‹ Choix de moralistes françaisChapitre 57 sur 509 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

De l'amour charnel.

C'est une fièvre et furieuse passion que l'amour charnel, et très dangereuse à qui s'y laisse transporter ; car où en est-il ? il n'est plus à soy; son corps aura mille peines à chercher le plaisir ; son esprit mille géhennes à servir son désir; le désir croissant deviendra fureur; comme elle est naturelle, aussi est-elle violente

(i) Beaucoup de choses manquent à l'indigence, tout manque à l'avarice ; l'avare n'est bon pour personne, il est très mauvais pour lui-même. Publias Syrus.

* Variante. Qui ne sçait qu'il y a beaucoup plus à faire â bien commander et user des richesses que de n'en avoir point, se gouverner bien en l'abondance qu'en la pouvreté.

** Variante. Qui se despouille des biens se descharge de tant de devoirs et de difficultés qu'il y a à bien et loyalement se gouverner aux biens en leur acquisition, conservation, distribution, usage et empioys. C'est donc fuyrela besongne.

DE LÀ SAGESSE, PAR CHARRON

et commune à tous, dont en son action elle esgale et apparie les fols et les sages, les hommes et les bestes : elle abestit et abrutit toute la sagesse, resolution, prudence, contemplation et toute opération de l'ame. De là Alexandre cognoissoit qu'il estoit mortel , comme aussi du dormir, car tous deux suppriment les facultés de l'ame.

La philosophie se mesle et parle librement de toutes choses pour en trouver les causes, les juger et reigler ; si bien faict la théologie qui est encores plus publique et retenue. Pourquoy non, puisque tout est de sa jurisdiction et cognoissance? Le soleil esclaire sur les fumiers sans en rien tenir ou sentir:; s'effaroucher ou s'offenser des paroles est preuve de grande foiblesse ou d'estre touché de la maladie. Cecy soit dict pour ce qui suit, et autres pareils s'il y en a. Nature d'une part nous pousse avec violence à ceste action ; tout le mouvement du monde se resoult et se rend à cest accouplage de masle et de femelle, et d'autre part nous laisse accuser, cacher et rougir pour icelle, comme insolente, deshonneste -, nous l'appelions honteuse et les parties qui y servent honteuses. Pourquoy donc tant honteuse , puisque tant naturelle , et ( se tenant en ses bornes) si juste, légitime, nécessaire , et que les bestes sont exemptes de ceste honte ? Est-ce à cause de la contenance qui semble laide? Pourquoy laide, puisque naturelle? Au pleurer, rire, mascher,baailler, le visage se contrefaict encores plus. Est-ce pour servir de bride et d'arrest à une telle violence? pourquoy donc nature cause-t-elle telle violence? Mais c'est au contraire, la honte sert d'aiguillon et d'allumette, comme se dira. Est-ce que les instrumens d'icelle se remuent sans nostre consentement , voire contre nostre volonté? Pour ceste raison aussi les bestes en devroient avoir honte ; et tant d'autres choses se remuent de soy-mesmes en nous sans nostre consentement, qui ne sont vitiemses ny honteuses ; nonseulement internes et cachées, comme le pouls et mouvement du cueur, artères, poulmons,les outils et parties qui servent à l'appétit du manger, boire, descharger le cerveau, le ventre ; et sont leurs compressions et dilatations outre et souvent contre notre advis et volonté, tesmoin les esternuemens, baaillemens, saignées, larmes, hoquets et fluxions qui ne sont de nostre volonté ; cecy est du corps; l'esprit oublie,

se souvient, croist , mescroist, et la volonté mesme qui veust souvent ce que nous voudrions qu'elle ne voulust pas ; mais externes et apparentes : le visage rougit, pallit , blesmit , le corps engraisse et amaigrit, le poil grisonne, noircit, blanchit, croist, se hérisse, la peau frémit sans et contre nostre consentement. Estce qu'en cela se monstre plus au vray la pouvreté et foiblesse humaine? Si faict-elle au manger, boyre, douloir, lasser, se descharger, mourir, dont on n'a pas de honte. Quoy que soit , l'action n'est aucunement en soy et par nature honteuse ; elle est vrayement naturelle, et non la honte, tesmoin les bestes ; que dis-je les bestes î la nature humaine, dict la théologie, se maintenant en son premier originel estât, n'y eust senti aucune honte ^ comme de faict, d'où vient la honte que de foiblesse, et la foiblesse que du péché, ny ayant rien en nature et de soy honteux ? IN'estant la cause de ceste honte en la nature, il la faut chercher ailleurs; elle est donc artificielle. Seroit-ce point une invention forgée au cabinet de Venus pour donner prix à la besongne et en faire venir davantage l'envie ? C'est avec un peu d'eau allumer plus de feu, comme faict le mareschal ; c'est convier et embraser l'envie de voyr, que cacher, d'ouyr et sçavoir que c'est, que le parler bas et faire la petite bouche \ c'est donner goust et apporter estime aux choses que les traitter mystérieuse' ment, retenuement, avec respect et pudeur. Au rebours, une lasche, facile, toute libre et ouverte permission et commodité affadit, oste le goust et la poincte.

Ceste action donc en soy et simplement prinse n'est point honteuse ny vitieuse, puisque naturelle et corporelle , non plus que les autres pareilles actions , voire si elle est bien conduicte, juste, utile, nécessaire, pour le moins autant que le manger et boyre. Mais ce qui la faict tant, descrier est que très rarement y est gardée modération, et que pour se faire valoir et parvenir à ses exploicts, elle faict de grands remuemcns, se sert de très mauvais moyens et entraine après, ou bien faict marcher devant grande suite de maux, tous pires que l'action voluptueuse ; les despens montent plus que le principal ; c'est pescber, comme l'on dict , en filets d'or et de pourpre. Et tout cela est purement humain ; les bestes qui suivent la simple nature sont nettes de tout ce tracas ; mais

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