‹ Choix de petits drames en prose et en versChapitre 119 sur 139 · D10NÉE · texte numérisé non relu

D10NÉE

Ah ! ma chère Isménie, je crains tout de l'injustice des lioinines.

ISHÉNtK.

Daignez me confier vos alarmes , respectable Dionée, vous qui m'avez servi de mère, vous à qui je dois les bontés de Sophocle, et cette destinée heureuse que la fortune semblait interdire à mes espérances. Depuis quelques jours , je me suis en effet aperçue du trouble qui régne dans votre maison; j'ai respecté vos secrets ; mais qu'il me soit enfin permis de vous consoler : je crains que votre tendresse pour Sophocle ne vous exagère ses dangers. Lui-même, par une sensibilité trop inquiète, a quelquefois le malheur de ne pas se fier assez a sa gloire.

dionée.

Eh ! puis je ne pas trembler, lorsque ses propre enfants semblent donner contre lui le signal de la persécution ?

[SMKN1E.

Ses enfants !

DIONÉE

Je vous le confie en rougissant pour eux ; non que je les croie assez dénaturés pour avoir conçu d'euxmêmes un projet aussi criminel : ils osent, ma chère Isménie, ils osent lui disputer l'administration de ses liens.

ISMÉÏHE.

Qu'entends-je ! on oserait lui disputer des biens dont il a fait un si respectable usage ? Ah ! croyez que cette ingratitude révolterait tous les cœurs.

DIONÉE

Oui , si elle n'était pas appuyée par le crédit d'une cabale jalouse, qui se fait une joie cruelle d'empoisonner les dernières années d'un vieillard de quatrevingt-quatre ans ; d'une cabale dont les enfants de Sophocle ne sont eux-mêmes, sans le savoir, que les aveugles instruments : car je ne doute pas qu'on n'ait séduit leur jeunesse, et je soupçonne dans leur conduite plus de faiblesse encore que de noirceur. ISMÉNIE.

Que je les trouve inexcusables ! Mais plus ils m'inspirent d'indignation, moins ils me paraissent dangereux. La seule présence de Sophocle, de ce vieillard déclaré tant de fois l'honneur de la Grèce. . . .

DIONÉE

Votre heureuse inexpérience , ma chère Isménie , votre simplicité, votre candeur, ne vous permettent pas de croire encore à la malignité des hommes. Mais vous frémiriez comme moi , si vous aviez été témoin de toutes les persécutions que Sophocle a éprouvées dans sa longue carrière. Que dis -je? pouvez-vous ignorer et le nombre et le pouvoir de ses ennemis? en est-il de plus implacables que cette foule de rivaux jaloux, humiliés par sa gloire? en est-il de plus cruels,

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de plus acharnés que ces prétendus vengeurs des dieux, ces fanatiques imposteurs, dont il a démasqué l'hypocrisie, et qui , devenus méprisables aux yeux mêmes du vulgaire, ne croient échapper à l'ignominie qu'en s'efforçant de paraître redoutables? (1)

ISMÉMI-.

Sans doute , ils le seraient encore , si les ouvrages de Sophocle n'avaient point éclairé le peuple. Mais cet esprit de paix, de tolérance, d'humanité, qui respire dans ses immortelles tragédies, commence à se répandre dans l'Asie même, et lui a concilié le respect de toutes les âmes qui ont conservé quelques principes de vertu. Vous vous défiez trop de la haine, et vous ne songez point assez a ce sentiment de vénération pour Sophocle , devenu chez tous les Athéniens un sentiment d'habitude.

DIONÉE

Ah \ la haine est ardente, active, effrénée, comme toutes les passions cruelles. L'amitié, au contraire, cette passion douce des âmes honnêtes, se contente trop souvent de gémir en silence sur le mérite opprimé. Croyez , belle Isménie , que mes inquiétudes ne sont malheureusement que trop fondées. Je sais qu'il n'est pas au pouvoir des ennemis de Sophocle de flétrir sa gloire, et qu'un jour peut-être la posté-

1 Ou vi! , quelques annt'cs après, un essai de leurs fureurs dans le jugement porté contre Sociale.

DE SOPHOCLE. il!

rite lui élèvera des autels comme au défenseur, au vengeur de l'humanité; mais, en attendant, il faut qu'il expie sa réputation : c'est le sort de tout grand homme.

ISMÉME.

Je conçois qu'on n'humilie jamais impunément ni l'envie , ni la médiocrité insolente , ni même l'orgueil de celte classe frivole d'importants qui, relégués dans les vains honneurs de leurs titres , et n'osant prétendre à la considération personnelle , sont secrètement irrités des distinctions que l'on accorde au génie; mais le public est heureusement incapable de cette bassesse.

DIOMÉE.

Oh ! le public est-il toujours aussi juste que vous le pensez? >"e l'a-t-on pas vu?... Mais j'aperçois Clisthènes ; quelles nouvelles , hélas ! vient-il nous apprendre ?

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