CHAPITRE XVIII
Passions et affections.
Advertissement. La matière des passions de l'esprit est très grande et plantureuse, tient un grand lieu en ceste doctrine de la sagesse : à
(1) Une chose défendue n'a plus de prix quand elle est permise. N. Cornel. Gatlus, à leg. III, v. 77. Ce qui est permis ne plait plus, ce qui ne l'est pas enflamme davantage. Owd. Amor. Irv. I, Elcg. 19, v. 3.
{ù) En toutes choses le plaisir croit par le péril môme qu'il y a it s'y livrer. Sén. de benef. liv. VHI, c. 9.
DE LA SAGESSE, PAR CHARROIS
les sçavoir bien cognoistre et distinguer, ce qui se fera maintenant en ce livre ; aux remèdes de les brider, régir et modérer généraux, c'est pour le second livre ; aux remèdes particuliers d'une chascune au troisiesme livre, suyvant la méthode de ce livre mise au préface. Or, pour en avoir icy la cognoissance, nous en parlerons premièrement en gênerai en ce chapitre, puis particulièrement de chascune aux chapitres suyvans. Et n'ai point veu qui les despeigne plus naïfvement et richement que le sieur Du Vair1 en ses petits livrets moraux, desquels je me suis fort servy en ceste matière passionnée 2.
Passion est un mouvement violent de l'ame en sa partie sensitive, lequel se faict ou pour suyvre ce que l'ame pense luy estre bon, ou pour fuyr ce qu'elle pense luy estre mauvais.
Mais il est requis de bien sçavoir comment se font ces mouvemens, et comment ils naissent et s'eschauffent en nous -, ce que l'on peust représenter par divers moyens et comparaisons, premièrement pour le regard de leur esmotion et impétuosité. L'ame, qui n'est qu'une au corps, a plusieurs et très diverses puissances, selon les divers vaisseaux où elle est retenue, instrumens desquels elle se sert , et objects qui luy sont proposés. Or, quand les parties où elle est enclose ne la retiennent et occupent qu'à proportion de leur capacité, et selon qu'il est nécessaire pour leur droict usage, ses effects sont doux, bénins et bien reiglés; mais quand au contraire ses parties prennent plus de mouvement et de chaleur qu'il ne leur en faut, elles s'altèrent et deviennent dommageables ; comme les rayons du soleil, qui vaguans à leur naturelle liberté eschaufient doucement et tièdement ; s'ils sont recueillis et remis au creux d'un mirouer ardent, bruslent et consument ce qu'ils avoient accoustumé de nourrir et vivifier. Au reste, elles ont divers degrés en leur force et esmotion, et sont en ce distinguées par plus et moins ; les médiocres se laissent gouster et digérer, s'expriment par paroles et par larmes \ les grandes et
(1) Il s'agit sans doute ici de Guillaume Du Vair, qui fut premier président au parlement de Provence, garde-des-sceaux et enfin évêque de Lisieux. Ses ouvrages ont été recueillis en un vo.l. in-fol. et publiés en 1041. Il était né en 1558 et mourut en 162t. Voyez son article dansMoréri.
(2) Lu cette matière des passions.
extrêmes estonnent toute l'ame, l'accablent et luy empeschent la liberté de ses actions .
Curce levés loquuntur, inqentes stupent*.
Secondement, pour le regard du vice, desreiglement et injustice qui est en ces passions, nous pouvons à peu près comparer l'homme à une republique, et Testât de l'ame à un estai royal, auquel le souverain pour le gouvernement de tant de peuples a des magistrats, auxquels pour l'exercice de leurs charges il donne loix et reiglemens, se reservant la cognoissance des plus grands et importans accidens. De cest ordre dépend la paix et prospérité de Testât ; au contraire, si les magistrats qui sont comme mitoyens entre le prince et le peuple se laissent tromper par facilité ou corrompre par faveur, et que sans déférer à leur souverain et aux lois par luy establies, ils employent leur authorité à l'exécution des affaires, ils remplissent tout de desordre et confusion. Ainsi, on l'homme l'entendement est le souverain, qui a soubs soy une puissance estimative et imaginative comme un magistrat, pour cognoistre et juger par le rapport des sens de toutes choses qui se présenteront et mouvoir nos affections pour l'exécution de sesjugemens. Pour sa conduicte et reiglement en l'exercice de sa charge, la loy et lumière de nature luy a esté donnée ; et puis il a moyen en tout double de recourir au conseil de son supérieur et souverain, l'entendement. Voylà Tordre de son estre heureux; mais le malheur est que ceste puissance qui est au-dessoubs de l'entendement et au-dessus des sens à laquelle appartient le premier jugement des choses, se laisse la pluspart du temps corrompre ou tromper, dont elle juge mal et témérairement, puis elle manie et remue nos affections mal à propos et nous remplit de trouble et d'inquiétude. Ce qui trouble et corrompt ceste puissance, ce sont premièrement les sens, lesquels ne comprennent pas la vraye et interne nature des choses, mais seulement la face et forme externe rapportant à l'ame l'image des choses, avec quelque recommandation favorable et quasi un préjugé de leurs qualités, selon qu'ils les trouvent plaisans et agréables à leur particulier et non utiles et nécessaires au bien universel de l'homme -, puis s'y mesle le
(i) Les douleurs légères s'exhalent en paroles, les grandes gardent un stupide silence. Ssk. tlipp. açt. II, se. 5, v, &)à.