VOLTAIRE A VAUVENARGUES
Dimanche, H février 1743.
Tout ce que vous aimerez, monsieur, me sera cher, et j'aime déjà le sieur de Fléchelles. Vos recommandations sont pour moi les ordres les plus précis. Dès que je serai un peu débarrassé de Mérope1, des imprimeurs, des Goths et Vandales qui persécutent les lettres, je chercherai mes consolations dans voire charmante société, et votre prose éloquente ranimera ma poésie. J'ai eu le plaisir de dire à M. Amelot2 tout ce que je pense de vous. Il sait son Démosthènes par cœur, il faudra qu'il sache son Vauvenargues. Comptez à jamais, monsieur, sur la tendre estime et sur le dévouement de
Voltaire.
(1) Représentée le 20 février 1745. B.
(-2) Minisire des affaires étrangères.
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Jeudi, S avril 1715.
Aimable créature, beau génie, j'ai lu votre premier manuscrit, et j'y ai admiré cette hauteur d'une grande âme qui s'élève si fort audessus des petits brillants des Isocrates. Si vous étiez né quelques années plus tôt, mes ouvrages en vaudroient mieux ; mais au moins, sur la fin de ma carrière, vous m'affermissez dans la route que vous suivez. Le grand, le pathétique, le sentiment, voilà mes premiers maîtres ; vous êtes le dernier. Je vais vous lire encore. Je vous remercie tendrement. Vous êtes la plus douce de mes consolations dans les maux qui m'accablent.
Ce lundi, 7 mai 1743.
En vous remerciant. Mais vous êtes trop sensible ; vous pardonnez trop aux faux raisonnements en faveur de quelque éloquence. « D'où vient que quelque chose est, et qu'il ne se peut pas faire que le rien soit, si ce n'est parce que l'être vaut mieux que le rien? »
Voilà un franc discours de Platon. Le rien n'est pas, parce qu'il est contradictoire que le rien soit, parce qu'on ne peut admettre la contradiction dans les termes. Il s'agit bien là du meilleur ! On est toujours dans ces hauteurs à côté d'un abîme. Je vous embrasse, je vous aime autant que je vous admire.
A Versailles, le 7 janvier 1743.
Le dernier ouvrage1 que vous avez bien voulu m'envoyer, monsieur, est une nouvelle preuve de votre grand goût dans un siècle où tout me semble un peu petit et où le faux belesprit s'est mis à la place du génie.
Je crois que si on s'est servi du terme d'instinct pour caractériser La Fontaine, ce mot instinct signifioit génie. Le caractère de ce bon homme étoit si simple que dans la conversation il n'étoit guère au-dessus des animaux qu'il faisoit parler; mais, comme poète, il avoit un instinct divin et d'autant plus instinct qu'il n'avoit que ce talent. L'abeille est admirable, mais c'est dans sa ruche ; hors de là l'abeille n'est qu'une mouche.
M) Réflexions -critiques sur quelques poètes.
VAUVENARGUES
J'aurois bien des choses à vous dire sur Boileau et sur Molière. Je conviendrois sans doute que Molière est inégal dans ses vers ; mais je ne conviendrois pas qu'il ait choisi des personnes et des sujets trop bas. Les ridicules fins et déliés dont vous parlez ne sont agréables que pour un petit nombre d'esprits déliés. Il faut au public des traits plus marqués. De plus, ces ridicules si délicats ne peuvent guère fournir des personnages de théâtre. Un défaut presque imperceptible n'est guère plaisant. Il faut des ridicules forts, des impertinences dans lesquelles il entre de la passion, qui soient propres à l'intrigue; il faut un joueur, un avare, un jaloux, etc. Je suis d'autant plus frappé de cette vérité que je suis actuellement occupé d'une fête pour le mariage de M. le Dauphin, dans laquelle il entre une comédie; et je m'aperçois plus que jamais que ce délié, ce fin, ce délicat, qui font le charme de la conversation, ne conviennent guère au théâtre. C'est cette fête qui m'empêche d'entrer avec vous, monsieur, dans un plus long détail et de vous soumettre mes idées; mais rien ne m'empêche de sentir le plaisir que me donnent les vôtres.
Je ne prêterai à personne le dernier manuscrit que vous avez eu la bonté de me confier. Je ne puis refuser le premier à une personne digne d'en être touchée. La singularité frappante de cet ouvrage, en faisant des admirateurs, a fait nécessairement des indiscrets. L'ouvrage a couru ; il est tombé entre les mains de M. de La Bruère, qui, n'en connoissant pas l'auteur, a voulu, dit-on, en enrichir son Mercure. Ce monsieur de La Bruère est un homme de mérite et de goût. Il faudra que vous lui pardonniez. Il n'aura pas toujours de pareils présents à faire au public. J'ai voulu en arrêter l'impression, mais on m'a dit qu'il n'en étoit plus temps. Avalez, je vous prie, ce petit dégoût, si vous haïssez la gloire.
Votre état me touche à mesure que je vois les productions de votre esprit, si vrai, si naturel, si facile et quelquefois si sublime. Qu'il serve à vous consoler comme il servira à me charmer. Conservez-moi une amitié que vous devez à celle que vous m'avez inspirée.
Adieu, monsieur, je vous embrasse tendrement.
C ! ~in:ili aq soir, 13 uni I7ÏÎ.
J'ai apporté à Paris, monsieur, la lettre que je vous avois écrite à Versailles. Elle ne vous en sera que plus tôt rendue. J'y ajoute que la reine veut vous lire, qu'elle en a l'empressement que vous devez inspirer, et que, si vous avez un exemplaire que vous vouliez bien m'envoyer, il lui sera rendu demain matin de votre part. Je ne doute pas qu'ayant lu l'ouvrage elle n'ait autant d'envie de connoitre l'auteur que j'en ai d'être honoré de son amitié.
Versailles, mai 1746.
J'ai usé, mon très aimable philosophe, de la permission que vous m'avez donnée. J'ai crayonné un des meilleurs livres1 que nous ayons en notre langue, après l'avoir relu avec un extrême recueillement. J'y ai admiré de nouveau cette belle âme, si sublime, si éloquente et si vraie; cette foule d'idées neuves ou rendues d'une manière si hardie, si précise; ces coups de pinceau si fiers et si tendres. Il ne tient qu'à vous de séparer cette profusion de diamants de quelques pierres fausses ou enchâssées d'une manière étrangère à notre langue. Il faut que ce livre soit excellent d'un bout à l'autre. Je vous conjure de faire cet honneur à notre nation et à vous-même, et de rendre ce service à l'esprit humain. Je me garde bien d'insister sur mes critiques; je les soumets à votre raison, à votre goût, et j'exclus l'amourpropre de notre tribunal. J'ai la plus grande impatience de vous embrasser. Je vous supplie de dire à notre ami Marmontel qu'il m'envoie sur-le-champ ce qu'il sait bien ; il n'aura qu'à l'adresser par la poste chez M. d'Argenson, ministre des affaires étrangères, à Versailles. Il faut deux enveloppes, la première à moi, la dernière à M. d'Argenson.
Adieu, belle âme et beau génie.
Ce samedi, mai 1746.
Je ne sais où trouver M. de Marmontel et son Pylade; mais je m'adresse au héros de l'amitié pour faire passer jusqu'à eux le chagrin que
(1) Introdurlinn à la r.onnnissanri> de l'rsprit humain, imprimé pour la première fois en 1740.
LETTRES
me cause la petite tribulation arrivée à leurs feuilles et l'empressement que j'aurai à les servir. Les recherches qu'on a faites par ordre de la cour chez tous les libraires, au sujet du libelle de Roy, sont causes de ce malheur. On cherchoit des poisons, et on a saisi de bons remèdes. Voilà le train de ce monde. Ce misérable lloy n'est né que pour faire du mal ; mais je me flatte que cette aventure pourra servir à faire discerner ceux qui méritent la protection du gouvernement et du public. C'est à quoi je vais travailler avec plus de chaleur qu'à mon discours de l'Académie.
J'embrasse tendrement celui dont je voudrois avoir les pensées et le style, et dont j'ai les sentiments, et je prie le plus aimable des hommes de m'aimer un peu.
Mai 17-40.
Quoi ! la maladie m'empêche d'aller voir le plus aimable de tous les hommes et ne m'empêche pas d'aller à Versailles ! Je rougis et je gémis de cette cruelle contradiction, et je ne peux me consoler qu'en me plaignant à vous de moi-même. Vous m'avez laissé des choses admirables dans lesquelles je vois que vous m'aimez. Je vous jure que je vous le rends bien : je sens combien il est doux d'être aimé d'un génie tel que le vôtre. Je vous supplie, monsieur, si vous voyez MM. les Observateurs1, de leur dire que je viens de m'apercevoir d'une faute énorme du copiste dans la petite lettre au roi de Prusse. « Comme un carré long est une contradiction ; » il faut : « Comme un carré plus long que large est une contradiction. >»
Adieu. Que j'ai de choses à vous dire et à entendre !
Paris, samedi 26 mai 1746.
Nos amis, monsieur, peuvent continuer leurs feuilles. M. de Boze fermera les yeux; mais il faut les fermer aussi avec lui et ignorer qu'il veut ignorer cette contrebande de journal. Le chevalier de Quinsonas a abandonné son Spectateur. Il ne s'agit plus pour les Observateurs
(l) Voltaire désigne ici XObservaleur littéraire, journal qui parut eu 1746 et dont les auteurs étaient Marmontel et Bauvin.
que de trouver un libraire accommodant et honnête homme, ce qui est plus difficile que de faire un bon journal. Qu'ils se conduisent avec prudence, et tout ira bien. Je vous attends à deux heures et demie.
Co lundi, 28 mai 1746.
J'ai peur d'être né dans le temps de la décadence des lettres et du goût ; mais vous êtes venu empêcher la prescription et vous me tiendrez lieu du siècle qui me manque. Bonjour, homme aimable et homme de génie. Vous me ranimez et je vous en ai bien de l'obligation. Je vous soumettrai mes sentiments et mes ouvrages. Votre société m'est aussi chère que votre goût m'est précieux.
Mai 1746.
La plupart de vos pensées me paroissent dignes de votre âme et du petit nombre d'hommes de goût et de génie qui restent encore dans Paris et qui méritent de vous lire. Mais plus j'admire cet esprit de profondeur et de sentiment qui domine en vous, plus je suis affligé que vous me refusiez vos lumières. Vous avez lu superficiellement une tragédie1 pleine de fautes de copiste, sans daigner même vous informer de ce qui pouvoit être à la place de vingt sottises inintelligibles qui étoient dans le manuscrit. Vous ne m'avez fait aucune critique. J'en suis d'autant plus fâché contre vous que je le suis contre moi-même, et je crains d'avoir fait un ouvrage indigne d'être jugé par vous. Cependant je méritois vos avis, et par le cas infini que j'en fais, et par mon amour pour la vérité, et par une envie de me corriger qui ne craint jamais le travail, et enfin par ma tendre amitié pour vous.
Mai 1746.
Je vais lire vos portraits. Si jamais je veux faire celui du génie le plus naturel, de l'homme du plus grand goût, de l'âme la plus haute et la plus simple, je mettrai votre nom au bas. Je vous embrasse tendrement.
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