‹ Choix de moralistes françaisChapitre 498 sur 509 · A NANCY · texte numérisé non relu

A NANCY

Paris, 15 avril 1745

J'eus l'honneur de dire hier à M. le duc de Duras que je venois de recevoir une lettre d'un philosophe plein d'esprit, qui d'ailleurs étoit capitaine au régiment du roi; il devina aussitôt M. de Yauvenargues. Il seroit en effet fort difficile, monsieur, qu'il y eût deux personnes capables d'écrire une telle lettre, et depuis que j'entends raisonner sur le goût, je n'ai rien vu de si fin et de si approfondi que ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire.

La Chasse, naquit à Alençon vers ICiO-, ses oeuvres ont été recueillies en 1702, 10 vol. ta-iS, et 17-21, 1-2 vol. in-l-2. on y trouve un grand nombre de romans. Tout y est peint avec vivacité- mais le pinceau n'est pas assez correct, ni assez discret. Elle emploie quelquefois des couleurs trop romanesques, et dans ses Mémoires du Sérail, il y a trop d'événements tragiques et invraisemblables. On a d'elle deuv tragédies, .Vantins Torijuatns et Mli'tis, jouées en 1663, Elle mourut eu 1685, ., Clinchemave, petit villas1' du Maine.

LETTRES

Il n'y avoit pas quatre hommes dans le siècle passé qui osassent s'avouer à eux-mêmes que Corneiile n'étoit souvent qu'un déclamatcur ; vous sentez, monsieur, et vous exprimez cette vérité en homme qui a des idées hien justes et hien lumineuses. Je ne m'étonne point qu'un esprit aussi sage et aussi lin donne la préférence à l'art de Racioe, à cette sagesse toujours éloquente, toujours maîtresse du cœur, qui ne lui fait dire que ce qu'il faut et de la manière dont il le faut ; mais en même temps je suis persuadé que ce même goût qui vous a fait sentir si hien la supériorité de l'art de Racine vous fait admirer le génie de Corneille, qui a créé la tragédie dans un siècle harhare. Les inventeurs ont le premier rang à juste titre dans la mémoire des hommes. Newton en savoit assurément plus qu'Archimède ; cependant les équipondérants d'Archimède seront à jamais un ouvrage admirahle. La belle scène d'Horace et de Curiace, les deux charmantes scènes du Cid, une grande partie de Cinna, le rôle de Sévère, presque tout celui de Pauline, la moitié du dernier acte de Rodogune, se soutiendroient à côté d'Athalie, quand même ces morceaux seroient faits aujourd'hui. De quel œil devonsnous donc les regarder quand nous songeons au temps où Corneille a écrit? J'ai toujours dit : Multœ sunt mansiones in domo patris mei. Molière ne m'a point empêché d'estimer le Glorieux de M. Destouches; Rhadamiste m'a ému, même après Phèdre. Il appartient à un homme comme vous, monsieur, de donner des préférences et point d'exclusions.

Vous avez grande raison, je crois, de condamner le sage Despréaux d'avoir comparé Voiture à Horace1. La réputation de Voiture a dû tomber, parce qu'il n'est presque jamais naturel et que le peu d'agréments qu'il a sont d'un genre hien petit et hien frivole. Mais il y a des choses si sublimes dans Corneille au milieu de ses froids raisonnements et même des

(i) Mais répondez un peu. Quelle verve indiscrète Sans l'aveu des neuf Sœurs vous a rendu poète ? Sentiez-vous, dites-moi, ces violents transports Qui d'un esprit divin font mouvoir les ressorts? Qui vous a pu souffler une si folle audace'?, Phcbus a-t-il pour vous aplani le Parnasse î* Et ne savez-vous pas que , rur ce mont sacre , Qui ne vole au sommet tombe au plus bas degré. Et qu'à moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture, On rampe dans la fange avec l'abbé de pure? -r ■: limkau, satire IX. U.

choses si touchantes, qu'il doit être respecté avec ses défauts. Ce sont des tableaux de Léonard de Vinci qu'on aime encore à voir à côté des Paul Véronèse et des Titien. Je sais, monsieur, que le public ne connoit pas encore assez tous les défauts de Corneille; il y en a que l'illusion confond encore avec le petit nombre de ses rares beautés.

Il n'y a que le temps qui puisse lîxer le prix de chaque chose : le public commence toujours par être ébloui. On a d'abord été ivre des Lettres persanes dont vous me parlez. On a négligé le petit livre de la Décadence des Romains du même auteur; cependant je vois que tous les bons esprits estiment le grand sens qui règne dans ce livre d'abord méprisé, et font assez peu de cas de la frivole imagination des Lettres persanes, dont la hardiesse, en certains endroits, fait le plus grand mérite. Le grand nombre des juges décide à la longue d'après les voix du petit nombre éclairé ; vous me paraissez, monsieur, fait pour être à la tête de ce petit nombre. Je suis fâché que le parti des armes que vous avez pris vous éloigne d'une ville où je serois à portée de m'éclairer de vos lumières ; mais ce même esprit de justesse qui vous fait préférer l'art de Racine à l'intempérance de Corneille et la sagesse de Locke à la profusion de Rayle vous servira dans votre métier. La justesse sert à tout. Je m'imagine que M. de Catinat auroit pensé comme vous.

J'ai pris la liberté de remettre au coche de Nancy un exemplaire que j'ai trouvé d'une des moins mauvaises éditions de mes foibles ouvrages ; l'envie de vous offrir ce petit témoignage de mon estime l'a emporté sur la crainte que votre goût me donne.

J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que vous méritez, monsieur, votre, etc.

Voltaire.

A M. DE VOLTAIRE

A Nancy, ce 2-2 avril 1743.

Monsieur,

Je suis au désespoir que vous me forciez à respecter Corneille. Je relirai les morceaux que vous uie citez, et si je n'y trouve pas tout le

VÀUVËNARGUES.

sublime que vous y sentez, je ne parlerai de ma vie de ce grand homme, afin de lui rendre au moins par mon silence l'hommage que je lui dérobe par mon foible goût. Permettez-moi cependant, monsieur, de vous répondre sur ce que vous le comparez à Archimède, qu'il y a bien de la différence entre un philosophe qui a posé les premiers fondements des vérités géométriques, sans avoir d'autre modèle que la nature et son profond génie, et un homme qui, sachant les langues mortes, n'a pas même fait passer dans la sienne toute la perfection des maîtres qu'il a imités. Ce n'est pas créer, ce me semble, que de travailler avec des modèles, quoique dans une langue différente, quand on ne les égale pas. Newton, dont vous parlez, monsieur, a été guidé, je l'avoue, par Archimède et par ceux qui ont suivi Archimède; mais il a surpassé ses guides ; partant il est inventeur. Il faudroit donc que Corneille eût aussi surpassé ses maîtres pour être au niveau de Newton, bien loin d'être au-dessus de lui. Ce n'est pas que je lui refuse d'avoir des beautés originales, je le crois; mais Racine a le même avantage. Qui ressemble moins à Corneille que Racine? Qui a suivi une route, je ne dis pas plus différente, mais plus opposée? Qui est plus original que lui? En vérité, monsieur, si l'on peut dire que Corneille a créé le théâtre, doiton refuser à Racine la même louange? Ne vous semble-t-il pas même, monsieur, que Racine, Pascal, Rossuet et quelques autres, ont créé la langue françoise ? Mais si Corneille et Racine ne peuvent prétendre à la gloire des premiers inventeurs et qu'ils aient eu l'un et l'autre des maîtres, lequel les a mieux imités?

Que vous dirai-je, après cela, monsieur, sur les louanges que vous me donnez? S'il étoit convenable d'y répondre par des admirations sincères, je le ferois de tout mon cœur ; mais la gloire d'un homme comme vous est à n'être plus loué et à dispenser les éloges. J'attends avec toute l'impatience imaginable le présent dont vous m'honorez. Vous croyez bien, monsieur, que ce n'est pas pour connoître davantage vos ouvrages ; je les porte toujours avec moi. Mais de les avoir de votre main et de les recevoir comme une marque de votre estime, c'est une joie, monsieur, que je ne contiens point et que je ne puis m'empêcher de répandre sur le papier. Il faut que vous voyiez, mon-

sieur, toute la vanité qu'elle m'inspire. Je joins ici un petit discours que j'ai fait depuis votre lettre, et je vous l'envoie avec la même confiance que j'enverrois à un autre la Mort de César ou Athalie. Je souhaite beaucoup, monsieur, que vous en soyez content ; pour moi, je serai charmé si vous le trouvez digne de votre critique ou que vous m'estimiez assez pour me dire qu'il ne la mérite pas, supposé qu'il en soit indigne. Ce sera alors, monsieur, que je me permettrai d'espérer votre amitié. En attendant, je vous offre la mienne de tout mon cœur et suis avec passion, monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur

Vauvenargues.

P. S. Quoique ce paquet soit déjà assez considérable, et qu'il soit ridicule de vous envoyer un volume par la poste, j'espère cependant, monsieur, que vous ne trouverez pas mauvais que j'y joigne encore un petit fragment. Vous avez répondu à ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire de deux grands poètes1, d'une manière si obligeante et si instructive, qu'il m'est permis d'espérer que vous ne me refuserez pas les mêmes lumières sur trois orateurs2 si célèbres.

A M. DE VAUVENARGUES

Paris, le 17 mai 1743.'

J'ai tardé longtemps à vous remercier, monsieur, du portrait que vous avez bien voulu m'envoyer de Rossuet , de Fénélon et de Pascal; vous êtes animé de leur esprit quand vous parlez d'eux. Je vous avoue que je suis encore plus étonné que je ne l'étois, que vous fassiez un métier, très noble à la vérité, mais un peu barbare, et aussi propre aux hommes communs et bornés qu'aux gens d'esprit. Je ne vous croyois que beaucoup de goût et de connoissances, mais je vois que vous avez encore plus de génie. Je ne sais si cette campagne vous permettra de le cultiver. Je crains même que ma lettre n'arrive au milieu de quelque marche, ou dans quelque occasion où les belles-

(1) Corneille ot Racine. B.

(2) Bussuet, Fénclou et Pascal. B.

LETTRES

lettres sont très peu de saison. Je réprime mon envie de vous dire tout ce que je pense, et je me borne au plaisir de vous assurer de la singulière estime que vous m'inspirez, Je suis, monsieur, votre, etc.

Voltaire.

A M. DE VOLTAIRE

A Aix, ce 21 janvier 1745.

J'ai reçu, monsieur, avec la plus grande confiance et la reconnoissance la plus tendre, les louanges dont vous honorez mes foibles écrits. Je ne dois pas être fâché que le premier discours que j'ai pris la liberté de vous envoyer ait vu le jour, puisqu'il a votre approbation malgré ses défauts. J'aurois souhaité seulement le donner à M. de La Bruyère * dans une imperfection moins remarquable.

J'ai lu avec grande attention ce que vous me faites l'honneur de m'écrire sur La Fontaine. Je croyois que le mot instinct auroit pu convenir à un auteur qui n'auroit mis que du sentiment, de l'harmonie et de l'éloquence dans ses vers, et qui d'ailleurs n'auroit montré ni pénétration ni réflexion ; mais qu'un homme qui pense partout, dans ses contes, dans ses préfaces, dans ses fables, dans les moindres choses, et dont le caractère même est de penser ingé-

(1) La Bruère et non La Bruyère, comme le disent toutes les éditions. Nous relevons cette faute parce qu'elle a été commise même par M. Suard.

Vauvenargues ne parle évidemment pas ici de l'auteur des Caractères, mort en 1696, mais bien de La Bruère, poète lyrique, son contemporain, et qui publia dans le Mercure des fragments de ses ouvrages.

Bruère ( Charles le Clerc de la ) eut le privilège du Mercure depuis 1744 jusqu'à sa mort, arrivée en 1754, a l'âge de trente-neuf ans. Le Mercure, sous lui et sous Fuzelier son associé, ne fut point le bureau de la satire ; il sut le rendre intéressant par d'autres moyens. Voltaire a fait, à l'occasion d'une pièce de cet auteur [les Voyages de l'Amour, opéra représenté en mai 1736), les vers suivants, que nous citons parce qu'ils sont peu connus :

L'Amour t'a prêté son flambeau ; Quinault, son ministre fidèle, T'a laissé son plus doux pinceau.

Tu vas jouir d'un sort si beau Sans jamais trouver de cruelle, Et sans redouter un Boileau... B%

nieusement et avec finesse ; qu'un esprit si solide soit mis dans le rang des hommes qui ne pensent point, parce qu'il n'aura pas eu dans la la conversation le don de s'exprimer, défaut que les hommes qui sont cxagérateurs ont probablement fort enflé , et qui méritait plus d'indulgence dans ce grand poète, je vous avoue, monsieur, que cela me surprend. Il n'appar~ tient pas à un homme né en Provence de connoître la juste signification des mots, et vous aurez la bonté de me pardonner les préventions que je puis avoir là-dessus.

J'ai corrigé mes pensées à l'égard de Molière, sur celles que vous avez eu la bonté de me communiquer ; je les ajouterai à cette lettre. Je vous prie de les relire jusqu'à la fin. Si vous êtes encore assez bon pour me faire part de vos lumières sur Despréaux, je tâcherai aussi d'en profiter. J'ai le bonheur que mes sentiments sur la comédie se rapprochent beaucoup des vôtres. J'ai toujours compris que le ridicule y devait naître de quelque passion qui attachât l'esprit du spectateur, donnât de la vivacité à l'intrigue et de la véhémence aux personnages. Je ne pensois pas que les passions des gens du monde, pour être moins naïves que celles du peuple, fussent moins propres à produire ces effets , si un auteur naïf peignoit avec force leurs mœurs dépravées, leur extravagante vanité, leur esprit, sans le savoir, toujours hors de la nature , source intarissable de ridicules. J'ai vu bien souvent avec surprise le succès de quelques pièces du haut-comique qui n'avoient pas même l'avantage d'être bien pensées. Je disois alors : Que seroit-ce si les mêmes sujets étoient traités par un homme qui sût écrire, former une intrigue et donner de la vie à ses peintures? C'est avec la plus sincère soumission que je vous propose mes idées. Je sais depuis longtemps qu'il n'y a que la pratique même des arts qui puisse nous donner sur la composition des idées saines. Vous les avez tous cultivés dès votre enfance avec une tendre attention ; et le peu de vues que j'ai sur le goût , je les dois principalement, monsieur, à vos ouvrages. Celui qui vous occupe présentement * occupera bientôt la France. Je conçois qu'un travail si

(1) La Princesse de Navarre, comédie-ballet en trois actes, demandée pour la fête donnée par le roi en son château de Versailles, le 23 février 1745, à l'occasion du premier mariage du Dauphin. B.

difficile et si pressé demande vos soins. Vous avez néanmoins trouvé le temps de me parler de mes frivoles productions, et de consoler par les assurances de votre amitié mon cœur affligé. Ces marques aimables d'humanité sont bien chères à un malheureux qui ne doit plus avoir de pensées que pour la vertu. J'espère pouvoir vous en remercier de vive voix à la fin de mai , si ma santé me permet de me mettre en voyage. Je serois inconsolable si je ne vous trouvois pas à Paris dans ce temps-là. Un gros rhume que j'ai sur la poitrine, avec la fièvre, depuis quinze jours, interrompt le plaisir que j'ai de m'entretenir avec vous. Continuez-moi , je vous prie, monsieur, les témoignages de votre amitié ; je cesserai de vivre avant de cesser de les reconnoitre.

VAUVENARGUES

VAU YEN ARGUES

A M. DE VAUVENARGUES1

AU MEME

A Aix, ce 27 janvier 1745.

Je n'aurois pas été longtemps fâché, monsieur, que mes papiers eussent vu le jour, s'ils ne l'avoient dû qu'à l'estime que vous en faisiez, mais puisqu'ils paroissoient sans votre aveu et avec les défauts que vous leur connoissez, il vaut beaucoup mieux, sans doute, qu'ils soient encore à notre disposition. Je ne regrette que la peine qu'on vous a donnée pour une si grande bagatelle.

Mon rhume continue toujours avec la fièvre et d'autres incommodités qui m'affoiblissent et m'épuisent. Tous les maux m'assiègent ; je voudrais les souffrir avec patience, mais cela est bien difficile. Si je puis mériter, monsieur, que vous m'accordiez une amitié bien sincère, j'espère qu'elle me sera grandement utile, et fera, tant que je vivrai, ma consolation et ma force.

Vauvenargues.

a Versailles, ce 3 avril 174S.

Vous pourriez, monsieur, me dire comme Horace,

Sic raro scribis, ni loto non qualer anno.

Ce ne seroit pas la seule ressemblance que vous auriez avec ce sage aimable; il a pensé quelquefois comme vous dans ses vers ; mais il me semble que son cœur n'étoit pas si sensible que le vôtre. C'est cette extrême sensibilité que j'aime ; sans elle, vous n'auriez point fait cette belle oraison funèbre dictée par l'éloquence et la tendre amitié La première façon dont vous l'aviez commencée me paroît sans comparaison plus touchante, plus pathétique que la seconde; il n'yauroit seulement qu'à en adoucir quelques traits et à ne pas comprendre tous les hommes dans le portrait funeste que vous en faites ; il y a sans doute de belles âmes, et qui pleurent leurs amisaveedes larmes véritables. N'en êtesvous pas une preuve bien frappante, et croyezvous être assez malheureux pour être le seul qui soyez sensible?

Ne parlons plus de La Fontaine. Qu'importe qu'en plaisantant on ait donné le nom d'instinct au talent singulier d'un homme qui avoit toujours vécu à l'aventure, qui pensoit et parloit en enfant sur toutes les choses de la vie, et qui étoit si loin d'être philosophe ! Ce qui me charme surtout de vos réflexions, monsieur, et de tout ce que voulez bien me communiquer , c'est cet amour si vrai que vous témoignez pour les beaux-arts -, c'est ce goût vif et délicat qui se manifeste dans toutes vos expressions. Yenez donc à Paris : j'y profiterai avec assiduité de votre séjour. Vous serez peut-être étonné de recevoir une lettre de moi, datée deVersailles. La cour ne sembloit guère faite pour moi ; mais les grâces que le roi m'a faites2 m'y arrêtent, et j'y suis à présent plus par reconnoissance que

(!) Celte letlre, imprimée pour la première fois dans la Correspondance générale de Voltaire sous la date du 3 avril 175G, est du 7, avril 1745; on peut s'en assurer par la seule lecture des allusions aux divers événements de cette année; et la réponse de Vauvenargues que nous avons sous les yeux vien! encore le confirmer. B.

(-2) voltaire venait d'être nommé gentilhomme ordinaire et 1 historiographe de France. B.

LETTRES

par intérêt. Le roi part, dit-on1, les premiers

jours du mois prochain, pour aller nous donner

la paix à force de victoires. Vous avez renoncé

à ce métier, qui demande un corps plus robuste

que le vôtre, et un esprit peu philosophique ;

c'est bien assez d'y avoir consacré vos plus

belles années. Employez, monsieur, le reste de

votre vie à vous rendre heureux, et songez que

vous contribuerez à mon bonheur, quand vous

m'honorerez de votre commerce , dont je sens

tout le prix.

i Voltaire.

A M. DE VOLTAIRE

A Aix, ce 50 avril 174S.

Je ne vous dirai pas, monsieur, sic raro scriits, etc. -, mais j'irai vous demander réponse de vive voix ; cela vaudra mieux. Recevez cependant ici mes compliments sincères sur les grâces que le roi vous a faites. Je désire, monsieur, qu'il fasse encore beaucoup d'autres choses qui méritent d'être louées , afin que votre reconnoissance honore toujours la vérité. Vous me permettez bien de prendre cet intérêt à votre gloire.

Jesuis bien aise d'avoir parlé comme Horace pensoit quelquefois. Je vous prie cependant de croire, quoique ce soit une chose honteuse à avouer, que je ne pense pas toujours comme je parle. Après cette petite précaution, je crois que je puis recevoir les louanges que vous me donnez sur l'amitié. Celle que je prends la liberté, monsieur, d'avoir pour vous me rendra digne un jour de votre estime.

Vauvenargues.

A M. DE VAUVENARGUES

Sur un Hoge funèbre (l'un officier, compost1 à Prague a.

L'état où vous m'apprenez que sont vos yeux a tiré, monsieur, des larmes des miens, et l'éloge funèbre que vous m' avez envoyé a augmenté mon amitié pour vous en augmentant mon admiration pour cette belle éloquence avec

(1) Louis XV partit de Versailles accompagne du Dauphin et antva6au camp de Tournai le 8 mai 1745; le il, par l'habileté du maréchal de Saxe, il gagna , sur le duc de Cumberland, la bataille de Fontenoy. B.

(2) Voyez cet éloge, page 748.

laquelle vous êtes né. Tout ce que vous dites n'est pas trop vrai en général. Vous en exceptez sans doute l'amitié. C'est elle qui vous a inspiré et qui a rempli votre âme de ces sentiments qui condamnent le genre humain; plus les hommes sont méehants, plus la vertu est précieuse; et l'amitié m'a toujours paru la première de toutes les vertus, parce qu'elle est la première de nos consolations. Voilà la première oraison funèbre que le cœur ait dictée ; toutes les autres sont l'ouvrage de la vanité. Vous craignez qu'il n'y ait un peu de déclamation. Il est bien difficile que ce genre d'écrire se garantisse de ce défaut ; qui parle longtemps parle trop sans doute. Je ne connois aucun discours oratoire où il n'y ait des longueurs. Tout art a son endroit foible ; quelle tragédie est sans remplissage, quelle ode sans strophes inutiles? mais quand le bon domine, il faut être satisfait. D'ailleurs ce n'est pas pour le public que vous avez écrit ; c'est pour vous, c'est pour le soulagement de votre cœur; le mien est pénétré de l'état où vous êtes. Puissent les belles-lettres vous consoler ! Elles sont en effet le charme de la vie, quand on les cultive pour elles-mêmes, comme elles le méritent; mais quand on s'en sert comme d'un organe de la renommée, elles se vengent bien de ce qu'on ne leur a pas offert un culte assez pur ; elles nous suscitent des ennemis qui nous persécutent jusqu'au tombeau. Zoïle eût été capable de faire tort à Homère vivant. Je sais bien que les Zoïles sont détestés, qu'ils sont méprisés de toute la terre , et c'est là précisément ce qui les rend dangereux. On se trouve compromis, malgré qu'on en ait, avec un homme couvert d'opprobre.

Je voudrois, malgré ce que je vous dis là, que votre ouvrage fût public; car, après tout, quel Zoïle pourroit médire de ce que l'amitié , la douleur et l'éloquence ont inspiré à un jeune officier, et qui ne seroit étonné de voir le génie de M. Bossuet à Prague? Adieu, monsieur; soyez heureux, si les hommes peuvent l'être; je compterai parmi mes beaux jours celui où je pourrai vous revoir.

Je suis, avec les sentiments les plus tendres, etc. etc.1.

Voltaire.

(1) Cette lettre qui, dans la Correspondance générale de \ollaire, se trouve sans date, a été écrite dans les derniers jours de décembre 1745.

VAU-VE -NARGUES

A M. DE VOLTAIRE

!{ Cette lettre s'est trouvée sans date.)

Je vous accable , monsieur , de mes lettres. Je sens l'indiscrétion qu'il y a à vous dérober à vous-même; mais lorsqu'il me vient en pensée que je puis gagner quelque degré dans votre amitié ou votre estime, je ne résiste pas à cette idée. J'ai retrouvé, il y a peu de temps , quelques vers que j'ai faits dans ma jeunesse. Je ne suis pas assez impudent pour montrer moi-même de telles sottises; je n'aurois jamais osé vous les lire ; mais , dans l'éloignement qui nous sépare, et dans une lettre, je suis plus bardi. Le sujet des premières pièces est peu bonnête. Je manquois beaucoup de principes lorsque je les ai basardées: j'étois dans un âge où ce qui est le plus licencieux paroît trop souvent le plus aimable. Vous pardonnerez ces erreurs d'un esprit follement amoureux de la liberté, et qui ne savoit pas encore que le plaisir même a ses bornes. Je n'achevai pas le morceau commencé sur la mort d'Orphée ; je crus m'apercevoir que les rimes redoublées que j'avois choisies n'étoient pas propres au genre terrible. Je jugeai selon mes lumières ; il peut arriver qu'un homme de génie fasse voir un jour le contraire.

Si mes vers n'étoient que très foibles, je prendrois la liberté de vous demander à quel degré; mais je crois les voir tels qu'ils sont. Je n'ai pu cependant me refuser de vous donner ce témoignage de l'amour que j'ai eu de très bonne heure pour la poésie. Je l'aurois cultivée avec ardeur si elle m'avoit plus favorisé ; mais la peine que me donna ce petit nombre de vers ridicules me fit une loi d'y renoncer. Aimez, monsieur, malgré cette foiblesse, un homme qui aime lui-même si passionnément tous les arts , qui vous regarde, dans leur décadence , comme leur unique soutien, et respecte votre génie autant qu'il chérit vos bontés1.

Vauvenargues.

P. S. Vous avez eu la bonté, monsieur, de

1 me faire apercevoir que le commencement de

mon éloge funèbre exagéroit la méchanceté des

(1) Cette lettre, trouvée sans date, suivit de près la précédente; tout porte à croire qu'elle est du mois de janvier 1746. D.

hommes. Je l'ai supprimé, et rétabli un ancien exorde qui peut-être ne vaut pas mieux. J'ai fait encore quelques changements dans le reste du discours, mais je ne vous envoie que le premier. J'espère toujours avoir le plaisir de vous voir à la fin de mai. Comme ce sera probablement ici la dernière lettre que j'aurai l'honneur de vous écrire, je la fais sans berne

AU MEME

A Paris, dimanche malin, mai 1746.

Je ne mérite aucune des louanges dont vous m'honorez. Mon livre est rempli d'impertinences et de choses ridicules. Je vais cependant travailler à le rendre moins méprisable1, puisque vous voulez bien m'aider à le refaire. Dès que vous m'aurez donné vos corrections2, je mettrai la main à l'œuvre. J'avois le plus grand dt goût pour cet ouvrage , vos bontés réveillent mon amour-propre ; je sens vivement le prix de votre amitié. Je veux du moins faire tout ce qui dépend de moi pour la mériter. J'ai dit à M. Marmontel ce que vous me chargiez de lui dire. J'attends impatiemment votre retour, et vous remercie tendrement.

AU MEME

A Paris, lundi matin, mai 1746.

Vous me soutenez, mon cher maître, contre l'extrême découragement que m'inspire le sentiment de mes défauts. Je vous suis sensiblement obligé d'avoir lu sitôt mes Réflexions. Si vousêtes chez vous ce soir, ou demain, ou aprèsdemain, j'irai vous remercier. Je n'ai pas répondu hier à votre lettre, parce que celui qui l'a apportée l'a laissée chez le portier, et s'en étoit allé avant qu'on me la rendit. Je vous écrirois et je vous verrois tous les jours de ma vie , si vous n'étiez pas responsable au monde de la vôtre. Ce qui a fait que je vous ai si peu parlé de votre tragédie5, c'est que mes yeux souf-

(1) Vauvenargues préparait alors une édition de {'Introduction à la connaissance de l'esprit humain, suivie de M/lcrions et Maximes, seuls ouvrages qu'il publia, et dont l'impression, commencée sous ses yeux, ne fut terminée qu'après sa mort. B.

(-2) Les corrections dont parle Vauvenargues, écrites a la marge du manuscrit, sont des notes de Voltaire

(31 Vauvenargues veut ici parler de Si'miramis , qui ne fut représentée que deux ans plus tard, le 29 septembre 1748. B.

LETTRES

froient extrêmement lorsque je l'ai lue , et que j'en aurois mal jugé après une lecture si mal faite. Elle m'a paru pleine de beautés sublimes. Vos ennemis répandent dans le monde qu'il n'y a que votre premier acte qui soit supportable, et que le reste est mal conduit et mal écrit. On n'a jamais été si horriblement déchaîné contre vous qu'on l'est depuis quatre mois. Vous devez vous attendre que la plupart des gens de lettres de Paris feront les derniers efforts pour faire tomber votre pièce. Le succès médiocre de la Princesse de Navarre et du Temple de la Gloire leur fait déjà dire que vous n'avez plus de génie. Je suis si choqué de ces impertinences qu'elles me dégoûtent non-seulement des gens de lettres, mais des lettres mêmes. Je vous conjure, mon cher maître, de polir si bien votre ouvrage qu'il ne reste à l'envie aucun prétexte pour l'attaquer. Je m'intéresse tendrement à votre gloire, et j'espère que vous pardonnerez au zèle de l'amitié ce conseil, dont vous n'avez pas besoin.

Vauvenabgues.

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