CHAPITRE XXXI
Tristesse.
Tristesse est une langueur d'esprit et un descouragement engendré par l'opinion que nous sommes affligés de grands maux ; c'est une dangereuse ennemie de nostre repos qui flestrit incontinent nostreame si nous n'y prenonsgarde, et nous oste l'usage du discours et le moyen de pourvoir à nos affaires, et avec le temps enrouille et moisit l'ame, abâtardit tout l'homme, endort et assoupit sa vertu, lorsqu'il se faudroit esveiller pour s'opposer au mal qui le meine et le presse. Mais il faudrait descouvrir la laideur et folie, et les pernicieux effects, voire l'injustice qui est en ceste passion couarde, basse et lasche, affin d'apprendre à la hayr et fuir de toutd sa puissance, comme très indigne des sages, selon la doctrine des stoïciens. Ce qui n'est pas du tout tant aisé à faire, car elle s'excuse et se couvre de belles couleurs, de nature, pieté, bonté, voire la pluspart du monde tasche à l'honorer et favoriser ; ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience.
Or premièrement, tant s'en faut qu'elle soit naturelle, comme elle veut faire croire, qu'elle est partie formelle et ennemie de la nature, ce qui est aisé à monstrer. Quant aux tristesses cérémonieuses et dueils publics tant affectés et practiqués par les anciens, et encores à présent presque par-tout ( ceci ne touche point l'honnesteté et modération des obsèques et funérailles, ni ce qui est de la pieté et religion ), quelle plus grande imposture et plus vilaine happelourde pourroit-on trouver par-tout ailleurs ? Combien de feincteset mines contrefaictes et artificielles, avec coust et despense, et en ceux-là à qui le
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
faict touche et qui jouent le jeu, et aux autres qui s'en approchent et font les officieux? Mais encores pour accroistre la fourbe, on loue des gens pour venir pleurer et jetter des cris et des plainctes qui sont, au sceu de tous, toutes feinctes et extorquées avec argent -, et larmes qui ne sont jettées que pour estre veues, et tarissent sitost qu'elles ne sont plus regardées ; où estce que nature apprend cela? Mais qu'est-ce que nature abhorre et condamne plus? c'est .l'opinion ( mère nourrice, comme dict est, de la pluspartdes passions) tyrannique,faulse et populaire, qui enseigne qu'il faut pleurer en tel cas. Et si l'on ne peut trouver des larmes et tristes mines chez soy, il en faut acheter à beaux deniers comptans chez autruy ; tellement que, pour bien satisfaire à ceste opinion, faut entrer en grande despense, de laquelle nature, si nous la voulions croire, nous deschargeroit volontiers. Est-ce pas volontairement et tout publiquement trahir la raison, forcer et corrompre la nature, prostituer sa virilité, et se mocquer du monde et de soy-mesme, pour s'asservir au vulgaire, qui ne produict qu'erreur, et n'estime rien qui ne soit fardé et desguisé ? Les autres tristesses particulières ne sont non plus de la nature, comme il semble à plusieurs ; car si elles procedoient de la nature, elles seroient communes à tous hommes et les toucheroient à peu près tous esgalement ; or nous voyons que les mesmes choses qui attristent les uns resjouissent les autres, qu'une province et une personne rient de ce dont l'autre pleure ; que ceux qui sont près des autres qui se lamentent les exhortent à se resouldre et quitter leurs larmes. Escoutez la pluspart de ceux qui se tourmentent, quand vous avez parlé à eux, ou qu'eux-mesmes ont prins le loisir de discourir sur leurs passions, ils confessent que c'est folie que de s'attrister ainsi, et loueront ceux qui, en leurs adversités, auront faict teste à la fortune et opposé un courage masle et généreux à leurs afflictions. Et il est certain que les hommes n'accommodent pas leur dueil à leur douleur, mais à l'opinion de ceux avec lesquels ils vivent; et si l'on y regarde bien, l'on remarquera que c'est l'opinion qui, pour nous ennuyer, nous représente les choses qui nous tourment ent,ou plustost qu'elles nedoibvent, par anticipation, crainte et appréhension de l'advenir, ou plus qu'elles ne doibvent.
Mais elle est bien contre nature, puisqu'elle enlaidit et efface tout ce que nature a mis en nous de beau et d'aymable, qui se fond à la force de ceste passion, comme la beauté d'une perle se dissoult dedans le vinaigre-, c'est pitié lors de nous voyr ; nous nous en allons la teste baissée, les yeux fichés en terre, la bouche sans parole, les membres sans mouvemens, les yeux ne nous servent que pour pleurer; et diriez que nous ne sommes rien que des statues suantes, et comme Niobé, que les poètes disent avoir esté convertie en pierre par force de pleurer.
Or elle n'est pas seulement contraire et ennemie de nature, mais elle s'attaque encores à Dieu ; car qu'est-elle autre chose qu'une plaincte téméraire et outrageuse contre le seigneur de l'univers et la loy commune du monde, qui porte que toutes choses qui sont soubs le ciel de la lune sont muableset périssables? Si nous sçavons ceste loy, pourquoy nous tourmentonsnous? si nous ne la sçavons, de quoy nous plaignons-nous, sinon de nostre ignorance de ne sçavoir ce que nature a escrit par tous les coings du monde? Nous sommes icy, non pour donner la loy, mais pour la recevoir, et suyvre ce que nous y trouvons estably; et nous tourmentant au contraire, ne sert que nous donner double peine.
Après tout cela elle est très pernicieuse et dommageable à l'homme, et d'autant plus dangereuse, qu'elle nuit soubs couleur de profiter ; soubs un faux semblant de nous secourir, elle nous offense 5 de nous tirer le fer de la playe, l'enfonce jusques au cueur ; et ses coups sont d'autant plus difficiles à parer, et ses entreprises à rompre, que c'est un ennemy domestique, nourry et eslevé chez nous, que nous avons mesme engendré pour nostre peine.
Au dehors par sa deformité et contenance nouvelle, toute altérée et contrefaicte, elle deshonore et infâme l'homme ; prenez garde quand elle entre chez nous, elle nous remplit de honte tellement que nous n'osons nous monstrer en public, voire mesme en particulier à nos amis; depuis que nous sommes une fois saisis de ceste passion, nous ne cherchons que quelque coing pour nous accroupir et musser de la veue des hommes. Qu'est-ce à dire cela, sinon qu'elle se condamne soy-mesme et recognoist combien elle est indécente? Ne diriez-vous pas que c'est quelque femme surprinse en desbauche qui se