LIVRE T, CHAP. XL
hommes et qui n'est point aux bestes, que les hommes ne peuvent bien s'accommoder et faire leur proffit sans le dommage et reculement les uns des autres , maladie , folie , desbauche, perte , mort ? Nous nous entre-empeschons, heurtons et pressons l'un l'autre tellement que les meilleurs, mesmes sans y penser ny le vouloir, d'un désir quasi insensible et innocemment, soubaittent la mort, le mal et la peine d'autruy.
Le voilà donc bien misérable et naturellement et volontairement, en vérité et par imagination, par obligation et gayeté de cueur ! Il ne l'est que trop et il craint de ne l'estre pas assez, et est tousjours en queste et en peine de s'en rendre encore davantage. Voyons maintenant comment, quand il vient à le sentir et s'ennuyer de quelque certaine misère (car il ne se lasse jamais de l'estre en plusieurs façons sans le sentir), il faict pour en sortir et quels sont ses remèdes contre le mal. Certes tels qu'ils importunent plus que le mal mesme qu'il veust guarir; de sorte que, voulant sortir d'une misère, il ne la faict que changer en une autre et peut-estre pire. Mais quoy ! encores le changement le délecte, au moins le soulage -, il pense guarir le mal par un autre mal. Cela vient d'une opinion qui tient le monde enchanté et misérable, qu'il n'y a rien utile s'il n'est pénible ; rien ne vaut s'il ne couste, l'aisance luy est suspecte. Cecy vient encores de plus haut; c'est chose estrange, mais véritable et qui convainq l'homme d'estre bien misérable, qu'aucun mal ne s'en va que par un autre mal, soit au corps, soit en l'ame. Les maladies spirituelles et corporelles ne sont guaries et chassées que par tourment, douleur, peine ; les spirituelles, par pénitence, veilles, jeusnes, haires, prisons, disciplines, qui doivent estre vrayement afflictions et poignantes, nonobstant la resolution et dévotion à très volontiers les souffrir ; car si elles venaient à plaisir ou proffit et commodité, elles n'auroient point d'effect ; ce seroyent exercices de volupté et d'avarice ou ménagerie, et non de pénitence et contrition. Les corporelles de mesme, par médecines, incisions, cautères, diettes, comme sentent bien ceux qui sont obligés aux règles médicinales, lesquels sont battus d'une part du mal qui les poing et d'autre de la reigle qui les ennuyé. Item les. autres maux. L'ignorance par grand, long et pénible
estude : Qui addit scientiam addit et laberem*. La disette et pouvreté par grand soin, pénible veille, travail, sueur, in sudore vultus lui*. Dont pour l'esprit et pour le corps, le labeur et travail est propre à l'homme comme à foyseau le voler.
Toutes ces misères susdictes sont corporelles ou bien mixtes et communes à l'esprit et au corps, et ne montent gueres plus haut que l'imagination et fantasie. Considérons les plus fines et spirituelles qui sont bien plus misères, comme estant erronées et malignes, plus actives et plus siennes, mais beaucoup moins senties et advouées, ce qui rend l'homme encores plus et doublement misérable, ne sentant que ses maux médiocres et non les plus grands, voyre l'on ne les luy ose dire ny toucher, tant il est confict et desploré en sa misère. Si faut-il en passant et tout doucement en dire quelque chose, au moins les guigner et monstrer au doigt de loing, affin de luy donner occasion d'y regarder et penser, puisque de soi -mesme il ne s'en advise pas. Premièrement pour le regard de l'entendement, est-ce pas une estrange et piteuse misère de l'humaine nature qu'elle soit toute conficte en erreur et aveuglement? La pluspart des opinions communes et vulgaires, votre les plus plausibles et receues avec révérence, sont fausses et erronées, et qui pis est la pluspart incommode à la société humaine. Et encores que quelques sages, qui sont en fort petit nombre, sentent mieux que le commun et jugent de ces opinions comme il faut, si est-ce que quelques fois ils s'y laissent emporter, si • non en toutes et tousjours, mais à quelques unes et quelques fois. Il faut estre bien ferme et constant pour ne se laisser emporter au cou rant, bien sain et préparé pour se garder net d'une contagion si universelle. Les opinions generalles receues avec applaudissement de tous et sans contradiction sont comme un torrent qui emporte tout.
Proh superi! quantum mortalia pectora cœcœ Koctis hdbentl...
0 miseras hominum mentes et pectora cœca ! Qualibus in lenebris vilœ, quantisque periclis Degitur hoc œvi quodeumque estz .'...
(1) Augmenter sa science, c'est augmenter son travail. Eccl. c. 2, v. 18 et 19.
(2) A la sueur de ton visage.
(3) 0 dieux ! dans quelle nuit obscure sont plongés ta
DE LÀ SAGESSE, PAR CHARRON
Or, ce seroit chose bien longue de spécifier et nommer les foies opinions dont tout le monde est abbreuvé. Mais en voicy quelquesunes qui seront traictées plus au long en leurs lieux.
1 . Juger des advis et conseils par les evenemens qui ne sont aucunement en nostre main et qui dépendent du ciel.
2. Condamner et rejetter toutes choses, mœurs, opinions, loix, coustumes, observances, comme barbares et mauvaises, sanssçavoir que c'est et les cognoistre , mais seulement parce qu'elles nous sont inusitées et eslongnées de nostre commun et ordinaire.
3. Estimer et recommander les choses à cause de leur nouvelleté, ou rareté, ou estrangeté, ou difficulté, quatre engeoleurs qui ont grand crédit aux esprits populaires, et souvent telles choses sont vaines et non à estimer si la bonté et utilité n'y sont joinctes^ dont justement fut mesprisé du prince celuy qui se glorifioit de sçavoir de loin jetter et passer les grains de mil par les trous d'esguille.
4. Généralement toutes les opinions superstitieuses dont sont affublés les enfans, femmes et esprits foibles.
5. Estimer les personnes par les biens, richesses, dignités, honneurs, et mespriser ceux qui n'en ont poinct, comme si l'on jugeoit d'un cheval par la bride et la selle.
6. Estimer les choses non selon leur vraye, naturelle et essentielle valeur, qui est souvent interne et secrette; mais selon la monstre et la parade ou bruict commun.
7. Penser bien se venger de son ennemy en le tuant, car c'est le mettre à l'abri et au couvert de tout mal et s'y mettre soy, c'est luy oster tout le ressentiment de la vengeance, qui est toutesfois son principal effect. Cecy appartient aussi à la foiblesse.
8. Tenir à grand injure et desestimer comme misérable un homme pour estre coqu; car quelle plus grande folie en jugement que d'estimer moins une personne pour le vice d'autruy qu'il n'approuve pas? Autant ce semble en peut-on dire d'un bastard.