CHAPITRE XXIV
Espoir, desespoir.
Les désirs et cupidités s'eschauffent et redoublent par l'espérance, laquelle allume de son doux vent nos fols désirs, embrase en nos esprits un feu d'une espaisse fumée, qui nous esblouit l'entendement et, emportant avec soy nos pensées, les tient pendues entre les nues, nous faict songer en veillant. Tant que nos espérances durent nous ne voulons point quitter nos désirs -, c'est un jouet avec lequel nature nous amuse. Au contraire, quand le desespoir s'est logé chez nous , il tourmente tellement nostre ame de l'opinion de ne pouvoir obtenir ce que nous desirons qu'il faut que tout luy cède , et que pour l'amour de ce que nous pensons ne pouvoir obtenir nous perdions mesme le reste de ce que nous possédons. Ceste passion est semblable aux petits enfans qui, par despit de ce qu'on leur oste un de leurs jouets, jettent les autres dedans le feu ; elle se fasche contre soymesme et exige de soy la peine de son malheur. Après les passions qui regardent le bien apparent, venons à celles qui regardent le mal.