‹ Choix de moralistes françaisChapitre 78 sur 509 · LIVRE I, CIIAP. XXXV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CIIAP. XXXV

Ci)

pourroit bien aussi estrc trop peu estimée par insuffisance ou orgueilleuse mescognoissanee ; car tombant en bonnes et sages mains elle peut estre instrument très utile à soy et à autruy. Et ne puis estre de cestadvis pris tout simplement, qui dict qu'il est très bon de n'estre point, et que la meilleure vie est la plus courte : Optimum non nasci aut quam citissime abolerii. Et n'est assez ni sagement dict : Quel mal et qu'importe quand je n'eusse jamais esté ? On luy peut répliquer : Où seroit le bien qui en est venu? et n'estant advenu, ne fust-ce pas esté mal? C'est espèce de mal que faute de bien, quel qu'il soit, encores que non nécessaire : ces extrémités sont trop extrêmes et vicieuses, bien qu'inégalement-, mais semble- 1il bien vray ce qu'a dit un sage, que la vie est un tel bien que personne n'en voudrait si l'on estoit bien adverty que c'est avant la prendre : Vitam nemo acciperet si daretur scienlibus^. Bien va que l'on y est dedans avant qu'en voir l'entrée, l'on y est porté tout aveugletté. Or se trouvant dedans, les uns s'y accoquinent si fort qu'à quelque prix que ce soit ils ne veulent pas sortir 5 les autres ne font que gronder et se despiter. Mais les sages voyant que c'est un marebé qui est faict sans eux ( car l'on ne vit ny l'on ne meurt pas quand ny comme l'on veut ), que bien qu'il soit rude et dur, ce n'est pas toutesfois pour tousjours , sans regimber et rien troubler s'y accommodent comme ils peuvent, et s'y conduisent tout doucement, faisant de nécessité vertu, qui est le traict de sagesse et habileté , et ce faisant vivent autant qu'ils doivent, et non pas tant qu'ils peuvent comme les sots ; car il y a temps de vivre et temps de mourir, et un bon mourir vaut mieux qu'un mal vivre, et vit le sage tant que le vivre vaut mieux que mourir : la plus longue vie n'est pas tousjours la meilleure.

Tous se plaignent fort de la brefveté de la vie humaine, non seulement le simple populaire, qui n'en voudrait jamais sortir, mais encores, qui est plus estrange, les grands et sages en font le principal chef de leurs plainctes. A vray dire, la plus grande partie d'icelle estant divertie et employée ailleurs, il ne reste quasi

(i) Le plus avantageux est de ne pas naître ou de mourir le plus tôt possible.

(2) Personne n'accepterait la vie si on savait ce qu'elle est avant de la recevoir. Se*.

rien pour elle ; car le temps de l'enfance, vieillesse, dormir, maladie d'esprit ou de corps, et tant d'autre inutile et impuissant à faire chose qui vaille, estant défalqué et rabattu, le reste est peu : toutesfois sans y opposer l'opinion contraire, qui tient la brefveté de la vie pour un très grand bien et don de nature, il semble que ceste plaincte n'a gueres de justice ny de raison et vient plustost de malice. Que servirait une plus longue vie pour simplement vivre, respirer, manger, boire, voyr ce monde? Que faut-il tant de temps? Nous avons tout veu, sceu, gousté en peu de temps 5 le sçachant, le vouloir tousjours ou si long-temps praticquer et tousjours recommencer, à quoy est bon cela ? Qui ne se saoulerait de faire tousjours une mesme chose? S'il n'est fascheux, pour le moins il est superflu 5 c'est un cercle roulant où les mesmes choses ne font que reculer et s'approcher, c'est tousjours recommencer et retistre mesme ouvrage. Pour y apprendre et profiter davantage et parvenir à plus ample cognoissance et vertu? 0 les bonnes gens que nous sommes! qui ne nous cognoistroit? Nous mesnageons très mal ce que l'on nous baille, et en perdons la pluspart, l'employant non-seulement à vanité et inutilité, mais à malice et au vice, et puis nous allons crier et nous plaindre que l'on ne nous en baille pas assez. Et puis que sert ce tant grand amas de science et d'expérience, puis qu'il en faut enfin desloger, et deslogeant tout à coup oublier et perdre tout, ou bien mieux et autrement sçavoir tout? Mais, dis-tu, il y a des animaux qui triplent et quadruplent la vie de l'homme. Je laisse les fables qui sont en cela ; mais soit ainsi, aussi y en a-t-il, et en plus grand nombre, qui n'en approchent pas, et ne vivent le quart de l'homme, et peu y en a-t-il qui arrivent à son terme. Par quel droict, raison ou privilège, faut-il que l'homme vive plus long-temps que tous? Pource qu'il employé mieux et à choses plus hautes et plus dignes sa vie? Par ceste raison il doibt moins vivre que tous ; il n'v a point de pareil à l'homme à mal employer sa vie en meschanceté, ingratitude, dissolution, intempérance, et tout desreiglement de mœurs, comme il a esté dict et monstre cy-dessus en la comparaison de luy avec les bestes ; tellement que je demandois tantost à quoy servirait une plus longue vie, maintenant je dis : Et

quels maux au monde si la vie de l'homme estoit fort longue? que n'entreprendroit-il, puis que la brefveté qui luy coupe le chemin et luy rompt le dé, comme l'on dict, et l'incertitude d'icelle qui oste tout courage, ne le peut arrester, vivant comme s'il avoit tousjours à vivre? Il craint bien d'une part se sentant mortel ; mais il ne se peut tenir de convoiter, espérer, entreprendre comme s'il estoit immortel. Tanquam sctnpcr victurivvvitis ;nunquamvobis fragilitas vcstra succurrit : omnia tanquam mortales timclis, tanquam immortales concupiscitis1. Et puis , qu'a besoin nature de toutes ces belles et grandes entreprinses et occupations pour lesquelles tu penses t'appartenir une plus longue vie qu'à tous les animaux? Il n'y a donc point de subject à l'homme de se plaindre, mais bien de se courroucer contre luy : nous a /ons assez de vie, mais nous n'en sommes pas bons mesnagers ; elle n'est pas courte, mais nous la faisons telle : nous n'en sommes pas nécessiteux, mais prodigues, non inopes vital, sedprodigi-. Nous la perdons, dissipons, et en faisons marché comme de chose de néant et qui regorge ; nous tombons tous en l'une de ces trois fautes, l'employer mal, l'employer à rien, l'employer en vain : magna vitœ pars elabiturmale agentibus, maœimanihilagenlibus, totaaliud agentibus*. Personne n'estudie à vivre ; l'on s'occupe plustost à tout autre chose ; l'on ne sçauroit rien bien faire par acquit sans soin et attention. Les autres reservent à vivre jusques à ce qu'ils ne puissent plus vivre, à jouir de la vie alors qu'il n'y aura plus que la lie et le marc, quelle folie et misère ! voire y en a qui ont plustost achevé que commencé à vivre, et s'en vont sans v avoir bien pensé. Quidam vivere incipiimt ciim desinendum, quidam ante desierunt quam insiperent : inter cœtera mala hoc quoque habet slultitia : semper incipit vivere *. La vie présente n'est qu'une entrée et issue

(l) vous vivez comme si vous deviez toujours vivre, vous ne songez jamais à votre fragilité ; comme mortels, vous craignez tout, vous désirez tout comme si vous étiez immortels. Sén.

(-2) Nous ne sommes pas avares de la vie, nous en sommes bien plutôt prodigues.

ÇS) Une grande partie de la vie se passe à mal faire; la plus grande, a ne rien faire ; la vie entière à faire autre chose que ce qu'on doit. Ses.

(4) Quelques-uns commencent à vivre lorsqu'il faut cesser; d'autres ont cessé de vivre avant d'avoir commencé ; parmi les autres maux de la folie, il faut compter celui-ci : elle commence toujours à Tivre. Ses. rp. XXIU et XIII. ,.^

de comédie, un flux perpétuel d'erreurs, une tissure d'ad ventures , une suite de misères diver- 1 ses, enchainées de tous costés ; il n'y a que mal qui coule, que mal qui se prépare, et mal pousse le mal, comme la vague pousse l'autre ; la peine est tousjours présente, et l'ombre de bien nous déçoit ; la bestise et l'aveuglement possède le commencement de la vie, le milieu est tout en peine et travail, la fin en douleur, mais toute entière en erreur.

La vie humaine a ses incommodités et misères communes, ordinaires et perpétuelles ; elle en a aussi de particulières et distinctes, selon que ses parties, aage et saisons sont différentes ; enfance, jeunesse, virilité, vieillesse, chascune a ses propres et particulières tares.

La pluspart du monde parle plus honorablement et favorablement de la vieillesse, comme plus sage, meure, modérée, pour accuser et faire rougir la jeunesse comme vicieuse, folle, desbauchée; mais c'est injustement, car à la vérité les défauts et vices de la vieillesse sont en plus grand nombre, et plus grands et importuns que la jeunesse; elle nous attache encores plus de rides en l'esprit qu'au visage, et ne se voit point d'ames qui en vieillissant ne sentent l'aigre et le moisi : avec le corps l'esprit s'use et s'empire, et vient enfin en enfantillage : Bis pueri senesx. La vieillesse est une maladie nécessaire et puissante, qui nous charge imperceptiblement de plusieurs imperfections. On veut appeler sagesse une difficulté d'humeurs, un chagrin et desgoust des choses présentes, une impuissance de faire comme devant : la sagesse est trop noble pour se servir de tels officiers ; vieillir n'est pas assagir ny quitter les vices, mais seulement les changer et en, pires. La vieillesse condamne les voluptés, c'est pource qu'elle est incapable de les gouster, comme le chien d'Esope ; elle dict qu'elle n'en veut point, c'est pource qu'elle n'en peut jouyr ; elle ne les laisse pas proprement, ce sont elles qui la desdaignent celles sont tousjours enjouées et en feste; il ne faut pas que l'impuissance corrompe le jugement, lequel doibt en la jeunesse cognoistre le vice en la volupté, et en la vieillesse la volupté au vice. Les vices de la jeunesse sont témérité, promptitude indiscrète, desbauche, et desbordemens aux voluptés, qui sont choses naturelles, provenantes

(t) Les vieillards sont enfants pour la seconde fois.

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