‹ Choix de moralistes françaisChapitre 6 sur 509 · XXX · texte numérisé non relu

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Une trpisième classification est toute récente ; elle a été publiée à Dijon en 1825 , en un vol. in-8°.

J'ai adopté la classification de Condorcet, complétée par Bossut.

La Bibliothèque royale de Paris possède un manuscrit autographe des Pensées de Pascal. Ce sont des fragments de papier recollés au hasard et sans suite ; riche dépôt de trésors natifs , qui pour n'être pas enchâssés l'un près de l'autre, ainsi que le voulait leur possesseur, n'en ont pas moins une valeur qui appelle sur eux tous les regards.

« Le style de Pascal , dit M. Mole % est le plus expressif que l'on connaisse ; mais il dit tant de choses en si peu de mots qu'en le lisant pour la

première fois on n'a pas le temps de. regarder les termes; on est si ravi de ses pensées qu'on ignore comment il les exprime... Ce qu'il y a de surprenant, c'est d'être aussi imposant avec si peu d'apprêt. Sou expression, toujours la plus juste et la plus complète possible, est en même temps la plus simple... 11 a un goût de style qui suit toujours le génie, et qui vient de ce qu'il connaissait aux mots des acceptions que sans lui nous aurions toujours ignorées. Il est un très grand goût qui tient à de très grandes idées et qui les exprime; c'est-à-dire qu'il y a des pensées qui sortent de l'âme avec tant de force qu'elles entraînent avec elles les seuls mots pour les rendre. »

LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD

Mon ami M. Mély Janin, ravi trop tôt aux lettres et à l'affection de ses nombreux amis, a écrit un spirituel article sur le duc de la Rochefoucauld2.

« Le duc de La Rochefoucauld (François), prince de Marsillac, naquit, dit-il, en 18133. Appelé par sa naissance à tenir à la cour un rang distingué , il le soutint dignement par sa valeur, son esprit et ses brillantes qualités. « Il avait , dit madame de Maintenon , une physionomie heureuse , l'air grand , beaucoup d'esprit et peu de savoir. » En effet, son éducation première avait été négligée ; un heureux naturel y suppléa. Doué de l'esprit d'observation, il fut à même de l'exercer au sein des troubles civils ; c'est là que toutes les passions sont en mouvement et tous les caractères en dehors. 11 étudia les hommes ; et cette vivante histoire remplaça pour lui l'étude des livres. Jeté dès son enfance au milieu des intrigues, il y prit une part active. Aussi le cardinal de Richelieu, qui savait prévoir, l'éloigna-t-il de la cour. A la mort du ministre, La Rochefoucauld y reparut brillant de jeunesse et rempli d'ardeur. Une nouvelle carrière s'ouvrait devant lui. Louis XIII ne retenait plus qu'à peine les restes d'une vie languissante, et déjà surgissaient de tous côtés les ambitions , si longtemps contenues sous la main ferme et vigoureuse de Richelieu. On pressentait les embarras inséparables d'une minorité , et chacun se flattait d'en tirer parti en se rendant nécessaire ou redou-

(1) Essais de Morale et de Politique, chap. IX, deuxième édiliun, 1809.

(2) Biographie universelle.

(3) Son père, François V, premier duc de La Rochefoucauld, mort en mm, était neveu, à la mode de Bretagne, du précédent. Les aînés de la famille ont toujours porté le nom de François, depuis le premier, mort en 1517, en faveur duquel la baronniede La Rochefoucauld fut érigée en comté, en 1515, ôar le roi François 1er, dont il était parrain. -

table ; quand rien n'est réglé , on peut prétendre à tout. L'espace était trop étroit pour tant de rivalités qui s'agitaient ensemble-, il fallait un champ plus vaste ; ce champ ne tarda pas à s'offrir. Le parlement , dont les prétentions étaient d'autant plus grandes que ses droits paraissaient incertains , s'opposa aux nouveaux édits. Telle fut l'origine de la guerre civile, qui ne serait que ridicule, si les grands noms de Turennc et deCondé n'y figuraient pas; de cette guerre dont les manifestes étaient des couplets, où des chansonniers se trouvaient être d'importants personnages, où l'on se consolait d'une défaite par une épigramme , où l'amour formait et rompait les cabales, où un maréchal rendait une ville à la belle des belles , où les hommes changeaient de parti comme les femmes changeaient d'amants; de cette guerre enfin qui , ainsi que le disait le grand Condé, «ne devrait être écrite qu'en vers burlesques. » On conçoit que le duc de La Rochefoucauld , doué de tous les avantages personnels et l'un des hommes les plus aimables de son temps , était plus propre que personne à jouer un rôle dans une guerre où rien ne se faisait que de par et pour les dames. Tout l'y poussait : son ardeur naturelle , cette longue con train te qu'il avait éprouvée sous Richelieu , la nécessité de se déclarer dans une cour où tout était parti , et où la neutralité passait pour de la faiblesse , et plus que tout cela sa liaison avec la duchesse de Longueville , qui était l'âme de la Fronde. Il s'y engagea donc sans réserve, s'y montra tour à tour comme négociateur et comme guerrier , et signala sa valeur au siège de Bordeaux et au combat de Saint-Antoine, où il fut blessé d'un coup de mousquet qui le priva pendant quelque temps de la vue. On connaît les deux vers qu'il emprunta alors à une tragédie de Du

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NOTICE SUR LA ROCHEFOUCAULD

Ryer, el qui, dans ces temps encore tout chevaleresques, étaient comme la devise de sa bannière :

Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, J'aj fait la guerre aux rois; je l'aurais faite aux dieux.

« On sait aussi que, lorsqu'il fut brouillé avec cette belle duchesse, il parodia ainsi les mêmes vers :

Pour mériter ce cœur qu'enfin je connais mieux, J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux.

« Lorsque cette inquiétude qui agitait les esprits se fut enfin usée dans la guerre civile, lorsque la monarchie, qui renaissait dans Louis XIV et se relevait avec lui, eut imposé le calme à ces grands mouvements, le duc de La Rochefoucauld rentra dans le sein de la vie privée, où la douceur de ses mœurs et la facilité de son caractère lui promettaient le bonheur : il consacra à l'amitié des jours que l'arr.ouret l'intrigue avaient jusque-là occupés tout entiers. C'est une chose remarquable que deux femmes se sont pour ainsi dire partagé sa vie. Sa longue amitié pour Madame de La Fayette n'est pas moins célèbre que son amour pour la duchesse de Longueville. « Il m'a donné de l'esprit, disait la première, mais j'ai formé son cœur. » Débarrassé des intrigues de la cour et affranchi des caprices des femmes, le duc de La Rochefoucauld ne songea plus qu'à se livrer aux charmes de l'amitié et aux plaisirs de l'esprit; sa maison devint le rendez-vous de tout ce qu'il y avait de plus distingué à la cour et à la ville par la naissance, l'esprit, le talent et la politesse. Madame de Sévigné, avec laquelle il était intimement lié, en parle souvent dans ses lettres ; elle n'en parle jamais de sang-froid. 11 est facile de voir quelle douceur elle trouvait dans son commerce et quel charme dans ses entretiens. Ce fut alors qu'il composa ses Mémoires et ses Maximes. Rien n'aurait dérangé le bonheur qu'il s'était fait, si, pendant les dix dernières années de sa vie, il n'eût été sujet à des accès de goutte qui venaient l'assaillir avec d'incroyables douleurs et mettaient sa constance aux plus rudes épreuves. « Je fus hier chez M. de La Rochefoucauld, écrivait Madame de Sévigné à sa fille ; je le trouvai criant à hauts cris; ses douleurs étaient à un tel point que sa constance était vaincue ; l'excès de sa douleur l'agitait de telle sorte qu'il était en l'air dans sa chaise avec une lièvre violente; il me fit une peine extrême. Je ne l'avais jdtnais vu dans cet état. 11 me pria de vous le mander, et de vous assurer que les roués ne souffrent pas un moment ce qu'il souffre la moitié de sa vie, et qu'aussi il souhaite la mort comme le coup de grâce. » A ces vives souffrances, qu'il supportait ordinairement avec patience, se joignirent d'autres douleurs qui triomphèrent presque de toute sa fermeté. Son fils fut blessé au passage du Rhin; son petit-fils y fut tué. «J'ai vu, dit encore madame de Sévigné, son cœur à découvert dans cette cruelle aventure ; il est au premier rang de ce que je connais

de courage, de mérite , de tendresse et de raison ; je compte pour rien son esprit et ses agréments. » Ces pertes et celles du chevalier de Longueville, qu'il avait quelque raison de ne pas moins regretter que ses propres enfants, jointes aux attaques ' réitérées de la goutte, hâtèrent la fin de sa vie, qui fut tout à la fois celle d'un philosophe et d'un chrétien. Nous rapporterons ici quelques phrases de cette même Madame de Sévigné, qu'on ne peut se lasser de citer ; elles peignent le duc de La Rochefoucauld mourant, et mettent tout entier à découvert son courage et sa philosophie. « Son état, dit-elle, est une chose digne d'admiration; il est fort bien disposé pour ia conscience; voilà qui est fait; mais, au reste, c'est la maladie et la mort du voisin dont il est question. . .Ce n'est pas inutilement qu'il a fait des réflexions toute sa vie; il s'est approché de telle sorte de ses derniers moments qu'ils n'ont rien de nouveau ni d'étrange pour lui. » 11 mourut le 17 mars 1680.

« Pour compléter ce que nous avons à dire de sa personne et de sa vie, nous emprunterons aux Mémoires du cardinal de Retz le portrait qu'il y a inséré de ce duc.

«11 y a toujours eu du je ne sais quoi en M. de La Rochefoucauld. 11 a voulu se mêler d'intrigues dès son enfance , et en un temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n'ont jamais été son faible , et où il ne connaissait pas les grands , qui d'un autre sens n'ont pas été son fort. Il n'a jamais été capable d'aucunes affaires, et je ne sais pourquoi ; car il avait des qualités qui eussent suppléé en tout autre celles qu'il n'avait pas. Sa vue n'était pas assez étendue , et il ne voyait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée ; mais son bon sens , très bon dans la spéculation , joint à sa douceur, à son insinuation, et à sa facilité de mœurs, qui est admirable, devait récompenser plus qu'il n'a fait le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une irrésolution habituelle ; mais je ne sais même à quoi attribuer cette irrésolution. Elle n'a pu venir en lui de la fécondité de son imagination , qui n'est rien moins que vive. Je ne la puis donner à la stérilité de son jugement : car, quoiqu'il ne l'ait pas exquis dans l'action, il a un bon fonds de raison. Nous voyons les effets de cette irrésolution , quoique nous n'en connaissions pas la cause. II n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fut très soldat. Il n'a jamais été par lui-même bon courtisan , quoiau'il ait eu toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti , quoique toute sa vie y ait été engagée. Cet air de honte et de timidité, que vous lui voyez dans la vie civile, s'était tourné dans les affaires en air d'apologie. Il croyait toujours en avoir besoin ; ce qui Joint à ses maximes qui ne marquent pas assez de foi à la vertu , et à sa pratique, qui a toujours été à sortir des affaires avec autant d'im.

NOTICE SUR LA ROCHEFOUCAULD

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patience qu'il y était entré, me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait de se connaître et de se réduire à passer, comme il eût pu, pour le courtisan le plus poli et le plus honnête homme, à l'égard de la vie commune , qui eût paru dans son siècle. »

« Ceux qui ont recueilli, dans les écrits du temps, les traits épars de la physionomie de l'auteur des Maximes, en retrouveront ici l'ensemble. Le cardinal de Retz parle « de cet air de honte et de timidité qu'on lui voyait dans la vie civile : » on serait tenté de croire ce trait hasardé , car il ne s'accorde guère avec cet esprit vif que personne ne conteste à La Rochefoucauld. Cependant on en reconnaîtra la justesse si l'on veut se ressouvenir que Huet, dans ses Mémoires, nous apprend que La Rochefoucauld refusa toujours de prendre place à l'Académie Française, parce qu'il était timide et qu'il craignait de parler en public. 11 nous reste de lui le livre des Maximes, et des Mémoires de la régence d'Anne d'Autriche, écrits d'un style clair, avec un naturel qui n'exclut pas l'élégance; ils ont un grand air de sincérité. Rayle les mettait au- dessus des Commentaires de César. La postérité en a jugé autrement, et n'a rien vu de commun entre les Mémoires et les Commentaires, si ce n'est que les auteurs ne parlent d'eux-mêmes qu'à la troisième personne. « Les Mémoires du duc de La Rochefoucauld, a dit Voltaire, sont lus, et l'on sait par cœur ses Pensées. » Ses Pensées sont en effet son plus beau titre de gloire. La Bruyère avoue quelque part qu'il le regardait comme un redoutable concurrent. Esprit fin et délicat , La Rochefoucauld avait reçu de la nature, comme nous l'avons dit, ce génie observateur qui perce les ténèbres du cœur humain et y saisit le fil mystérieux et secret qui le dirige. Une grande partie de sa vie avait été agitée par les passions les plus vives : l'amour, l'ambition, l'intrigue, l'avaient occupé tour à tour. 11 avait vécu tantôt dans les cours et tantôt dans les camps. Les guerres civiles l'avaient mis en relation avec des hommes de tous les caractères et de tous les partis. Quel vaste champ d'observations ! Lorsque le froid des ans et les langueurs de la vieillesse eurent apporté le calme à cette âme impétueuse; lorsque les beaux yeux eurent perdu sur lui leur puissance, il jeta un regard en arrière ; il rappela à sa mémoire les événements dont il avait été le témoin , les rôles que chaque personnage y avait joués, et recherchant les motifs secrets qui avaient dirigé ceux que la naissance , le hasard ou la nécessité avaient mis en rapport avec lui , il découvrit que le premier principe , que le mobile puissant de toutes nos actions était l'amourproprequi, dans la langue philosophique, veut dire l'amour de soi. Ainsi que Newton expliqua par l'attraction tous les phénomènes du monde physique , La Rochefoucauld explique par l'amour-propre les mystères du cœur humain. Il vit que les passions,

les désirs , les affections de Tnomme , se précipitaient, comme par une puissance inconnue, vers ce centre unique. Ce principe une fois reconnu, il en déduisit toutes les conséquences possibles : l'amitié ne fut plus qu'un échange de bons offices, qu'un ménagement réciproque, un commerce où l'amour de soi trouve toujours quelque chose à gagner; la bonté ne fut plus qu'un moyen de s'acquérir tout le monde; la justice, que la crainte de souffrir l'injustice ; et enfin nos qualités, bonnes on mauvaises, devinrent incertaines et dépendirent uniquement des circonstances. 11 fallait être bien sûr de soi pour ne pas craindre d'être pris au mot; il n'appartenait qu'à un homme d'une réputation bien pure, d'oser ainsi avilir le principe de toutes les actions humaines, et à celui-là seul qui avait donné l'exemple de toutes les vertus, il était permis d'en contester l'existence. »

Les Mémoires de La Rochefoucauld, publiés d'abord en 16G2,ont été souvent réimprimés, mais d'une manière incomplète ; la première partie , qui sert d'introduction, a paru pour la première fois dans l'édition de M. Renouard, en 1817. Les Réflexions ou sentences et maximes morales, qui furent imprimés d'abord en 1665, ont été commentées, revues ou mises en ordre par La Roche, en 1737; par Suard, en 1778; par l'abbé Brotier, en 1789; par M. de Fortia d'Urban, en 1796; par M. Aimé Martin, en 1822 , in-8°, etc. Nous citerons aussi l'édition donnée par Biaise, en 1813.

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