LIVRE i, CMàP. xxxiv
mesmes ont et exercent les uns sur les autres, encores cecy n'est-il pas vray. Car où est ce commander de l'homme et cest obeïr des bestes? C'est une chimère, et les hommes craignent plus les bestes qu'elles ne font les hommes. L'homme a bien à la vérité grande prééminence par dessus les bestes : Ut prœsit piscibus maris, volatilibus cœli, bestiis terrœ*. Et c'est à cause de sa belle et droicte forme, de sa sagesse et prérogative de son esprit, mais non pas qu'il leur commande ny qu'elleslui obéissent.
Il y a encores un autre advantage voisin de cestuy-cy prétendu par l'homme, qui est une pleine liberté, reprochant aux bestes la servitude, captivité, subjection, mais c'est bien mal à propos. Il y a bien plus de subject et d'occasion de le reprocher à l'homme, tesmoins les esclaves non seulement faicts par force et ceux qui descendent d'eux, mais encore les volontaires qui vendent à purs deniers leur liberté ou qui la donnent de gayeté de cueur, ou pour quelque commodité, comme les escrimeurs anciens à outrance, les femmes à leurs dames, les soldats à leurs capitaines. Or, il n'y a rien de tout cela aux bestes; elles ne s'asservissent jamais les unes aux autres, ne vont point à la servitude ny activement, ny passivement, ny pour asservir, ny pour estre asservies, et sont en toutes façons plus libres que les hommes. Et ce que l'homme va à la chasse prend, tue, mange les bestes, aussi est-il prins, tué, mangé par elles «à son tour, et plus noblement de vive force, non par finesse et par art, comme il faict ; et non seulement d'elles, mais de son compagnon, d'un autre homme, chose bien vilaine; les bestes ne s'assemblent point en trouppepour aller tuer, destruire, ravager et prendre esclave une autre trouppe de leurs semblables, comme font les hommes.
Le quatriesme et grand advantage prétendu par l'homme est en la vertu ; mais de la morale il est disputable (j'entends morale matériellement pour l'action externe), car formellement la moralité, bonne ou mauvaise, vertu et vice ( qui ne peut estre sans le franc arbitre et est matière de mérite et de démérite), ne peut estre en la beste ; la recognoissance, l'amitié officieuse, la fidélité, la magnanimité et tant d'autres qui consistent en société et conversa-
(1) Tour dominer sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et les animaux de la terre, ces. 1 , 20.
tion sont bien plus vives, pms expresses et constantes qu'au commun des hommes. Hireanus, le chien de Lysimachus, demeura sur le lict de son maistre mort sans vouloir jamais manger ny boire, et se jetta au feu où fut mis le corps de son maistre, et s'y laissa brusler avec luy ; tout le mesme en fit un autre appartenant à un certain Pyrrhus ; celui du sage Hésiode décela les meurtriers de son maistre ; un autre de mesme en la présence du roi Pyrrhus et de toute son armée; un autre qui ne cessa, comme affirme Plutarque, allant de ville en ville jusques à ce qu'il eust faict venir en justice le sacrilège et voleur du temple d'Athènes. L'histoire est célèbre du îyon hoste et nourricier d'Androclus esclave, son médecin, qu'il ne voulut toucher luy ayant esté exposé, ce qu'Apion dict avoir veu à Rome. Un éléphant ayant par cholere tué son gouverneur, par repentance ne voulut plus vivre, boire ny manger. Au contraire, il n'y a animai au monde injuste, ingrat, mescognoissant, traistre, perfide, menteur et dissimulé au prix de l'homme. Au reste, puis que la vertu est en la modération de ses appétits et à brider les voluptés, les bestes sont bien plus reiglées que nous et se contiennent mieux dedans les bornes de nature. Car non seulement elles ne sont point touchées ny passionnées de cupidités non naturelles, superflues et artificielles, qui sont vicieuses toutes et infinies, comme les hommes qui y sont pour la pluspart tous plongés, mais encores aux naturelles, comme boire et manger, l'accoinctance des masles et femelles, elles y sont beaucoup plus modérées et retenues. Mais pour voyr qui est plus vertueux et vicieux de l'homme ou de la beste, et faire à bon escient honte à l'homme devant la beste, prenons la plus propre et convenable vertu de Thomme ; c'est, comme porte son nom, l'humanité; comme le plus estrange et contraire vice, c'est cruauté. Or, en cecy les bestes ont bien de quoy faire rougir l'homme en ces huict mots : elles ne s'attaquent et n'offensent gueres ceux de leur genre : Major serpenlum fera rumque coticordia quam hominum1, ne combattent que pour très grandes et justes causes, deffense et conservation de leur vie, liberté, et leurs petits ; avec leurs armes naturelles et ou-
fT) il y a plus de concorde entre les serpents et les uclcs fc~ roecs qu'entre les hommes.
vertes, par la seule vive force et vaillance d'une à une, comme en duels et non en trouppe, ny par dessein ; ont leurs combats courts et tost expédiés, jusques à ce que Tune soit blessée ou qu'elle cède, et le combat finy , la querelle, la haine et la cholere est aussi terminée. Mais l'homme n'a querelle que contre l'homme, pour des causes non seulement légères, vaines et frivoles, mais souvent injustes ; avec armes artificielles et traistresses ; par fraudes et mauvais moyens, en trouppe et assemblée faicte avec dessein ; faict la guerre fort longuement et sans fin, jusques à la mort; et, ne pouvant plus nuire, encores la haine et la cholere dure.
La conclusion de ceste comparaison est que vainement et mal l'homme se glorifie tant pardessus les bestes. Car si l'homme a quelque chose plus qu'elles, comme est principalement la vivacité de l'esprit et de l'entendement , et les grandes facultés del'amc, aussi en eschange est-il subject à mille maux dont les bestes n'en tiennent rien : inconstance , irrésolution, superstition, soin pénible des choses à venir, ambition, avarice, envie, curiosité, detraction, mensonge, un monde d'appétits desreiglès, de mescontentemens et d'ennuis. Cest esprit dont l'homme faict tant de feste luy apporte un million de maux, et plus lors qu'il s'agite et s'efforce-, car non-seulement il nuict au corps, trouble, rompt et lasse la force et les fonctions corporelles, mais encore soy-mesme s'empesche. Qui jette les hommes à la folie, à la manie, que la poincte, l'agilité et la force propre
de l'esprit? Les plus subtiles folies et excellentes manies viennent des plus rares et vives agi tations de l'esprit, comme des plus grandes amitiés naissent les plus grandes inimitiés, et des santés vigoureuses les mortelles maladies. Les melancholiques, dict Platon, sont plus capables de science et de sagesse, mais aussi de folie ; et qui bien regardera, trouvera qu'aux élévations et saillies de l'ame libre il y a quelque grain de folie ; ce sont à la vérité choses fort voisines.
Pour simplement vivre bien selon la nature, les bestes sont de beaucoup plus advantagées, vivent plus libres, asseurées, modérées, contentes ; et l'homme est sage qui les considère, qui s'en faict leçon et son profict ; en ce faisant il se forme à l'innocence, simplicité, liberté et douceur naturelle qui reluit aux bestes et est toute altérée et corrompue en nous par nos artificielles inventions et desbauches, abusant de ce que nous disons avoir par dessus elles, qui est l'esprit et jugement. Et Dieu tant souvent nous renvoyé à l'eschole et à l'exemple des bestes, du milan, de la cicogne, arondelle, tourterelle, fourmy, du bœuf et de l'asne, et de tant d'autres. Au reste, il faut se souvenir qu'il y a quelque commerce entre les bestes et nous, quelque relation et obligation mutuelle, ne fustce que parce qu'elles sont à un mesmemaistre et de mesme famille que nous, il est indigne d'user de cruauté envers elles; nous devons la justice aux hommes, la grâce et la bénignité envers les autres créatures qui en sont capables.
TROIS1ESME CONSIDERÀTIOiN DE L'HOMME