XXVI I
C'est ainsi qu'il a fait la plupart des fragments qu'on trouvera dans ce reeueil ; de sorte qu'il ne faut pas s'étonner s'il y en a quelques-uns qui semblent assez imparfaits, trop courts et trop peu expliqués, dans lesquels on peut même trouver des termes et des expressions moins propres et moins élégantes. 11 arrivait néanmoins quelquefois qu'ayant la plume à la main , il ne pouvait s'empêcher, ensuivant son inclination, de pousser ses pensées , et de les étendre un peu davantage , quoique ce ne fût jamais avec la même force et la même application d'esprit que s'il eut été en parfaite santé. Et c'est pourquoi l'on en trouvera aussi quelques-unes plus étendues et mieux écrites, et des chapitres plus suivis et plus parfaits que les autres.
Voilà de quelle manière, ont été. écrites ces Pensées. Et je crois qu'il n'y aura personne qui ne juge facilement , par ces légers commencements et par ces faibles essais d'une personne malade, qu'il n'avait écrits que pour lui seul , et pour se remettre dans l'esprit des pensées qu'il craignait de perdre, et qu'il n'a jamais revus ni retouchés, quel eût été l'ouvrage entier, s'il eût pu recouvrer sa parfaite santé et y mettre la dernière main, lui qui savait disposer les choses dans un si beau jour et un si bel ordre, qui donnait un tour si particulier, si noble et si relevé , à tout ce qu'il voulait dire. , qui avait dessein de travailler cet ouvrage plus que toits ceux qu'il avait jamais faits, qui y voulait employer toute la force d'esprit et tous les talents que, Dieu lui avait donnés , et duquel il a dit souvent qu'il lui fallait dix ans de santé pour l'achever.
Comme l'on savait le dessein qu'avait M. Pascal de travailler sur la religion, l'on eut un très grand soin , après sa mort , de recueillir tous les écrits qu'il avait faits sur cette matière. On les trouva tous ensemble enfilés en diverses liasses, mais sans aucun ordre, sans aucune suite, parce, que, comme je l'ai déjà remarqué , ce n'était que. les premières expressions de ses pensées qu'il écrivait sur de petits morceaux de papier à mesure qu'elles lui venaient dans l'esprit. Et tout cela était si imparfait et si mal écrit qu'on a eu toutes les peines du monde à le déchiffrer.
La première chose que l'on fit fut de. les faire copier tels qu'ils étaient , et dans la même confusion qu'on les avait trouvés. Mais lorsqu'on les vit en cet état, et qu'on eut plus de facilité de les lire et de les examiner que dans les originaux , ils parurent d'abord si informes, si peu suivis, et la plupart si peu expliqués, qu'on fut fort longtemps sans penser du tout à les faire imprimer, quoique plusieurs personnes de très grande considération, le demandassent souvent avec des instances et des sollicitations fort pressantes, parce que. l'on jugeait bien qu'en donnant ces écrits" dans l'état où ils étaient , on ne pouvait pas remplir l'attente et l'idée que tout le monde avait de cet ouvrage , dont on avait déjà beaucoup entendu parler.
Mais enfin on fut, obligé de céder à l'impatience et au grand désir que tout le monde témoignait de les voir imprimés. Et l'on s'y porta d'autant plus aisément , que l'on crut que ceux qui les liraient seraient assez équitables pour faire, le discernement d'un dessin ébauché d'avec une pièce achevée , et pour juger de l'ouvrage par l'échantillon , quelque imparfait qu'il fût. Et ainsi l'on se résolut de le donner au public. Mais comme il y avait plusieurs manières de l'exécuter, l'on a été quelque temps à se déterminer sur celle que l'on devait prendre.
La première qui vint dans l'esprit , et celle qui était sans doute la plus facile , était de les faire imprimer tout de suite dans le même état où on les avait trouvés. Mais l'on jugea bientôt que, de. le faire de cette sorte, c'eût été perdre presque tout le. fruit qu'on en pouvait espérer, parce que les pensées plus suivies , plus claires , et plus étendues , étant mêlées et comme absorbées parmi tant d'autres à demi digérées, et quelques-unes même presque, inintelligibles à tout autre qu'à celui qui les avait écrites , il y avait tout sujet de. croire que les unes feraient rebuter les autres , et que l'on ne considérerait ce volume , grossi inutilement de tant de pensées imparfaites, que comme un amas confus, sans ordre, sans suite , et qui ne pouvait servir à rien.
Il y avait, une autre manière de donner ses écrits au public , qui était d'y travailler auparavant , d'éclaircir les pensées obscures, d'achever celles qui étaient imparfaites, et, en prenant dans tous ces fragments le dessein de l'auteur, de suppléer en quelque sorte l'ouvrage qu'il voulait faire. Cette, voie eût été assurément la meilleure ; mais il était aussi très difficile de la bien exécuter. L'on s'y est néanmoins arrêté assez longtemps , et l'on avait en effet commencé à y travailler. Mais enfin on s'est résolu delà rejeter aussi bien que la première, parce que l'on a considéré qu'il était presque impossible de bien entrer dans la pensée et dans le dessein d'un auteur , et surtout d'un auteur tel que Pascal, et que ce n'eût pas été donner son ouvrage , mais un ouvrage tout différent.
Ainsi , pour éviter les inconvénients qui se trouvaient dans l'une et l'autre de ces manières de faire paraître ces écrits , on en a choisi une entre deux , qui est celle que l'on a suivie dans ce. recueil. On a pris seulement parmi ce grand nombre de pensées celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées ; et on les donne telles qu'on les a trouvées, sans y rien ajouter ni changer, si ce n'est qu'au lieu qu'elles étaient sans suite , sans liaison, et dispersées confusément de côté et d'autre , on les a mises dans quelque sorte d'ordre et réduit sous les mêmes titres celles qui étaient sur les mêmes sujets , et l'on a supprimé toutes les autres qui étaient ou trop obscures ou trop imparfaites.
Ce n'est pas qu'elles ne continssent aussi de très
belles choses, et qu'elles ne fussent capables de
>. dqnuer de grandes vues à ceux qui les entendraient
xxv nj
NOTICE SUR BLAISE PASCAL
bien. Mais comme on ne voulait pas travailler aies e'clairciretà les achever, elles eussent été entièrement inutiles en l'état où elles sont. Et afin que l'on en ait quelque idée, j'en rapporterai ici seulement une pour servir d'exemple, et par laquelle on pourra juger de toutes les autres que l'on a retranchées. Voici donc quelle est cette pensée , et en quel état on l'a trouvée parmi ces fragments : « Un artisan « qui parle des richesses , un procureur qui parle « de la guerre, de la royauté , etc. Mais le riche « parle bien des richesses , le roi parle froidement « d'un grand don qu'il vient de faire, et Dieu parle « bien de Dieu. »
Il y a dans ce fragment une fort belle pensée ; mais il y a peu de personnes qui la puissent voir , parce qu'elle y est expliquée très imparfaitement et d'une manière fort obscure , fort courte et fort abrégée ; en sorte que , si on ne lui avait souvent ouï dire de bouche la même pensée , il serait difficile de la reconnaître dans une expression si confuse et si embrouillée. Voici à peu près en quoi elle consiste.
Il avait fait plusieurs remarques très particulières sur le style de l'Écriture, et principalement de l'Évangile , et il y trouvait des beautés que peut-être personne n'avait remarquées avant lui. 11 admirait entre autres choses la naïveté , la simplicité , et , pour le dire ainsi , la froideur avec laquelle il semble que Jésus-Christ y parle des choses les plus grandes et les plus relevées , comme sont , par exemple , le royaume de Dieu , la gloire que posséderont les saints dans le ciel , les peines de l'enfer , sans s'y étendre , comme ont fait les Pères et tous ceux qui ont écrit sur ces matières. Et il disait que la véritable cause de cela était que ces eboses , qui à la vérité sont infiniment grandes et relevées à notre égard , ne le sont pas de même à l'égard de Jésus-Christ , et qu'ainsi il ne faut pas trouver étrange qu'il en parle de cette sorte sans étonnement et sans admiration ; comme l'on voit , sans comparaison , qu'un général d'armée parle tout simplement et sans s'émouvoir du siège d'une place importante et du gain d'une grande bataille , et qu'un roi parle froidement d'une somme de quinze ou vingt millions, dont un particulier et un artisan ne parleraient qu'avec de grandes exagérations.
Voilà quelle est la pensée qui est contenue et renfermée sous le peu de paroles qui composent ce fragment ; et dans l'esprit des personnes raisonnables, et qui agissent de bonne foi, cette considération, jointe à quantité d'autres semblables, pouvait servir assurément de quelque preuve de la divinité de Jésus-Christ.
Je crois que ce seul exemple peut suffire , nonseulement pour faire juger quels sont à peu près les autres fragments qu'on a retranchés , mais aussi pour faire voir le peu d'application et la négligence , pour ainsi dire , avec laquelle ils ont presque tous été écrits ; ce qui doit bien convaincre
de ce que j'ai dit , que M. Pascal ne les avait écrits en effet que pour lui seul, et sans présumer aucunement qu'ils dussent jamais paraître en cet état. Et c'est aussi ce qui fait espérer que l'on sera assez
, porté à excuser les défauts qui s'y pourront ren-
'■ contrer.
Que s'il se trouve encore dans ce recueil quel-
| ques pensées un peu obscures , je pense que , pour
| peu qu'on s'y veuille appliquer, on les comprendra néanmoins très facilement, et qu'on demeurera d'accord que ce ne sont pas les moins belles , et qu'on a mieux fait de les donner telles qu'elles sont que de leséclaircir par un grand nombre de paroles qui n'auraient servi qu'à les rendre traînantes et languissantes , et qui en auraient ûté une des principales beautés , qui consiste à dire beaucoup de choses en peu de mots.
L'on en peut voir un exemple dans un des fragments du chapitre des Preuves de Jésus-Christ par les prophéties , qui est conçu en ces termes : « Les <= prophètes sont mêlés de prophéties particulières, « et de celles du Messie, afin que les prophéties du « Messie ne fussent pas sans preuves , et que les « prophéties particulières ne fussent pas sans « fruit. » Il rapporte dans ce fragment la raison pour laquelle les prophètes , qui n'avaient en vue que le Messie , et qui semblaient ne devoir prophétiser que de lui et de ce qui le regardait , ont néanmoins souvent prédit des choses particulières qui paraissaient assez indifférentes et inutiles à leur dessein. 11 dit que c'était afin que ces événements particuliers s'accomplissant de jour en jour aux yeux de tout le monde , en la manière qu'ils les avaient prédits , ils fussent incontestablement reconnus pour prophètes , et qu'ainsi l'on ne pût douter de la vérité et de la certitude de toutes les choses qu'ils prophétisaient du Messie; de sorte que, par ce moyen, les prophéties du Messie tiraient, en quelque façon , leurs preuves et leur autorité de ces prophéties particulières vérifiées et accomplies 5 et ces prophéties particulières, servant ainsi à prouver et à autoriser celles du Messie, elles n'étaient pas inutiles et infructueuses. Voilà le sens de ce fragment, étendu et développé. Mais il n'y a sans doute personne qui ne prît bien plus de plaisir de le découvrir soi - même dans les seules paroles de l'auteur, que de le voir ainsi éclairci et expliqué.
Il est encore, ce me semble, assez à propos, pour détromper quelques personnes qui pourraient peut-être s'attendre de trouver ici des preuves et des démonstrations géométriques de l'existence de Dieu , de l'immortalité de l'àme , et de plusieurs autres articles de la foi chrétienne , de les avertir que ce n'était pas là le dessein de M. Pascal. Il ne prétendait point prouver toutes ces vérités de la religion par de telles démonstrations fondées sur des principes évidents et capables de convaincre l'obstination des plus endurcis, ni par des raisonnements métaphysiques , qui souvent égarent plus l'esprit
NOTICE SUR BLAISE P/YSCAL
qu'ils ne le persuadent , ni par des lieux communs tires de divers effets de la nature , mais par des preuves morales qui vont plus au cœur qu'à l'esprit: c'est-à-dire qu'il voulait plus travailler à toucher et à disposer le cœur , qu'à convaincre et à persuader l'esprit , parce qu'il savait que les passions et les attachements vicieux qui corrompent le cœur et la volonté sont les plus grands obstacles et les principaux empêchements que nous ayons à la foi , et que , pourvu qu'on pût lever ces obstacles , il n'était pas difficile de faire recevoir à l'esprit les lumières et les raisons qui pouvaient le convaincre.
On sera facilement persuadé de tout cela en lisant ces écrits. Mais M. Pascal s'en est encore expliqué lui-même dans un de ses fragments qui a été trouvé parmi les autres, et que l'on n'a point mis dans ce recueil. Voici ce qu'il dit dans ce fragment : « Je « n'entreprendrai pas ici de prouver par des rai- « sons naturelles , ou l'existence de Dieu , ou la « Trinité, ou l'immortalité de l'âme , ni aucune des « choses de cette nature ; non-seulement parce que « je ne me sentirais pas assez fort pour trouver « dans la nature de quoi convaincre des athées en- « durcis , mais encore parce que cette connais- « sance , sans Jésus-Christ , est inutile et stérile. « Quand un homme serait persuadé que les propor- « tions des nombres sont des vérités immatérielles, « éternelles , et dépendantes d'une première vérité « en qui elles subsistent et qu'on appelle Dieu, je ne « le.trouverais pas beaucoup avancé pour son salut »
On s'étonnera peut-être aussi de trouver dans ce recueil une si grande diversité de pensées, dont il y en a même plusieurs qui semblent assez éloignées du sujet que M. Pascal avait entrepris de traiter. Mais il faut considérer que son dessein était bien plus ample et plus étendu que l'on ne se l'imagine , et qu'il ne se bornait pas seulement à réfuter les raisonnements des athées , et de ceux qui combattent quelques-unes des vérités de la foi chrétienne. Le grand amour et l'estime singulière qu'il avait pour la religion faisaient que. non-seulement il ne pouvait souffrir qu'on la voulût détruire et anéantir tout-àfait , mais même qu'on la blessât et qu'on la corrompît en la moindre chose ; de sorte qu'il voulait déclarer la guerre à tous ceux qui en attaquent ou la vérité ou la sainteté, c'est-à-dire non-seulement aux athées , aux infidèles , et aux hérétiques , qui refusent de soumettre les fausses lumières de leur raison à la foi , et de reconnaître les vérités qu'elle nous enseigne , mais même aux chrétiens et aux catholiques qui , étant dans le corps de la véritable Eglise , ne vivent cas néanmoins selon la pureté des maximes de l'Évangile , qui nous y sont proposées comme le modèle sur lequel nous devons nous régler et conformer toutes nos actions.
Voilà quel était son dessein ; et ce dessein était assez vaste et assez grand pour pouvoir comprendre la plupart des choses qui sont répandues dans ce
recueil. Il s'y- en pourra néanmoins trouver quelques-unes qui n'y ont nul rapport , et qui en effet n'y étaient pas destinées , comme , par exemple , la plupart de celles qui sont dans le chapitre des Pensées diverses , lesquelles on a aussi trouvées parmi les papiers de M. Pascal, et que l'on a jugé à propos de joindre aux autres , parce que l'on ne donne pas ce livre-ci simplement comme un ouvrage fait contre les athées ou sur la religion, mais comme un recueil de Pensées sur la religion et sur quelques autres sujets.
Je pense qu'il ne reste plus , pour achever cette préface, que de dire quelque chose de l'auteur après avoir parlé de son ouvrage. Je crois que non-seulement cela sera assez à propos , mais ce que j'ai dessein d'en écrire pourra même être très utile pour faire connaître comment M. Pascal est entré dans l'estime et dans les sentiments qu'il avait pour la religion, qui lui firent concevoir le dessein d'entreprendre cet ouvrage.
On peut voir, dans la préface des Traités de l'Équilibre des liqueurs, de quelle manière il a passé sa jeunesse , et le grand progrès qu'il y fit en peu de temps dans toutes les sciences humaines et profanes auxquelles il voulut s'appliquer , et particulièrement en la géométrie et aux mathématiques ; la manière étrange et surprenante dont il'les apprit à l'âge de onze, ou douze ans ; les petits ouvrages qu'il faisait quelquefois , et qui surpassaient toujours beaucoup la force, et la portée d'une personne de son âge ; l'effort étonnant et prodigieux de son imagination et de son esprit qui parut dans sa machine d'arithmétique, qu'il inventa âgé seulement de dix-neuf à vingt ans ; et enfin les belles expériences du vide qu'il fit en présence des personnes les plus considérables de la ville de Rouen , où il demeura quelque temps, pendant que monsieur le président Pascal , son père , y était employé pour le service du roi dans la fonction d'intendant de justice. Ainsi je ne répéterai rien ici de tout cela, et je me contenterai seulement de réprésenter en peu de mots comment il a méprisé toutes ces choses , et dans quel esprit il a passé les dernières années de sa vie , en quoi il n'a pas moins fait paraître la grandeur et la solidité, de sa vertu et- de sa piété qu'il avait montré auparavant la force , l'étendue et la pénétration admirable de son esprit.
Il avait été préservé pendant sa jeunesse , pai une protection particulière de Dieu , des vices où tombent la plupart de nos jeunes gens ; et ce qui est assez extraordinaire à un esprit aussi curieux que le sien, il ne s'était jamais porté au libertinage pour ce qui regarde la religion , ayant toujours borné sa curiosité aux choses naturelles. Et il a dit plusieurs fois qu'il joignait cette obligation à toutes les autres qu'il avait à monsieur son père , qui, ayant lui-même un très grand respect pour la religion , le lui avait inspiré dès l'enfance , lui donnant pour maxime : que tout ce qui est l'objet de la foi ne
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saurait l'être de la raison , et beaucoup moins y être soumis.
Ces instructions, qui lui étaient souvent réitérées par un père pour qui il avait une très grande estime , et en qui il voyait une grande science accompagnée d'un raisonnement fort et puissant, faisaient tant d'impression sur son esprit , que , quelques discours qu'il entendît faire aux libertins , il n'en était nullement ému ; et , quoiqu'il fût fort jeune , il les regardait comme des gens qui étaient dans ce faux principe, que la raison humaine est audessus de toutes choses , et qui ne connaissaient pas la nature de la foi.
Maisenlin,aprèsavoir ainsi passé sa jeunesse dans des occupations et des divertissements qui paraissaient assez innocents aux yeux du monde, Dieu le toucha de telle sorte, qu'il lui fit comprendre parfaitement que la religion chrétienne nous oblige à ne vivre que pour lui et à n'avoir point, d'autre objet que lui. Et cette vérité lui parut si évidente , si utile et si nécessaire , qu'elle le lit résoudre de se retirer et de se dégager peu à peu de tous les attachements qu'il avait au monde, pour pouvoir s'y appliquer uniquement.
Ce désir de la retraite et de mener une vie plus chrétienne et plus réglée lui vint lorsqu'il était encore fort jeune ; et il le porta dès lors à quitter entièrement l'étude des sciences profanes pour ne s'appliquer plus qu'à celles qui pouvaient contribuer à son salut et à celui des autres. Mais de continuelles maladies qui lui survinrent le détournèrent quelque temps de son dessein et l'empêchèrent de le pouvoir exécuter plus tôt qu'à l'âge de trente ans.
Ce fut alors qu'il commença à y travailler tout de bon ; et, pour y parvenir plus facilement et rompre tout d'un coup toutes ses habitudes , il changea de quartier, et ensuite se retira à la campagne, où il demeura quelque temps ; d'où étant de retour, il témoigna si bien qu'il voulait quitter le monde , qu'enfin le monde le quitta. 11 établit le règlement de sa vie dans sa retraite sur deux maximes principales , qui sont , de renoncer à tout plaisir et à toute superlluité. 11 les avait sans cesse devant les yeux , et il tâchait de s'y avancer et de s'y perfectionner toujours de plus en plus.
C'est l'application continuelle qu'il avait à ces jfeux grandes maximes qui lui faisait témoigner une si grande patience dans ses maux et dans ses maladies (qui ne l'ont presque jamais laissé sans douleur pendant toute sa vie) ; qui lui faisait pratiquer des mortifications très rudes et très sévères envers lui-même ; qui faisait que non-seulement il refusait à ses sens tout ce qui pouvait leur être agréable, mais encore qu'il prenait sans peine, sans dégoût , et même avec joie , lorsqu'il le fallait , tout ce qui leur pouvait déplaire, soit pour la nourriture , soit pour les remèdes ; qui le portait à se retrancher tous les jours de plus en plus tout ce qu'il
ne jugeait pas lui être absolument nécessaire, soit pour le vêtement , soit pour la nourriture , pour les meubles , et pour toutes les autres choses ; qui lui donnait un amour si grand et si ardent pour la pauvreté , qu'elle lui était toujours présente , et que, lorsqu'il voulait entreprendre quelque chose, la première pensée qui lui venait en l'esprit était de voir si la pauvreté pouvait être pratiquée , et qui lui faisait, avoir en même temps tant de tendresse et tant d'affection pour les pauvres , qu'il ne leur a jamais pu refuser l'aumône , et qu'il en a fait même fort souvent d'assez considérables, quoiqu'il n'en fit que de son nécessaire ; qui faisait qu'il ne pouvait souffrir qu'on cherchât avec soin toutes ses commodités , et qu'il blâmait tant cette recherche curieuse et cette fantaisie de vouloir exceller en tout, comme de se servir en toutes choses des meilleurs ouvriers, d'avoir toujours du meilleur et du mieux fait , et mille autres choses semblables qu'on fait sans scrupule , parce qu'on ne croit pas qu'il y ait de mal , mais dont il ne jugeait pas de même ; et enfin qui lui a fait faire plusieurs actions très remarquables et très chrétiennes , que je ne rapporte pas ici , de peur d'être trop long, et parce que mon dessein n'est pas de faire une vie , mais seulement de donner quelque idée delà piété et de la vertu de M. Pascal à ceux qui ne l'ont pas connu; car pour ceux qui l'ont vu et qui l'ont un peu fréquenté pendant les dernières années de sa vie , je ne prétends pas leur rien apprendre par là ; et je crois qu'ils jugeront bien au contraire, que j'aurais pu dire encore beaucoup d'autres choses que je passe sous silence.
Les Pensées de Pascal ont été rangées selon trois classifications différentes.
La première est celle de Port-Royal , édition de 1670. On trouvera l'indication du plan suivi dans cette classification dans la préface de Dubois, qui précède. La crainte de blesser les jésuites, alors tout-puissants , détermina l'éditeur de cette édition à supprimer un grand nombre de pensées et même de morceaux.
Condorcet publia en 1776 , en un vol. in-8°, sous la date de Londres, une nouvelle édition, pour laquelle il adopta une classification toute différente. Il supprima à son tour beaucoup de pensées publiées par les premiers éditeurs et en publia; beaucoup d'autres inédites. Quoique cette édition! soit fort imparfaite et mutilée , la classification est; aussi claire que la précédente était confuse et em-| brouillée.
Le travail fait par Bossut n'est que celui de Condorcet complété. Dans L'édition qu'il publia en 1779, Bossut collationna soigneusement les éditions précédentes avec les manuscrits authentiques de Pascal. M. Renouant a republié en 1803 cet excellent travail, qui est aujourd'hui le seul adopté9
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