LIVRE I, CHAP. XXI
nature niesme a mis soubs nos pieds, et caché soubs terre, comme indigne d'estre veu , mais qu'il faut fouler et mespriser; ce que le seul vice de l'homme a arraché des entrailles de la terre et mis en lumière pour s'entretuer ! In ïucem pr opter quœ pugnaremus excutimus : non erubescimus summa apudnos haberi, quœ f uer mit ima terrarum l. La nature semble en la naissance de l'or avoir aucunement présagé la misère de ceux qui le dévoient aymer ; car elle a faict qu'es terres où il croist il ne vient ny herbes, ny plantes, ny autre chose qui vaille, comme nous annonçant qu'es esprits où le desir de ce metail naistra, il ne demeurera aucune scintille d'honneur ny de vertu. Que se dégrader jusques-là que de servir et demourer esclave de ce qui nous doibt estre subject : Apud sapientem divitiœ sunt in servitute, apudslultum in imperio 2. Car l'avare est aux richesses non elles à luy, et il est dict avoir des biens comme la fièvre, laquelle tient et gourmande l'homme, non luy elle. Que d'aymer ce qui n'est bon ny ne peut faire l'homme bon, voire est commun et en la main des plus meschans du monde, qui pervertissent souvent les bonnes mœurs, n'amendent jamais les mauvaises sans lesquelles tant de sages ont rendu leur vie heureuse et pour lesquelles plusieurs meschans ont eu une mort malheureuse ; bref attacher le vif avec le mort, comme faisoit Mezentius , pour le faire languir et plus cruellement mourir, l'esprit avec l'escrement et escume de la terre, et embarrasser son ame en mille tourmens et traverses qu'ameine ceste passion amoureuse des biens, et s'empescher aux filets et cordages du maling , comme les appelle l'Escriture saincte, qui les descrie fort, les appellant iniques, espines, larron du cœur humain, lacqs et filets du diable, idolâtrie , racines de tous maux. Et certes qui verroit aussi bien la rouille des ennuis qu'engendrent les richesses dedans les cueurs comme leur esclat et splendeur , elles seroient autant haïes comme elles sont aymées. Desunt inopiœ multa, ava-
(1) Nous ne craignons point de reproduire au grand jour des objets qui doivent être pour nous des sujets de dissensions et de combats; nous ne rougissons point de mettre un grand prix, de l'honneur même, à posséder ce qui était caché dans les entrailles de la terre.
(2) La richesse est l'esclavage du sage; elle est le tyran de l'insensé. Sbn. de VitaUeata,c. 26.
riliee omnia : in nullum avarus bonus est, in sg pessimus l .
C'est une autre contraire passion vitieuse de hayr et rejetter les biens et richesses; c'est refuser les moyens de bien faire et praticquer plusieurs vertus, et la peine, qui est beaucoup plus grande, à bien commander et user des richesses, que de n'en avoir point, se gouverner mieux en l'abondance qu'en la pouvreté*. En ceste-cy n'y a qu'une espèce de vertu qui est ne ravaller point de courage, mais se tenir ferme. En l'abondance y en a plusieurs, tempérance, modération, libéralité, diligence, prudence, etc. Là il n'y a qu'à se garder , ici il y a aussi à se garder et puis à agir. Qui se despouille des biens est bien plus quitte et a délivre pour vaquer aux choses hautes de l'esprit -, c'est pourquoy plusieurs et philosophes et chrestiens l'ont praticqué par grandeur de courage. Il se descharge aussi de plusieurs devoirs et difficultés qu'il y a à bien et loyaument se gouverner aux biens, en leur acquisition , conservation , distribution, usage, employs. Qui le faict pour ceste raison fuit la besongne, et au contraire des autres est foible de cueur, et luy dirois volontiers** : Vous les quittez, ce n'est pas qu'ils ne soient utiles, mais c'est que ne sçavez vous en servir et en bien user. Ne pouvoir souffrir les richesses, c'est plustost foiblesse d'ame que sagesse, dict Seneque.