SCÈNE II
CLISTHÈNES, DIOXÉE, ISMÉME.
CLISTHÈNES
Les plus heureures du monde , du moins si l'on peut se fier aux témoignages les plus imposants de la faveur du peuple. Sophocle est couvert de gloire. Non , vous pourriez à peine vous former une idée
du spectacle attendrissant qui vient de frapper mes yeux.
ISMÉXIE.
De grâce , contentez notre impatience.
CLISTHÈNES
Il traversait le Prytanée pour se rendre à l'aréopage. Quelle douce sérénité , quelle noble et paisible confiance régnait sur sou visage à travers sa douleur majestueuse! Sa contenance n'était point celle d'un homme qui allait comparaître devant ses juges , ou du moins il rappelait cette époque mémorable où l'on assure que les dieux mêmes vinrent se soumettre à la décision de cet auguste tribunal. Le peuple en foule , le peuple , avec des acclamations d'amour et de respect, s'est précipité sur son passage. Yoilà l'homme, disait-on, qui, depuis soixante ans, fait la gloire et les délices d'Athènes, celui qui a doté la petite-nièce d'Eschyle, ce vieillard tant de fois couronné sur nos théâtres , et qui plus souvent encore a prêté l'appui de sa voix courageuse à l'innocence persécutée. Je ne vous peindrai point les transports de la joie publique , les hommages unis aux applaudissements, et plus flatteurs que ces applaudissements mêmes. Non , jamais Athènes n'a donné un plus grand exemple de justice. A peine distinguait-on dans la foule les fronts humiliés de quelques détracteurs de Sophocle qui tâchaient d'échapper aux regards et de se dérober à la confusion
dont ils se sentaient accablés. Quelques uns, plus adroits, mais non moins humiliés, affectaient de mêler leurs acclamations à celles du peuple. Les femmes, les vieillards , jusqu'aux enfants suivaient ce grand homme et se le désignaient les uns aux autres comme l'éternel ornement de la république. Le Prytanée, en un mot , ne retentissait que du nom de Sophocle. J'ai vu des citoyens ne pouvoir retenir leurs larmes , larmes délicieuses et dont l'envie ne connut jamais la douceur. Sophocle lui-même n'a pu se défendre d'y mêler les siennes. Ces pleurs d'un vieillard ont été remarqués et ont achevé de lui concilier tous les cœurs. Enfin il est parvenu jusqu'à l'aréopage , mais il ne m'a pas été possible d'y pénétrer avec lui. Les portes se sont fermées à la foule indiscrète qui s'efforçait de les franchir. J'ai cru du moins, j'ai cru devoir vous instruire de cet heureux présage. Ah ! sans doute , après une pareille journée , le triomphe de Sophocle ne saurait être douteux.
ISMÉNIE , avrc transport.
Aimables Athéniens, vous êtes le modèle des peuples!
DIONÉE
Mon cher Clisthènes, ma chère Isménie, je sens, comme je le dois, tout ce que cette faveur des Athéniens a de flatteur, mais je ne puis me défendre encore d'un sentiment d'inquiétude. Qui sait si l'aréopage lui-même ne sera pas blessé de ces honneurs
rendus à Sophocle ! Les hommes puissants ont tant de peine à pardonner aux grands hommes ces témoignages éclatants de la bienveillance publique! Hélas! ils ne font rien pour la mériter, et cependant ils osent en être jaloux. Qui sait si ces acclamations n'auront pas révolté leur orgueil?
CLISTHÈNES
Ayez meilleure opinion d'un tribunal révéré de toute la Grèce, et qui a l'honneur de juger Sophocle.
DIOÎNÉE.
Oui, je sens que la douleur peut me rendre injuste; je me livre à vos consolations... Mais, que vois-je? Nicias, l'ennemi caché de Sophocle et son adulateur. Il vient sans doute épier nos chagrins en feignant de les partager. Dissimulons.