LIVRE I, CHA.P. XXXIV
Les prognostiques , comme des oyseaux en leurs passages de contrée en autre, selon les saisons diverses ; de toutes bestes mères à cognoistre de tous leurs petits, qui doibt estre le meilleur? Car estant question de les sauver du danger ou rapporter au nid, elles commencent tousjours par le meilleur qu'elles sçavent et prognostiquent tel. En toutes ces choses l'homme est de beaucoup inférieur et en plusieurs il n'y vaut du tout rien ; l'on y peut adjouster, si l'on veut, la longueur de vie qui en certains animaux passe sept ou huict fois le plus long terme de l'homme.
Les advantages que l'homme prétend sur les bestes, mais qui sont disputables et qui peutestre sont au rebours pour les bestes contre les hommes, sont plusieurs. Premièrement les facultés raisonnables, discours, ratiocination, discipline, jugement, prudence. Il y a icydeux choses à dire : l'une est de la vérité du faict. C'est une question grande, si les bestes sont privées de toutes ces facultés spirituelles. L'opinion qui tient qu'elles n'en sont pas privées, ains qu'elles les ont, est la plus authentique et plus vraye ; elle est tenue des plus graves philosophes, mesmement de Democrite, Ànaxagoras, des stoïciens Galien, Porphyre, Plutarque; soustenue par ceste raison : la composition du cerveau, qui est la partie de laquelle l'ame se sert pour ratiociner, est toute pareille et mesme aux bestes qu'aux hommes , confirmée par expérience : les bestes des singuliers concluent les universels, du regard d'un homme seul cognoissent tous hommes, sçavent conjoindre et diviser, et distinguer le bon du mauvais pour leur vie, liberté, et de leurs petits. Voire se lisent et se voyent, si l'on y veut bien prendre garde, plusieurs traicts faicts par les bestes qui surpassent la suffisance, subtilité et tout l'engin du commun des hommes; j'en veux ici rapporter quelques-uns plus signalés. Le renard, voulant passer sur la glace d'une rivière gelée, applique l'oreille contre la glace pour sentir s'il y a du bruict et si l'eau court au-dessoubs, pour sçavoir s'il fautadvancerou reculer, dont s'en servent les Thraciens voulans passer une rivière gelée. Le chien, pour sçavoir auquel des irois chemins se sera mis son maistre ou l'animal qu'il cherche, après avoir fleuré et s'estre asseuré des deux qu'il n'y a passé pour ny sentir la trace, sans plus i Moral.
marchander ni fleurer, il s'eslance dedans le troisiesme. Le mulet du philosophe Thaïes portant du sel et traversant un ruisseau se plongeoit dedans avec la charge pour la rendre plus légère, l'ayant une fois trouvée telle, y estant par accident tombé ; mais estant après chargé de laine ne s'y plongeoit plus. Plutarque dict avoir veu en un bateau un chien jettant en un vaisseau des cailloux pour faire monter l'huile, qui estoit trop basse. Autant s'en dict des corbeaux de Barbarie pour faire monter l'eau quand elle est basse et qu'ils veulent boire. De mesme les elephans portent des pierres et pièces de bois dedans la fosse où un autre leur compagnon se trouve engagé, pour lui ayder à en sortir. Les bœufs des jardins royaux de Suze, apprins à faire cent tours de roue à l'entour d'un puits pour en tirer de l'eau et en arrouser les jardins, n'en vouloient jamais faire davantage et ne failloient jamais au compte. Toutes ces choses comment se peuvent-elles faire sans discours et ratiocination, conjonction et division? C'est en estre privé que ne cognoistre cela ; la dextérité de tirer et arracher les dards et javelots des corps avec fort peu de douleur, qui est aux elephans ; le chien dont parle Plutarque, qui, en un jeu public sur l'echaffaud,contrefaisoit le mort tirant à la fin, tremblant, puis se roidissant, se laissant entrainer, puis peu à peu se revenant et levant la teste faisoit le ressuscité ; tant de singeries et de tours estranges que font les chiens des basteleurs, les ruses et inventions dequoy les bestes se couvrent des entreprises que nous faisons sur elles ; la mesnagerie et grande providence des fourmis à estendre au dehors leurs grains pour les esventer, sécher, affin qu'ils ne moisissent et corrompent, à ronger le bout du grain affin qu'il ne germe et se fasse semence ; la police des mouches à miel, où y a si grande diversité d'offices et de charges, et une si grande constance.
Pour rabattre tout cecy, aucuns malicieusement rapportent toutes ces choses à une inclination naturelle, servile et forcée, comme si les animaux agissoient par une nécessité naturelle, à la façon des choses inanimées, comme la pierre tombant en bas, le feu qui monte en haut; mais outre que cela ne peut estre ny entrer en imagination, car il faut enumeralion départies, comparaison. discours par conjonc-
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
tion et division, et conséquences, aussi ne sçauroient-ils dire ce que c'est que ceste inclination et instinct naturel; ce sont des mots qu'ils usurpent mal à propos pour ne demourer sourds et muets. Encore ce dire se retorque contr'eux ; car il est sans comparaison plus noble, honorable, et ressemblant à la Divinité d'agir par nature que par art et apprentissage ; estre conduict et mené par la main de Dieu que parla sienne, et reiglement agir par naturelle et inévitable condition que reiglement par liberté fortuite et téméraire. Par ceste opposition d'instinct naturel ils les veulent aussi priver d'instruction et discipline tant active que passive ; mais l'expérience les dément, car elles la reçoyvent, témoins les pies, perroquets, merles, chiens, chevaux, comme a esté dict, et la donnent, tesmoins lesroussignols, et surtout les elephans, qui passent tous animaux en docilité et toute sorte de discipline et suffisance.
Quant à ceste faculté de l'esprit dont l'homme se glorifie tant, qui est de spiritualiser les choses corporelles et absentes, les despouillant de tous accidens pour les concevoir à sa mode, nam intelleclum est in intelligente ad modum inlelligenlis, les bestes en l'ont de mesme ; le cheval accoustumé à la guerre, dormant en sa lictiere , trémousse et frémit comme s'il estoit en la meslée, conçoit un son de tambour, de trompette, une armée; le lévrier en songe haletant, allongeant la queue, secouant les jarrets, conçoit un lièvre spirituel; les chiens de garde grondent en songeant, et puis jappent tout à faict, imaginant un estranger arriver. Pour conclure ce premier poinct, il faut dire que les bestes ratiocinent, usent de discours et de jugement, mais plus foiblementet imparfaictement que l'homme. Elles sont inférieures à l'homme, et non pas qu'elles n'y ayent du tout point de part. Elles sont inférieures à l'homme, comme entre les hommes les uns sont inférieurs aux autres, et aussi entre les bestes s'y trouve telle différence ; mais encore y a-t-il plus grande différence entre les hommes; car, comme se dira après, il y a plus grande distance d'homme à homme que d'homme à beste.
Mais pour tout cela l'on ne peut pas inférer une equalité ou pariage de la beste avec l'homme (combien que, comme Aristote dict, il y a des hommes si foibles et hébétés qu'ils ne différent de la beste que par la seule ligure),
et que l'ame brutale soit immortelle comme l'humaine, ou l'humaine mortelle comme la brutale , ce sont des illations malicieuses. Car, outre qu'en ceste faculté de raisonner l'homme a un très grand advantage par dessus elles, encores y a-t-il d'autres facultés plus hautes et toutes spirituelles par lesquelles l'homme est dict l'image et ressemblance de Dieu et est capable de l'immortalité , es quelles la beste n'a point de part et sont signifiées par l'intellect, qui est plus que la ratiocination simple : Nolile jieri sicut equus et mulus, quibus non est intellectus 1.
L'autre poinct à dire en ceste matière est que ceste prééminence et advantage d'entendement et autres facultés spirituelles que l'homme prétend luy est bien cher vendu et luy porte plus de mal que de bien ; car c'est la source principale des maux qui le pressent : vices, passions, maladies, irrésolution, trouble, desespoir; de quoy sont quittes les bestes à faute de ce grand advantage, tesmoin le pourceau de Pyrrho, qui mangeoit paisiblement au navire durant la grande tempeste, qui transissoit de peur toutes les personnes qui y estoient. Il semble que ces grandes parties de l'ame ont esté desniées aux bestes, à tout le moins retranchées et baillées chetifves et foibles pour leur grand bien et repos, et données à l'homme pour son grand tourment ; car par icelles il s'agite et travaille, se fasche du passé, s'estonne et se trouble pour l'advenir, voire il imagine, appréhende et craint des maux qui ne sont et ne seront point. Les animaux n'appréhendent le mal que lorsqu'ils le sentent, es tant eschappés sont en pleine seureté et repos. Voyla comment l'homme est le plus misérable par où l'on le pensoit plus heureux ; dont il semble qu'il eust mieux valu à l'homme n'estre point doué et garni de toutes ces belles et celestes armes, puisqu'il les tourne contre soy à son mal et sa ruine. Et de faict nous voyons que les stupides et foibles d'esprit vivent plus en repos et ont meilleur marché des maux et accidens que les fort spirituels.
Un autre advantage que l'homme prétend sur les bestes est une seigneurie et puissance de commander qu'il pense avoir sur elles; mais outre que c'est un advantage que les hommes
(1) Ne faites pas comme le cheval et le mulet, qui n'ont paj (l'intelligence. Psaumes, XXXI, v. 9,