‹ Choix de moralistes françaisChapitre 59 sur 509 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Désirs, cupidités.

Il ne naist et ne s'esleve point tant de Ilots et d'ondes en la mer comme de désirs au cueur de l'homme; c'est un ahysme, il est infiny, divers, inconstant, confus et irrésolu, souvent horrihleetdetestahle, mais ordinairement vain et ridicule en ses désirs.

Mais avant toute œuvre ils sont bien à distinguer. Les uns sont naturels, ceux-cy sont justes et légitimes, sont mesmes aux bestes, sont limités et courts, l'on en voyt le bout , selon eux personne n'est indigent ; de ceux-cy sera parlé cy-après au long , car ce ne sont à vray dire passions. Les autres sont outre nature, procedans de nostre opinion et fantaisie, artificiels, superflus , que nous pouvons, pour les distinguer par nom des autres, appeller cupidités. Ceux-cy sont purement humains; les hestes ne sçavent que c'est : l'homme seul est desreiglé en ses appétits; ceux-cy n'ont point de bout, sont sans fin, ce n'est que confusion. Naturalia desideria finita sunt : ex falsa opinione nascentia, ubi desinant non habenl : nullus enim terminus falso est. Via eunti aliquid extremum est, error immensus est1. Dont selon eux personne ne peut estre riche et content. C'est d'eux proprement ce que nous avons dict au commencement de ce chapitre, et que nous entendons icy en ceste matière des passions. C'est pour ceux-cy que l'on sue et travaille, ad

(!) Les désirs naturels sont bornés; ceux qui proviennent d'une opinion fausse ne savent point s'arrêter, car l'erreur n'a point de bornes. II y a quelque chose au bout, pour celui qui marche dans le chemin, il n'y a rien pour celui qui s'égare. Sf.n. K[>. XVI , svt) finem.

supervacua sudatur^ que Ton voyage par mer et par terre, que l'on guerroyé, que l'on se tue, l'on se noyé, l'on se trahit, l'on se perd , dont a esté très bien dict que cupidité estoit racine de tous maux. Or il advient souvent (juste punition) que, cherchant d'assouvir ses cupidités et se saouler des biens et plaisirs de la fortune, l'on perd et l'on se prive de ceux de la nature ; dont disoit Diogenes à Alexandre, après avoir refusé son argent, que pour tout bien il se retirast de son soleil.

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