quelquefois dans les souffrances le juste et le sage, lui-même anéantit ces distinctions que sa providence avoit établies ; un même tombeau confond tous les hommes; une même loi les condamne ou les absout : même peine et même faveur attendent le riche et le pauvre.

0 vous qui viendrez sur les nues pour juger les uns et les autres , fils de Dieu très-haut, roi des siècles, à qui toutes les nations et tous les trônes sont soumis, vainqueur de la mort ! la consternation et la crainte marcheront bientôt sur vos traces; les tombeaux fuiront devant vous : agréez,, dans ces jours d'horreur, les vœux humbles de l'innocence; écartez loin d'elle le crime qui l'assiège de toutes parts, et ne rendez pas inutile votre sang versé sur la croix !

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