‹ Choix de moralistes françaisChapitre 494 sur 509 · SUR LE LIBRE ARBITRE · texte numérisé non relu

SUR LE LIBRE ARBITRE

Il y a deux puissances dans les hommes, l'une active et l'autre passive ; la puissance active est la faculté de se mouvoir soi-même ; la puissance passive est la capacité d'être mu.

On donne le nom de liberté à la puissance active ; ce pouvoir qui est en nous d'agir ou de n'agir pas, et d'agir du sens qui nous plaît, est ce que l'on est convenu d'appeler libre arbitre. Ce libre arbitre est en Dieu sans bornes et sans restriction ; car qui pourroit arrêter l'action d'un Dieu tout-puissant? Il est aussi dans les hommes, ce libre arbitre ; Dieu leur a donné d'agir au gré de leurs volontés ; mais les objets extérieurs nous contraignent quelquefois, et notre liberté cède à leurs impressions.

Un homme aux fers a sans fruit la force de se mouvoir ; son action est arrêtée par un ordre supérieur, la liberté meurt sous ses chaînes; un misérable à la torture retient encore moins de puissance ; le premier n'est contraint que dans l'action du corps, celui-ci ne peut pas même varier ses sentiments ; le corps et l'esprit sont gênés dans un degré presque égal. Et sans chercher des exemples si loin de notre su-

(l) Les morceaux suivants n'ont jamais été imprimés. Le Traité sur le libre arbitre et la Réponse à quelques objections offrent une si grande conformité pour le fonds des idées avec les deux morceaux qui suivent immédiatement, sous le titre de la Liberté et de Réponse aux conséquences de ta nécessité, qu'on ne peut guère s'empêcher d'y voir une même suite de réflexions, soumises seulement à un second travail et refondues dans une autre forme. On ne sait quel a été le premier jet ; on observera seulement que les deux morceaux placés les premiers semblent participer moins que les deux autres de cette manière libre, animée, intéressante, qui parait naturelle à Vauvenargues. Les morceaux qui suivent, quoique bien certainement de lui, semblent s'éloigner encore davantage du caractère général de ses écrits. On y trouve si peu de cette philosophie consolante et douce, qui fait le charme de ses ouvrages, et qui parait avoir été le trait distinctif de son caractère, qu'on serait tenté de les prendre quelquefois pour des essais de raisonnement et des objections qu'il se faisait à lui-même. Mais tout ce qui regarde un homme tel que Vauvenargues a le droit d'intéresser la curiosité; et ce monument de ses opinions, quelque trompeur qu'il puisse être, se trouvant le seul qui nous reste, nous nous sommes décidés à publier ces réflexions, non comme preuves du talent de Vauvenargues, à la réputation duquel elles n'ajouteront rien , mais, s'il est permis de le dire, comme documents historiques. (Aiï&dc l\aikur de 1806.)

VAUVENARGLES.

jet, les odeurs, les sons, les saveurs, tous les objets des sens et tous ceux des passions nous affectent malgré nous ; personne n'en disconviendra. Notre âme a donc été formée avec la puissance d'agir; mais il n'est pas toujours en elle de conduire son action; cela ne peut se mettre en doute.

Les hommes ne sont pas assez aveuglés pour ne pas apercevoir une si vive lumière, et pourvu qu'on leur accorde qu'ils sont libres en d'autres occasions, ils sont contents.

Or, il est impossible de leur refuser ce dernier point ; il y auroit de la mauvaise foi à le nier ; cependant ils se trompent dans les conséquences qu'ils en tirent; car ils regardent cette volonté qui conduit leurs actions comme le premier principe de tout ce qui est en eux, et comme un principe indépendant; sentiment qui est faux de tout point , car la volonté n'est qu'un désir qui n'est point combattu, qui a son objet en sa puissance, ou qui du moins croit l'avoir ; et même, en supposant que ce n'est pas cela, on n'évite pas de tomber dans une extrême absurdité. Suivez bien mon raisonnement ; je demande à ceux qui regardent cette volonté souveraine comme le principe suprême de tout ce qu'ils trouvent en eux : S'il est vrai que la volonté soit en nous le premier principe, tout ne doit-il pas dériver de ce fonds et de cette cause? Cependant combien de pensées qui ne sont pas volontaires ! combien même de volontés opposées les unes aux autres ! quel chaos ! quelle confusion ! Je sais bien que l'on me dira que la volonté n'est la cause que de nos actions volontaires, et que c'est seulement alors quelle est principe indépendant. C'est déjà m'accorder beaucoup ; mais ce n'est pas encore assez, et je nie que la volonté soit jamais le premier principe ; c'est au contraire le dernier ressort de l'âme, c'est l'aiguille qui marque les heures sur une pendule et qui la pousse à sonner. Je conviens qu'elle détermine nos actions ; mais elle est elle-même déterminée par des ressorts plus profonds, et ces ressorts sont nos idées ou nos sentiments actuels ; car, encore que la volonté réveille nos pensées, et assez souvent nos actions, il ne peut s'ensuivre de là qu'elle en soit le premier principe; c'est précisément le contraire, et l'on n'a point de volonté qui ne soit un effet de quelque passion ou de quelque réflexion.

Un homme sage est mis à une rude épreuve, l'appât d'un plaisir trompeur met sa raison en péril , mais une volonté plus forte le tire de ce mauvais pas ; vous croyez que sa volonté rend sa raison victorieuse? Si vous y pensez tant soit peu, vous découvrirez au contraire que c'est sa raison toute seule qui fait varier sa volonté; cette volonté, combattue par une impression dangereuse, auroit péri sans ce secours. Il est vrai qu'elle vainc un sentiment actuel, mais c'est par des idées actuelles , c'est-à-dire par sa raison.

Le même homme succombe en une autre occasion; il sent irrésistiblement que c'est parce qu'il le veut : qu'est-ce donc qui le fait agir? Sans doute c'est sa volonté; mais sa volonté sans règle s'est-elle formée de soi ? n'est-ce pas un sentiment qui Ta mise dans son cœur? Rentrez au dedans de vous-mêmes; je veux m'en rapporter à vous; n'est-il pas manifeste que dans le premier exemple ce sont des idées actuelles qui surmontent un sentiment, et que dans celui-ci le sentiment prévaut, parce qu'il se trouve plus vif, ou que les idées sont plus foibles? Mais il ne tiendroit qu'à ce sage de fortifier ses idées, il n'auroit qu'à le vouloir ; oui, le vouloir fortement. Mais afin qu'il le veuille ainsi, ne faudroit-il pas jeter d'autres pensées dans son âme, qui l'engagent à vouloir? Vous n'endisconviendrez pas, si vous vous consultez bien. Convenez donc avec moi que nous agissons souvent selon ce que nous voulons, mais que nous ne voulons jamais que selon ce que nous sentons ou selon ce que nous pensons; nulle volonté sans idées ou sans passions qui la précèdent.

Un homme tire sa bourse, me demande pair ou non : je lui réponds l'un ou l'autre. N'est-ce pas ma volonté seule qui détermine ma voix? Y a-t-il quelque jugement ou quelque passion qui devance ? L'on ne voit pas plus de raison à croire que c'est pair qu'impair ; donc ma volonté naît de soi, donc rien ne la détermine. Erreur grossière : ma volonté pousse ma voix ; le pair et l'impair sont possibles : l'un est aussi caché que l'autre ; aucun n'est donc plus apparent. Mais il faut dire pair ou non, et le désir du gain m'échauffe ; les idées de pair et d'impair se succèdent avec vitesse, mêlées de crainte et de joie; l'idée du pair se présente avec un rayon d'espérance. La réflexion est inutile, il

MELANGES

faut que je me détermine, c'est une nécessité; et sur cela, je dis pair, parce que pair en ce moment se présente à mon esprit.

Cherchez-vous un autre exemple? Levez vos bras vers le ciel ; c'est autant que vous le voudrez que cela s'exécutera; mais vous ne le voudrez que pour faire un essai du pouvoir de la volonté ou par quelque autre motif; sans cela, je vous assure que vous ne le voudrez pas. Je prends tous les hommes à témoin de ce que je dis là ; j'en appelle à leur expérience. J'exposerai des raisons pour prouver mon sentiment et le rendre inéhranlahle par un accord merveilleux ; mais je crois que ces exemples répandront un jour sensihle sur ce qui me reste à dire ; ils aplaniront notre voie.

Soyez cependant persuadé que ce qui dérobe à l'esprit le mohile de ses actions n'est que leur vitesse infinie. Nos pensées meurent au moment que leurs effets se font connoitre. Lorsque l'action commence, le principe est évanoui. La volonté paroît, le sentiment n'est plus; l'on ne le trouve plus en soi et l'on doute qu'il y ait été ; mais ce seroit un vice énorme que l'on eût des volontés qui n'eussent point de principe. Nos actions iroient au hasard ; il n'y auroit plus que des caprices ; tout ordre seroit renversé. Il ne suffit donc pas de dire qu'il est vrai que la réflexion ou le sentiment nous conduise; nous devons encore ajouter qu'il seroit monstrueux que cela ne fût pas.

L'homme est foible, on en convient; ses sentiments sont trompeurs, ses vues sont courtes et fausses. Si sa volonté captive n'a pas de guide plus sûr, elle égarera tous ses pas. Une preuve naturelle qu'elle en est réduite là, c'est qu'elle s'égare en effet ; mais ce guide, quoique incertain, vaut mieux qu'un instinct aveugle. Une raison imparfaite est beaucoup au-dessus d'une absence de raison. La raison débile de l'homme et ses sentiments illusoires le sauvent encore néanmoins d'une infinité d'erreurs. L'homme entier seroit abruti s'il n'avoit pas ce secours. Il est vrai qu'il est imparfait ; mais c'est une nécessité. La perfection infinie ne souffre point de partage ; Dieu ne seroit point parfait si quelque autre pouvoit l'être.

Non-seulement il répugne qu'il y ait deux êtres parfaits , mais il est en même temps impossible que deux êtres indépendants puissent subsister ensemble, si l'un des deux est parfait,

parce que la perfection comprend nécessairement une puissance sans bornes, éternelle, ininterruptible, et qu'elle ne seroit pas telle si tout ne lui étoit pas soumis. Ainsi Dieu seroit imparfait sans la dépendance des hommes ; cela est plus clair que le jour.

Personne, dites-vous, ne doute d'un principe si certain ; cependant ceux qui soutiennent que la volonté peut tout, et qu'elle est le premier principe de toutes nos actions, ceux-là nient, sans y prendre garde, la dépendance des hommes à l'égard du Créateur. Or, voilà ce que j'attaque, voilà l'objet de ce discours. Je ne me suis attaché à prouver la dépendance de la volonté à l'égard de nos idées que pour mieux établir par là notre dépendance totale et continue de Dieu.

Yous comprenez bien par là que j'établis aussi la nécessité de toutes nos actions et de tous nos désirs. Qu'une conséquence si juste ne vous effarouche point. Je prétends vous montrer que notre liberté subsiste malgré cette nécessité. Je manifesterai l'accord et la solution de ce nœud, qui fera disparoître les ombres qui peuvent encore nous troubler.

Mais, pour revenir à présent au dogme de la dépendance , comment se peut-on figurer les hommes indépendants ? Leur esprit n'est-il pas créé, et tout être créé ne dépend-il pas des lois de sa création? Peut-il agir par d'autres lois que par celles de son être? et son être, n'est-ce pas l'œuvre de Dieu? Dieu suspend, direz-vous, ses lois pour laisser agir son ouvrage. Mauvaise raison : l'homme n'a rien en lui-même dont il n'ait reçu le principe et le germe en sa naissance. L'action n'est qu'un effet de l'être : l'être ne nous est point propre; l'action le seroit-elle? Dieu suspendant ses lois, l'homme est anéanti ; toute action est morte en lui. D'où tireroit-il la force et la puissance d'agir s'il perdoit ce qu'il a reçu? un être ne peut agir que par ce qui est en lui. L'homme n'a rien en lui-même que le Créateur n'y ait mis ; donc l'homme ne peut agir que par les lois de son Dieu. Comment changeroit-il ces lois, lui qui ne subsiste qu'en elles et qui ne peut rien que par elles? Faites en sorte qu'une pendule se meuve par d'autres lois que par celles de l'ouvrier ou de celui qui la touche. La pendule n'a d'action que celle qu'on lui imprime; ôtez-en ce qu'on y a mis, ce n'est plus qu'une machine

VAUVENARGUES

sans force et sans mouvement. Cette comparaison est juste pour tout ce qui est créé; mais il y a cette différence entre les ouvrages des hommes et les ouvrages de Dieu, que les productions des hommes ne reçoivent d'eux qu'un mode, une forme périssahle, et peuvent être dérangées, détruites ou conservées par d'autres hommes; mais les ouvrages de Dieu ne dépendent que de lui, parce qu'il est l'auteur de tout ce qui existe, non-seulement pour la forme, mais aussi pour la matière. Rien n'ayant reçu l'existence que de ses puissantes mains, il ne peut y avoir d'action dont il ne soit le principe. Tous les êtres de la nature n'agissent les uns sur les autres que selon ses lois éternelles, et nier leur dépendance, c'est nier leur création ; car il n'y a que l'être incréé qui puisse être indépendant. Cependant l'homme le seroit dans plusieurs actions de sa vie si sa volonté n'étoit pas dépendante de ses idées ; supposition très absurde et très impie à la fois. Je ne veux pas vous surprendre; méditez bien là-dessus. Faire cesser l'influence des lois de la création sur la volonté de l'homme, rompre la chaîne invisible qui lie toutes ses actions, n'est-ce pas l'affranchir de Dieu? Si vous faites la volonté tout-à-fait indépendante, elle n'est plus soumise à Dieu ; si elle est toujours soumise à Dieu, elle est toujours dépendante : rien n'est si certain que cela. Comment concevoir cependant que la créature se meuve en quelque instant que ce soit par une impression différente de celle du Créateur? J'ai prouvé plus clair que le jour comhien cela étoit impossible. Eh ! pourquoi se révolter contre notre dépendance? c'est par elle que nous sommes sous la main du Créateur ; que nous sommes protégés, encouragés, secourus; que nous tenons à l'infini et que nous pouvons nous promettre une sorte de perfection dans le sein de l'être parfait. Et d'ailleurs cette dépendance n'éteint point la liberté qui nous est si précieuse. Je vous ai promis d'accorder ce qui paroit incompatible ; suivez-moi donc bien, je vous prie. Qu'entendez- vous par liberté? n'est-ce pas de pouvoir agir selon votre volonté? comprenezvous autre chose ? prétendez-vous rien de plus? Non , vous voilà satisfait : eh bien ! je le suis aussi. Mais sondez-vous un moment ; voyez s'il est impossible que la volonté de l'homme soit quelquefois conforme à celle du Créateur. Assurément cela est très possible, vous ne le

nierez pas; cependant dans cette occasion l'homme fait ce que Dieu veut, il agit par la volonté de celui qui l'a mis au monde , l'on n'en peut disconvenir ; mais cela ne l'empêche point aussi d'agir de plein gré. N'est-ce pas là toutefois ce qu'on appelle être libre? manque-ton de liberté lorsqu'on fait ce que l'on veut? Vous voyez donc clairement que la volonté n'est point indépendante de Dieu, et que la nécessité ne suppose pas toujours dépendance involontaire ; nous suivons les lois éternelles en suivant nos propres désirs; mais nous les suivons sans contrainte, et voilà notre liberté. Subtilité, direz-vous; ce n'est point agir de soimême que d'agir par une impression et des lois étrangères. Mais vous raisonnez là sur un principe faux : l'impression et les lois de Dieu ne nous sont point étrangères; elles constituent notre essence et nous n'existons qu'en elles. Ne dites-vous pas : « Mon corps, ma vie, ma santé, mon âme ? » Pourquoi ne diriez-vous pas : « Ma volonté, mon action? » Croyez-vous votre âme étrangère, parce qu'elle vient de Dieu et qu'elle n'existe qu'en lui? Votre volonté, votre action, sont des productions de votre àme; elles sont donc vôtres aussi.

« Mais, en ce cas-là, direz-vous, la liberté n'est qu'un nom ; les hommes se croyoient libres en suivant leur volonté, c'étoit une erreur manifeste. » Vous vous égarez encore : les hommes ont eu raison de distinguer deux états extrêmement opposés; ils ont nommé liberté la puissance d'agir par les lois de leur être , et nécessité la violence que souffrent ces mêmes lois. C'est toujours Dieu qui agit dans toutes circonstances ; mais quand il nous meut malgré nous, cela s'appelle contrainte ; et quand il nous conduit par nos propres désirs, cela se nomme liberté. Il falloit bien deux noms divers pour désigner deux actions différentes; car, encore que le principe soit le même, le sentiment ne l'est pas. Mais, au fond, aucun homme sage n'a jamais pu ni dû étendre ce terme de liberté jusqu'à l'indépendance: cela choque trop la raison, l'expérience et la piété. Ce qui fait pourtant illusion aux partisans du libre arbitre, c'est le sentiment intérieur qu'ils en trouvent dans leur conscience; car ce sentiment n'est pas faux. Que ce soit notre raison ou nos passions qui nous meuvent, c'est nous qui nous déterminons ; il y auroit de la folie à distinguer ses pen-

MELANGES

sées ou ses sentiments de soi. Je puis me mettre au régime pour rétablir ma santé, pour mortifier mes sens ou pour quelque autre motif; c'est toujours moi qui agis, je ne fais que ce que je veux ; je suis donc libre, je le sens et mon sentiment est fidèle. Mais cela n'empêche pas que mes volontés ne tiennent aux idées qui les précèdent ; leur chaîne et leur liberté sont également sensibles; car je sais par expérience que je fais ce que je vcua ; mais la même expérience m'enseigne que je ne veux que ce que mes sentiments ou mes pensées m'ont dicté. Nulle volonté dans les hommes qui ne doive sa direction à leurs tempéraments, à leurs raisonnements et à leurs sentiments actuels.

Sur cela, l'on oppose encore l'exemple des malheureux qui se perdent dans le crime, contre toutes leurs lumières. La vérité luit sur eux, le vrai bien est devant leurs yeux ; cependant ils s'en écartent ; ils se creusent un abîme, ils s'y plongent sans frayeur; ils préfèrent une joie courte à des peines infinies. Donc ce n'est ni leur connoissance ni le goût naturel de la félicité qui déterminent leur cœur; donc c'est leur volonté seule qui les pousse à ces excès. Mais ce raisonnement est foible ; les contradictions apparentes qui lui servent comme d'appui sont faciles à lever. Un libertin qui connoît le vrai bien, qui le veut et qui s'en écarte, n'y renonce nullement : il se fonde sur sa jeunesse, sur la bonté divine ou sur la pénitence ; il perd de vue son objet naturel ; l'idée en est dans sa mémoire, mais il ne la rappelle pas ; elle ne paroît qu'à demi ; elle est éclipsée dans la foule; des sentiments plus vifs Pécàrtent, la dérobent, l'exténuent; ces sentiments impérieux remplissent la capacité de son esprit corrompu. Prenez cependant le même homme au milieu de ses plaisirs; présentez-lui la mort prêle à le saisir; qu'il n'ait plus qu'un seul jour à vivre; que le feu vengeur des crimes s'allume à ses yeux impurs et brûle tout autour de lui ; s'il lui reste un rayon de foi, s'il espère encore en Dieu, si la peur n'a pas troublé son âme lâche ef coupable, croyez- vous qu'il hésite alors à fléchir son juge irrité et à se couvrir de poussière devant la majesté de Dieu qui va le juger?

Tout ce qu'on peut dire à cela, c'est que le bien le plus grand ne nous remue pas toujours, mais celui qui se fait sentir avec plus de vivacité. L'illusion est de confondre des souvenirs

languissants avec des idées très vives, ou des notions qui reposent dans le sein de la mémoire avec des idées présentes et des sentiments actuels. Il est certain cependant que des idées absentes ou des idées affaiblies ne peuvent guère plus sur nous que celles qu'on n'a jamais eues.

Ce sont donc nos idées actuelles qui font naître le sentiment, le sentiment la volonté, et la volonté l'action. Nous avons très souvent des idées fort contraires et des sentiments opposés. Tout est présent à l'esprit, tout s'y peint presque à la fois; du moins les objets s'y succèdent avec beaucoup de vitesse et forment des désirs en foule : ces désirs sont combattus; nul n'est proprement volonté; car la volonté décide; c'est incertitude, anxiété. Mais les idées les plus sensibles, les plus entières, les plus vives, l'emportent enfin sur les autres ; le désir qui prend le dessus change en même temps de nom et détermine notre action.

Les philosophes nous assurent que le bien et le mal sont les deux grands principes de toutes les actions humaines. Le bien produit l'amour, le désir et la joie ; le mal est suivi de tristesse, de crainte, de haine, d'horreur. Les idées de l'un et de l'autre en font naître le sentiment. Quelques-uns pensent que le mal agit plus sur nous ; que le bien ne nous détermine point d'une manière immédiate, mais par l'inquiétude ou malaise qui fait le fond des désirs. Tout cela n'est pas essentiel ; que ce soit par ce malaise qu'un bien imparfait laisse en nous que le cœur se détermine ou que le bien et le mal nous meuvent également d'une manière immédiate, il demeure inébranlable dans l'une e l'autre hypothèse que nos passions et nos idées actuelles sont le principe universel de toutes nos volontés. Je crois l'avoir démontré d'une manière évidente ; mais comme les exemples sont bien plus palpables que les meilleures raisons, je veux en donner encore un. Vous y pourrez suivre à loisir tous les mouvements de l'esprit.

Représentez - vous donc un homme d'une santé languissante et d'un esprit corrompu ; placez-le auprès d'une femme aussi corrompue que lui ; l'indécence de cet exemple doit le rendre encore plus sensible ; d'ailleurs il a ses modèles dans toutes les conditions. J'unis par les nœuds les plus forts des cœurs unis par leurs

VAIVENARGUES.

penchants. Mais je suppose que cet homme est exténué de débauches; ses lâches habitudes ont détruit sa santé ; cependant il n'est pas auprès de sa maîtresse pour les renouveler toujours ; il n'est venu que pour la voir; sa pensée n'ose aller plus loin, parce qu'il souffre et qu'il languit. Voilà une résolution prise sur sa langueur présente et le souvenir du passé. Remarquez que sa volonté ne se forme pas d'elle-même^ cela est essentiel. Cette volonté néanmoins ne doit pas trop nous arrêter. Tout est vicieux au sein du vice; la sagesse d'un homme foible est aussi fragile que lui; l'occasion en est le tombeau. Voici donc déjà l'habitude qui combat les sages conseils. L'habitude est toujours puissante, même sur un corps languissant. Pour peu que les esprits soit mus, leurs profondes traces se rouvrent et leur donnent un cours plus facile. Près de l'objet de son amour, l'homme que je viens de vous peindre éprouve ce fatal pouvoir; son sang circule avec vitesse, sa foiblesse même s'anime, ses craintes et ses réflexions disparaissent comme des ombres. Pourroit-il songer à la mort lorsqu'il sent renaître sa vie, et prévoir la douleur lorsqu'il est enivré de plaisir? Sa force et son feu se rallument. Ce n'est pas qu'il ait oublié sa première résolution ; peut-être est-elle encore présente. Mais, comme un souvenir fâcheux qui chancelle et s'évanouit, des désirs plus doux la combattent; l'objet de ses terreurs est loin, le plaisir est proche et certain; il y touche en mille manières par les sens ou par la pensée : le parfum d'une fleur que l'on vient de cueillir ne pénètre pas aussi vite que les impressions du plaisir; le goût des mets les plus rares n'entre pas si avant dans un homme affamé, ni celui d'un ^vin délicieux dans la pensée d'un ivrogne. Cependant l'expérience mêle encore quelque inquiétude à ces sentiments flatteurs ; de secrets retours les balancent ; des volontés commencées tombent et meurent aussitôt ; la proximité du plaisir et la prévoyance des peines opposent entre eux ces désirs, les éteignent et les raniment : faites attention à cela. Mais enfin qu'est-ce que la vie, lorsqu'elle est abîmée dans la vue de la mort, dans une tristesse sauvage, sans plaisir et sans liberté? Quelle folie de quitter le présent pour l'avenir, le certain pour l'incertain? Les voluptés les plus molles trouvent leur contre-poison; le régime, les remèdes, réparent bientôt les forces.

Ce n'est point un mal sans ressource que de céder à l'occasion. Une seule foiblesse est-elle sans retour? Dorénavant l'on peut fuir le danger; mais on a tant fait de chemin... Là-dessus vient un regard qui donne d'autres pensées ; la crainte et la raison se cachent, le charme présent les dissipe, et la volonté dominante se consomme dans le plaisir.

Mais si cet homme, direz-vous, vouloit retenir ses idées, sa première résolution ne s'effaceroitpas ainsi. S'il le vouloit bien, d'accord; mais je l'ai déjà dit, et je le répète encore, cet homme ne peut le vouloir, que ses réflexions n'aient la force de créer cette volonté. Or ses sensations plus puissantes exténuent ses réflexions, et ses réflexions exténuées produisent des désirs si foibles qu'ils cèdent sans résistance à l'impression des sens.

Sentez donc dans ces exemples la vérité des principes que j'ai établis, faites-en l'application. Le voluptueux de sang-froid connoît et veut son vrai bien, qui est la vie et la santé ; près de l'objet de sa passion, il en perd le goût et l'idée; conséquemment il s'en éloigne, il court après un bien trompeur. Lorsque la raison s'offre à lui, son affection se tourne vers elle; lorsqu'elle fait place au mensonge, ou que, captivée par l'objet présent, son affection change aussi, sa volonté suit ses idées ou ses sentiments actuels : rien n'est si simple que cela.

La raison et les passions, les vices et la vertu dominent ainsi tour à tour, selon leur degré de force et selon nos habitudes ; selon notre tempérament, nos principes, nos mœurs; selon les occasions, les pensées, les objets, qui sont sous les yeux de l'esprit. Jésus-Christ a marqué cette disposition et cette foiblesse des hommes en leur apprenant la prière. » Craignez, dit-il, les tentations ; priez Dieu qu'il vous en éloigne et qu'il vous détourne du mal. » Mais les hommes, peu capables de replier leur esprit, prennent ce pouvoir qui est en eux d'être mus indifféremment vers toute sorte d'objets par leur volonté toute seule, pour une indépendance totale. Il est bien vrai que leur cœur est maniable en tout sens; mais leurs désirs orgueilleux dépendent de leurs pensées, et leurs pensées de Dieu seul. C'est donc dans cette puissance de nous mouvoir de nous-mêmes, selon les lois de notre être, que consiste la liberté. Cependant ces lois

MÉLAiNGKS.

dépendent des lois de la création, car elles sont éternelles et Dieu seul peut les changer par les effets de sa grâce.

Vous pouvez, si vous le voulez, user d'une distinction, n'appeler point liberté les mouvements des passions nés d'une action étrangère, quoiqu'elle soit invisible; vous ne donnerez ce nom qu'aux seules dispositions qui soumettent nos démarches aux règles de la raison : toutefois ne sortez point d'un principe irréfutable ; reconnoissez toujours que la même raison, la sagesse et la vertu ne sont que des dépendances du principe de notre être, ou des impulsions nouvelles de Dieu, qui donne la vie et le mouvement à tout.

Mais afin de retenir ces vérités importantes, permettez que je les place sous le même point de vue. Nous avons mis d'abord toute la liberté à pouvoir agir de nous-mêmes et de notre propre gré ; nous avons reconnu cette puissance en nous, quoiqu'elle y soit limitée par les objets extérieurs; nous n'admettons point cependant de volontés indépendantes des lois de la création, parce que cela seroit impie et contraire à l'expérience, à la raison, à la foi. Mais cette dépendance nécessaire ne détruit point la liberté ; elle nous est même extrêmement utile. Que seroit-ce qu'une volonté sans guide, sans règle, sans cause? Il est heureux pour nous qu'elle soit dirigée ou par nos sentiments ou par notre raison ; car nos sentiments, nos idées, ne diffèrent point de nous-mêmes , et nous sommes vraiment libres, lorsque les objets extérieurs ne nous meuvent point malgré nous.

La volonté rappelle ou suspend nos idées ; nos idées forment ou varient les lois de la volonté -, les lois de la volonté sont par là des dépendances des lois de la création : mais les lois de la création ne nous sont point étrangères; elles constituent notre être, elles forment notre essence, elles sont entièrement nôtres, et nous pouvons dire hardiment que nous agissons par nous-mêmes quand nous n'agissons que par elle.

La violence que nos désirs souffrent des objets du dehors est entièrement distincte de la nécessité de nos actions. Une action involontaire n'est point libre ; mais une action nécessaire peut être volontaire, et libre par conséquent. Ainsi la nécessité n'exclut point la liberté; la religion les admet l'une et l'autre : la Moral.

foi, la raison, l'expérience, s'accordent à cette opinion; c'est par elle que l'on concilie l'Écriture avec elle-même et avec nos propres lumières : qui pourroit la rejeter?

Connoissonsdonc ici notre sujétion profonde. Que l'erreur, la superstition, se fondent à la lumière présente à nos yeux ; que leurs ombres soient dissipées, qu'elles tombent, qu'elles s'effacent aux rayons de la vérité, comme des fantômes trompeurs! Adorons la hauteur de Dieu, qui règne dans tous les esprits comme il règne sur tous les corps ; déchirons le voile funeste qui cache à nos foibles regards la chaîne éternelle du monde et la gloire du Créateur. Quel spectacle admirable que ce concert éternel de tant d'ouvrages immenses , et tous assujettis à des lois immuables! 0 majesté invisible! votre puissance infinie les a tirés du néant, et l'univers entier dans vos mains formidables est comme un fragile roseau. L'orgueil indocile de l'homme oseroit-il murmurer de sa subordination? Dieu seul pouvoit être parfait, il falloit donc qu'il soumit l'homme à cet ordre inévitable, comme les autres créatures; en sorte que l'homme pût leur communiquer son action et recevoir aussi la leur. Ainsi les objets extérieurs forment des idées dans l'esprit, ces idées des sentiments, ces sentiments des volontés, ces volontés des actions en nous et hors de nous. Une dépendance si noble dans toutes les parties de ce vaste univers doit conduire nos réflexions à l'unité de son principe ; cette subordination fait la solide grandeur des êtres subordonnés. L'excellence de l'homme est dans sa dépendance ; sa sujétion nous étale deux images merveilleuses, la puissance infinie de Dieu et la dignité de notre âme : la puissance de Dieu, qui comprend toutes choses, et la dignité de notre àme, émanée d'un si grand principe, vivante, agissante en lui, et participante ainsi de l'infinité de son être par une si belle union.

L'homme indépendant seroit un objet de mépris : toute gloire, toute ressource cessent aussitôt pour lui; la foiblesse et la misère sont son unique partage ; le sentiment de son imperfection fait son supplice éternel. Mais le même sentiment, quand on admet sa dépendance, fait sa plus douce espérance : il lui découvre d'abord le néant des biens finis, et le ramène à son principe, qui veut le rejoindrcàlui,eî qui peut seul assouvir ses désirs dans la possession de lui-même.

Cependant comme nos esprits se font sans cesse illusion, la main qui forma l'univers est toujours étendue sur l'homme : Dieu détourne loin de nous les impressions passagèresde l'exemple et du plaisir ; sa grâce victorieuse sauve ses élus sans combat, et Dieu met dans tous les hommes des sentiments très capables de les ramener au bien et à la vérité, si des habitudes plus fortes ou des sensations plus vives ne les retenoient dans l'erreur. Mais comme il est ordinaire qu'une grâce suffisante pour les âmes modérées cède à l'impétuosité d'un génie vif et sensible, nous devons attendre en tremblant les secrets jugements de Dieu, courber notre esprit sous la foi, et nous écrier avec saint Paul : « 0 profondeur éternelle, qui peut sonder tes abîmes ? qui peut expliquer pourquoi le péché du premier homme s'est étendu sur sa race? pourquoi des peuples entiers qui n'ont point connu la vie sont' réservés à la mort? pourquoi tous les humains, pouvant être sauvés, sont tous exposés à périr? »

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