SCÈNE I
M. DE FERVAL père, sous le nom D'ANTOINE.
Il est seul , assis devant une petite table , occupé ù plier une lettre.
Quel rôle je joue !... combien il me coûte!... sans compter la fatigue continuelle de me contraindre, de m'observer à chaque instant devant une troupe de gens qui , parce que je suis nouveau venu, ont les yeux ouverts sur toutes mes démarches, épient toutes mes actions... Mon extérieur équivoque , les égards et la politesse de mon frère, qui n'a jamais su en avoir pour personne, à plus forte raison pour ses domestiques... tout cela les dépayse , et fixe d'autant plus leur attention. — Mais que ces peines me paraîtront légères, cpte je me croirai heureux, si elles peuvent me conduire sûrement à mon but!... — Enfants, enfants! si vous saviez combien vos désordres, vos imprudences même déchirent cruellement
l'âme d'un père sensible , pourriez-vous vous y livrer aussi légèrement , sans être des monstres dont l'existence déshonorât l'humanité?.. — C'est aujourd'hui que nous allons frapper le grand coup... Je veux que ce soit le sentiment qui ramène mon fds... Ah! si j'avais pu présider moi-même à son éducation !.. . Ce sont les manières rudes de son oncle qui ont occasionné sa perte ; des leçons aussi grossièrement données l'ont étourdi, plutôt que de le faire réfléchir... Mais le fond de son caractère est excellent ; c'est làdessus que je fonde mes espérances... n appelle. Julien... Julien...
JULIEN, du dedans.
Plaît-il? Est-ce vous, monsieur Antoine?
ANTOINE
Oui, c'est moi; allons, dépêchez-vous.
JULIEN , sans paraître- Tout-à-1'heure , je suis à vous ; un peu de patience.
ANTOINE
Il faut effectivement que j'en aie une bonne provision ; mais taisons-nous : mon extérieur ne lui fait voir en moi qu'un égal; le moindre mot pourrait me déceler. Voici pourtant mon homme.