NICIAS, DIONÉE, ISMÉNIE , CLISTHÈNES
MCIAS, d'un Ion léger et dénigrant qu'il garde pendant toute la scène.
Eh quoi ! des pleurs, de l'affliction, de la faiblesse ! Il est vrai que la philosophie paraît avoir du dessous et que les Athéniens deviennent d'une perversité bien choquante. Sophocle semblait, à son âge, n'avoir plus rien à redouter de l'envie.
DIOiNÉE.
Est-ce a vous, Nicias, qui la connaissez, d'ignorer combien elle est implacable?
NICIAS
Je ne la connais que par le mal qu'elle a voulu me faire ; mais je suis si loin de la gloire de Sophocle , qu'enfin je me croisa l'abri de ses atteintes; et en cela, du moins, je suis plus heureux que ce grand poè'te.
CLISTHÈNES , iroii<;uenient.
J'aime ce généreux témoignage que vous rendez à la supériorité de Sophocle ; tant de beaux-esprits la lui disputent ! Vous voyez cependant à quoi l'expose cette supériorité.
NICIAS
Il est vrai que la cabale est furieusement acharnée contre lui.
ISMÉXIE.
Vous devez en savoir des nouvelles ?
NICIAS
Oui , je ne sais que trop combien ses ennemis sont à craindre ; mais il peut arriver cependant que leur haine soit trompée et qu'il échappe à ce violent orage. Alors il faut que tous ses amis se réunissent pour lui faire sentir enfin que sa conduite a pu nuire quelquefois à sa gloire. Que n'a-t-il suivi mes conseils! j'ose croire qu'il se serait épargné bien des peines; car, en lui rendant les hommages dus à ses talents , j'ai toujours eu le courage de lui dire la vé-
rite, et je me suis permis souvent de l'avertir de ses faiblesses.
DIONÉE
Il doit en avoir, sans doute, puisqu'il est homme,
ISMÉNIE
J'ose même penser que, s'il n'en avait pas, il aurait encore pins d'ennemis.
DIONÉE
Mais éclairez-nous , Nicias ; apprenez - nous donc ce que peut lui reprocher la haine.
NICIAS
Ce désir insatiable de gloire , par exemple , qu'il n'a jamais eu l'art de dissimuler ; et véritablement il faut convenir que , s'il eût paru la chercher avec plus de modération, il en aurait obtenu davantage.
DIONÉE
Je sais qu'en effet l'envie a voulu lui faire un crime de cette noble ambition. Mais s'il n'avait eu pour la gloire que cotte passion modérée des âmes froides , eût-il donc enrichi la scène de tant de chefs-d'œuvre? lui sericz-vous redevable de cette foule de plaisirs , qu'apparemment il ne nous a donnés que malgré vous, puisque vous lui reprochez le principe de son émulation ? Ah ! Nicias, on voit bien que le secret des âmes fortes vous échappe : il ne consiste que dans les grandes passions dont elles sont susceptibles.
XICIAS.
Oui, mais ces grandes passions les égarent, et peuvent même quelquefois leur donner des ridicules. Vous sentez que je ne m'explique là-dessus qu'avec réserve. Je sais tous les ménagements qu'on doit à Sophocle ; j'avoue qu'à bien des égards il est l'honneur de la Grèce; j'aime à le publier partout; et c'est ce que, ce matin encore, je disais à un de nos principaux archontes. 3Iais vous savez qu'on lui reproche la manière un peu trop leste dont il a parlé de quelques grands hommes qu'Athènes était en possession d'admirer avant lui. Entre nous, c'est de sa part une maladresse d'autant plus inexcusable — CLISTHÈNES.
Entendons-nous, Nicias. îl se peut que Sophocle ne doive à personne cette admiration de préjugé , cette admiration aveugle que tant de gens n'affectent pour les morts que pour mieux déchirer les vivants qui leur font ombrage. Allez -vous êlre l'écho de toutes ces bouches qui ont répété que Sophocle était jaloux d'Eschyle ? lui qui a honoré la mémoire de ce grand homme en prodiguant à sa postérité les secours les plus généreux ! lui que vous avez vu se passionner tant de fois pour les chefs-d'œuvre d'Euripide, le seul rival que véritablement il pût redouter! Eh ! qui a mieux loué ce grand pnëte, qui a mieux développé toutes ses beautés que Sophocle lui-même? Croyez-moi, Nicias, la jalousie n'appartient qu'à la
médiocrité ; et je me flatte , du moins , que vous ne regardez pas Sophocle comme un homme médiocre.
NICIAS
Certainement on ne m'accusera jamais de cette injustice envers le poëte le plus distingué d'Athènes. Il est même assez public que je suis du parti qui le préconise.
CLISTHÈNES
De quel parti parlez-vous? Un grand homme ne doit en avoir d'autre que ses ouvrages.
NICIAS
Eh ! voilà précisément ce que je ne cesse de lui dire. Il ne sait pas que dans son parti même il est d^s traîtres. . . .
DIONÉE , à part.
Et Mcias en est la preuve.
NICIAS
Qui le font servir secrètement à leurs passions, et qui l'abandonnent ensuite à la haine qu'ils ont soulevée contre lui. J'ose le répéter encore: que n'a-t-il suivi mes conseils? Il se serait abaissé moins souvent à des vengeances peu dignes de son nom ; il eût , extérieurement du moins, témoigné plus de respect....
DIONÉE
Fort bien , Nicias ; tandis que Sophocle est persécuté, qu'il est sous le glaive, vous lui faites un crime du petit nombre d'imperfections qui le rapprochent de la condition humaine, et que les dieux, peut-être,
ne lui ont laissées que pour désarmer et pour adoucir l'envie.
1SMÉME.
J'ignore, Vicias, les motifs secrets que vous pouvez avoir pour vous étendre avec tant de complaisance sur les prétendues faiblesses de Sophocle. Il est aisé, sans doute , de découvrir et d'exagérer les fautes d'un homme supérieur ; mais il est des gens qui ne sont redevables du silence qu'on garde sur leurs défauts qu'à la profonde obscurité qui les couvre, et dont la honte se révélerait à tous les yeux s'ils avaient, je ne dis pas la réputation de Sophocle , mais un moment de célébrité.