CHAPITRE XVII
Volonté.
La volonté est une grande pièce de très grande importance, et doibt l'homme estudier surtout à la bien reigler -, car d'icelle dépend presque tout son estât et son bien : elle seule est vrayement nostre et en nostre puissance ; tout le reste, entendement, mémoire, imagination, nous peust estre osté, altéré, troublé par mille accidens, et non la volonté. Secondement, c'est elle qui entraine et emporte l'homme tout entier ; qui a donné sa volonté n'est plus à soy et n'a plus rien de propre. ïiercement, c'est celle qui nous rend et nous dénomme bons ou meschans, qui nous donne la trempe et la teincture. Comme de tous les biens qui sont en l'homme la preud'hommie est le premier et principal, et qui de loing passe la science, l'habilité , aussi faut-il dire que la volonté où loge la bonté et vertu est la plus excellente de toutes 5 et de faict pour entendre et sçavoir les belles, bonnes et honnestes choses, ou meschantes et deshonnestes, l'homme n'est bon ny meschant, honneste ny deshonneste ; mais pour les vouloir et aymer, l'entendement a bien d'autres prééminences ; car il est à la volonté comme le mary à la femme, le guide et le flambeau au voyageur ; mais en celles icy il cède à la volonté.
La vraye différence de ces facultés est en ce que par l'entendement les choses entrent en l'ame, et elle les reçoit, comme portent les mots d'apprendre, concevoir, comprendre, vrays offices d'icelui : et y entrent non entières et telles qu'elles sont, mais à la proportion.
\\) Uv, xi, c. 1 et 2.
portée et capacité de l'entendement, dont les grandes et hautes se racourcissent et abaissent aucunement par ceste entrée, comme l'océan n'entre tout entier en la mer Méditerranée, mais à la proportion de l'embouchure du destroict de Gibraltar. Par la volonté au contraire, l'ame sort hors de soy et va se loger et vivre ailleurs en la chose aimée, en laquelle elle se transforme, et en porte le nom, le tiltre et la livrée, estant appellée vertueuse, vitieuse, spirituelle, charnelle -, dont s'ensuit que la volonté s'anoblit, aymant les choses dignes et hautes, s'avilit s'adonnant aux moindres et indignes, comme la femme selon le party et mary qu'elle prend.
L'expérience nous apprend que trois choses esguisent nostre volonté, la difficulté, la rareté et l'absence ou bien crainte de perdre la chose ; comme les trois contraires la relaschent, l'aisance, l'abondance ou satiété, et l'assiduelle présence et jouyssance asseurée ; les trois premiers donnent prix aux choses, les autres trois engendrent mespris. Nostre volonté s'esguise par le contraste, sedespite contre ledesny ; au rebours nostre appétit mesprise et outre-passe ce qui luy est en main, pour courir à ce qu'il n'a pas :
Permission fit vile nefas
Quod licet ingratwm est, quod non licet acrius urit' .
Voire cela se voyt en toutes sortes de voluptés : omnium rerum voluptas, ipso quo débet fugari periculo, crescit 2. Tellement que les deux extrémités, la faulte et l'abondance, le désir et la jouyssance, nous mettent en mesme peine : cela faict que les choses ne sont pas estimées justement comme il faut, et que nul prophète n'est reçeu en son pays.
Comment il faut mener et reigler sa volonté se dira cy- après, liv. I, c. 2; liv. II, c. 6.