‹ Choix de moralistes françaisChapitre 495 sur 509 · A QUELQUES OBJECTIONS · texte numérisé non relu

A QUELQUES OBJECTIONS

Je ne détruis en aucune manière la nécessité des bonnes œuvres en établissant la nécessité de nos actions. Il est vrai qu'on peut inférer de mes principes que ces mêmes œuvres sont en nous des grâces de Dieu , qu'elles ne reçoivent leur prix que de la mort du Sauveur, et que Dieu couronne dans les justes ses propres bienfaits. Mais cette conséquence est conforme à la foi, et si conforme qu'une autre doctrine lui seroit tout-à-fait contraire, et ne pourroit pas s'expliquer. Ne me demandez donc pas pourquoi la nécessité des bonnes œuvres, dès que leur mérite ne vient pas à nous : car ce n'est pas à moi à vous répondre là-dessus; c'est à l'Église. On vous demanderoit aussi pourquoi la mort de Jésus-Christ. Dieu ne pouvoit-il pas faire qu'Adam ne péchât jamais? Ne pouvoit-il racheter son péché par le sang de son fils? Sans doute un Dieu tout-puissant pouvoit changer tout cela ; il pouvoit créer les hommes aussi heureux que les anges, il pouvoit les faire naître sans péché : de même il pouvoit nous sauver et

condamner sans les œuvres. Qui doute de ces vérités? Cependant il ne le veut pas, et cette raison doit suffire parce qu'il n'y a rien qui répugne à l'idée d'un être parfait dans une pareille doctrine, et que n'ayant point de prétexte pour la rejeter, nous avons l'autorité de l'Eglise pour l'accepter : ce qui fait pencher la balance et décide la question.

Mais, poursuivez-vous, si c'est Dieu qui est • l'auteur de nos bonnes œuvres, et que tout soit en nous par lui, il est aussi l'auteur du mal, et conséquemment vicieux : blasphème qui fait horreur. Orje vous demande à mon tour, qu'entendez-vous par le mal? Je sais bien que les vices sont en nous quelque chose de mauvais, parce qu'ils entraînent toutes sortes de désordres et la ruine des sociétés. Mais les maladies ne sont-elles pas mauvaises, les pestes, les inondations? Cependant cela vient de Dieu, et c'est lui qui fait les monstres et les plus nuisibles animaux ; c'est lui qui crée en nous un esprit si fini et un esprit si dépravé. Que s'il a mis dans notre esprit le principe des erreurs, et dans notre cœur le principe des vices, comme on ne peut le nier, pourquoi répugneroit-il de le faire auteur de nos fautes et de toutes nos actions? Nos actions ne tirent leur être, leur mérite ou leur démérite, que du principe qui les a produites ; or, si nous reconnoissons que Dieu a fait le principe qui est mauvais, pourquoi refuser de croire qu'il est l'auteur des actions qui n'en sont que les effets? N'y a-l-il pas contradiction dans ce bizarre refus?

II ne sert de rien de répondre que Dieu met en nous la raison pour contenir ce principe vicieux, et que nous nous perdons parle mauvais usage que nous faisons de notre volonté. Notre volonté n'est corrompue que par ce mauvais principe, et ce mauvais principe vient de Dieu : car il est manifeste que le Créateur a donné aux créatures leur degré d'imperfection. II n'eût pu les former parfaites, vu qu'il ne peut y avoir qu'un seul être parfait ; ainsi elles sont imparfaites, et, comme imparfaites, vicieuses; carie vice n'est autre chose qu'une sorte d'imperfection. Mais de ce que la créature est imparfaite, doit-on tirer que Dieu l'est? et de ce que la créature imparfaite est vicieuse, peut-on conclure que le Créateur est vicieux?

Au moins seroit-il injuste, direz-vous, de punir dans les créatures une imperfection néces-

MÉLANGES

saire. Oui, selon l'idée que vous avez de la justice; mais ne répugne-t-il pas à cette morne idée que Dieu punisse le péché d'Adam jusque dans sa postérité, et qu'il impute aux nations idolâtres l'infraction des lois qu'ils ignorent? Que répondez-vous cependant, lorsqu'on vous oppose cela? Vous dites que la justice de Dieu n'est point semblable à la nôtre ; qu'elle n'est point dépendante de nos (bibles préjugés ; qu'elle est au-dessus de notre raison et de notre esprit. Eb! qui m'empêchede répondre la même chose: 11 n'y a pas de suite crans votre créance, ou du moins dans vos discours; car, lorsqu'on vous presse un peu sur le péché originel et sur le reste, vous dites qu'on n'a pas d'idée de la justice de Dieu; et lorsque vous me combattez, vous voulez qu'on y en attache une qui condamne mes sentiments, et alors vous n'hésitez point à rendre la justice divine semblable à la justice humaine? Ainsi vous changez les définitions des choses selon vos besoins. Je suis de meilleure foi, je dis librement ma pensée: je crois que Dieu peut à son gré disposer de ses créatures, ou pour un supplice éternel, ou pour un bonheur infini , parce qu'il est le maître et qu'il ne nous doit rien. Je n'ai sur cela qu'un langage, vous ne m'en verrez pas changer. Je ne pense donc pas que la justice humaine soit essentielle au Créateur : elle nous est indispensable, parce qu'elle est des lois de Dieu la plus vive et la plus expresse; mais l'auteur de cette loi ne dépend que de lui seul, n'a que sa volonté pour règle, son bonheur pour unique fin. Il est vrai qu'il n'y a rien au monde de meilleur que la justice, que l'équité, que la vertu; mais ce qu'il y a de plus grand dans les hommes est tellement imparfait qu'il ne sauroit convenir à celui qui est parfait; c'est même une superstition que de donner nos vertus à Dieu : cependant il est juste en un sens, il l'a dit, nous devons le croire. Or voici quelle est sa justice : il donne une règle aux hommes, qui doit juger leurs actions, et il les juge exactement par cette règle 5 il n'y déroge jamais. Par cette égalité constante il justifie bien sa parole, puisque la justice n'est autre chose que l'amour de l'égalité; mais cette égalité qu'il met entre les hommes n'est point entre les hommes et lui. Peut-il y avoir de l'égalité dans une distance infinie des créatures au Créateur? cela se peutil concevoir? Il se contredit, dites-vous, s'il est

vrai qu'il nous donne une loi dont il nous écarte lui-même. Non, il ne se contredit point; sa loi n'est point sa volonté ; il nous a donne ootie loi pour qu'elle jugeât nos actions; mais comme il ne veut pas nous rendre tous heureux, il ne veut pas non plus que tous suivent sa loi : rien de si facile à connoitre.

Dieu n'est donc pas hon, direz-vous. Il est bon, puisqu'il donne à tant de créatures des grâces qu'il ne leur doit point et qu'il les sauve ainsi gratuitement. Il auroitplusde bonté, selon nos foibles idées, s'il vouloit nous sauver tous. Sans doute il le pourroit, puisqu'il est tout-puissant; mais puisqu'il le pourroit et qu'il ne le fait pas, il faut conclure qu'il ne le veut pas, et qu'il a raison de ne le pas vouloir.

Il le veut, selon nous, me répondrez- vous; mais c'est nous qui lui résistons. 0 le puissant raisonnement! Quoi! celui qui peut tout peut donc vouloir en vain? Il manque donc quelque r'hose à sa puissance ou à sa volonté? car si l'un et l'autre étoient entières, qui pourroit leur résister? Sa volonté, dit-on, n'est que conditionnelle; c'est sous des conditions qu'il veut notre salut : mais quelle est cette volonté? Dieu peut tout, il sait tout -, et il veut mon salut, que je ne ferai pas, qu'il sait que je ne ferai pas, et qu'il tient à lui d'opérer! Ainsi Dieu veut une chose qu'il sait qui n'arrivera pas, et qu'il pourroit faire arriver. Quelle étrange contradiction! Si un homme, sachant que je veux me noyer, et pouvant m'en empêcher sans qu'il lui en coûte rien, et m'ôter même cette funeste volonté, me laissoit cependant mourir et suivre ma résolution, diroit-on qu'il veut me sauver, tandis qu'il me laisse périr? Tant de nations idolâtres que Dieu laisse dans l'erreur, et qu'il aveugle lui-même, comme le dit l'Ecriture, prouvent-elles, par leur misère et parleur abandonnement,que Dieu veut aussi leur salut? Il est mort pour tous, j'en conviens, c'est-à-dire que sa mort les a tous rendus capables d'être lavés des souillures du péché originel et d'aspirer au ciel qui leur étoit fermé; grâce qu'ils n'avoient point avant. Mais de ce que tous sont rendus capables d'être sauvés, peut-on conclure que Dieu veut les sauver tous? Si vous le dites pour ne pas vous rendre, pour défendre votre opinion, voilà en effet une fuite ; mais si c'est pour nous persuader, y parviendrez-vousparlà, et osez-vous l'espérer? Pensez-vous qu'un Américain, d'un

VACVEfNARGLES.

esprit simple et grossier, comme sont la plupart des hommes, qui ne connoît pas Jésus- Christ, à qui Ton n'en a jamais parlé, et qui meurt dans un culte impie, soutenu par l'exemple de ses ancêtres, et défendu par tous ses docteurs; pensez-vous, dis-je, que Dieu veuille aussi sauver cet homme, qu'il a si fort aveuglé ? pensez-vous au moins qu'on le croie sur votre simple affirmation, et vous-même le croyez- vous?

Vous craignez, dites-vous, que ma doctrine ne tende à corrompre les hommes, et à les désespérer. Pourquoi donc cela, je vous prie? qu'aije dit à cet effet? J'enseigne, il est vrai, que les uns sont destinés à jouir, et les autres à souffrir toute l'éternité. C'est là la créance inviolable de tous ceux qui sont dans l'Église, et j'avoue que c'est un mystère que nous ne comprenons pas. Mais voici ce que nous savons avec la dernière évidence ; voici ce que Dieu nous apprend. Ceux qui pratiqueront la loi sont destinés à jouir, ceux qui la transgresseront à souffrir ; il n'en faut pas savoir davantage pour conduire ses actions et pour s'éloigner du mal. J'avoue que si cette notion ne se trouve pas suffisante, si elle ne nous entraîne pas, c'est qu'elle trouve en nous des obstacles plus forts ; mais il faut convenir aussi que, bien loin de nous pervertir, rien n'est plus capable au contraire de nous convertir; et ceux qui s'abandonnent dans la vue de leur sujétion agissent contre les lumières de la plus simple raison, quoique nécessairement.

Il nefautdoncpasdire que notre doctrine soit plus dangereuse que les autres : rien n'est moins vrai que cela; elle a l'avantage de concilier l'Écriture avec elle-même et vos propres contradictions. Il est vrai qu'elle lais >e des obscurités ; mais elle n'établit point d'abs jrdités, elle ne se contredit pas. Cependant je iais le respect que l'on doit aux explications ad jptées par l'Eglise; et si l'on peut me faire voir que les miennes leur sont contraires, ou même qu'elles s'en éloignent, quelque vraies qu'elles me paroissent, j'y renonce de tout mon cœur, sachant combien notre esprit sur de semblables matières est sujet à l'illusion, et que la vérité ne peut pas se trouver hors de l'Eglise catholique et du pape qui en est le chef.

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