M. MONDOR, ANTOINE
ANTOINE
Vous êtes , en vérité , bien inconsidéré ; il ne tient pas à vous que ce domestique ne soit absolument dans notre secret : il est heureusement un peu borné, car j'en connais mille que vos brusques imprudences auraient mis depuis long-temps au fait. M. MONDOR.
Comment, je souffrirais qu'un coquin de domestique vous manquât impunément à vous , mon frère ! non , morbleu !
ANTOINE
Eh , mon Dieu , que vous êtes vif! J'aimerais mieux qu'ils me manquassent mille fois , que de se douter de ma véritable qualité. Mais venons à quelque chose de plus important; la lettre est prête, je l'ai écrite moi-même , pour tromper d'autant mieux Ferval ; il ne pourra méconnaître l'écriture, il a si souvent reçu mes lettres de l'Amérique. Voici comme elle est conçue.
Il lit.
« Mon très cher frère, c'est de mon lit de mort que » je vous écris ; quand vous recevrez la présente , je » ne serai plus : tous les malheurs de l'humanité sont
» venus fondre ensemble sur ma tête. Une fortune » considérable, que j'apportais avec moi dans ma pa- » trie, vient d'être ensevelie sous les eaux : on m'a » sauvé , lorsque je périssais avec elle ; mais ce n'est » que pour mourir plus cruellement. La quantité » d'eau que j'ai bue, une plaie considérable que l'on » m'a faite en me tirant du fond de la mer, le défaut » de soin , la mauvaise nourriture , suite nécessaire » de mon indigence , et plus encore mes inquiétudes » sur le sort de ma famille et le violent chagrin que » me causent le dérangement et les débauches d'un » fds; tout cela , mon cher frère , ne me permet pas » d'espérer encore p^us de deux Heures de vie : je les » emploie , ces derniers instants , à vous manifester » des volontés que votre amitié pour moi vous feront » regarder comme sacrées. Je donne ma malédiction » à un fds indigne , qui s'est fait une risée de mes » remontrances , un jeu de mes peines , et qui n'a » payé vos bienfaits que de la plus noire ingratitude ; » abandonnez-le à son mauvais sort : qu'il y trouve » la peine de ses dérèglements et de la dépravation de » son cœur. C'est pour ma fdle seule que j'implore » vos bontés , ou , pour mieux dire , votre amour » fraternel : vous la retirerez du couvent , vous la » recevrez chez vous , vous lui donnerez dans votre » cœur la place dont mon malheureux fds s'est rendu » indigne. C'est la dernière faveur qu'attend de vous » un frère qui fait beaucoup de fond sur votre ten-
» dresse ; c'est l'espérance de l'obtenir, cette faveur, » qui peut seule mêler quelque adoucissement à » l'horreur de ma situation.
» Je suis, etc.
» Votre frère , de Ferval.
» De l'hôpital de Nantes, etc. »
M. MONDOR
C'est bien, morbleu, c'est bien : mais à votre place j'aurais, ma foi, pris un parti plus court et moins gênant; car, entre nous, vous jouez un fatigant personnage.
ANTOINE. '
Je vous en réponds. . . Mais laissons cela.
M. MONDOR
Désagréable , assommant. . . Où donc avez-vous été chercher cette idée-là ?
ANTOINE
C'est un parti pris et exécuté ; nous sommes convenus que vous ne m'en parleriez plus.
M. MONDOR
C'est vrai , pardon : mais je ne sais si , à votre place, je n'aurais pas fait enfermer mon drôle dans quelque bonne prison.
ANTOINE
Vous voilà avec vos partis violents. Malheur aux hommes qu'on ne peut ramener que par de pareils moyens ! On ne leur apprend qu'à masquer leurs
vices. Vous voulez des honnêtes gens, et vous ne faites que des hypocrites.
IL MONDOR
Enfin, vous êtes le maître. 3Iais au vrai, quel est votre but ; quelle fin attendez - vous de cette lettre?
ANTOINE
Je vous l'ai dit cent fois , ramener mon fils par le sentiment , le faire rentrer en lui-même ; examiner comment il supportera sa mauvaise fortune , de quel œil il verra le désastre de son père, sa fin malheureuse, comment il soutiendra l'idée d'avoir été lui-même la cause de ses maux , de lui avoir porté le coup de la mort, comment il sera affecté de l'expression d'une indignation aussi justement méritée ; je veux enfin sonder là-dessus le plus intime de son cœur. Si des secousses aussi terribles ne ; 'émeuvent pas, c'est le dernier des hommes, un malheureux que je renonce pour mon fils; je me sauve au fond de l'Amérique avec ma fille et mes richesses , vous priant très fort de ne le point détromper, et de ne me jamais parler de lui. . . Ses yeox se remplissent de larmes, que pour me faire savoir sa mort... qui sera pour lors la seule bonne nouvelle que vous puissiez m'apprendre. i; p:.ure.
M. MONDOR, atleodi'i.
Eh , finissez ! vous m'attendrissez aussi moi. Fi donc : à notre âge, pleurer comme des enfants, on iv. 8
se moquerait de nous. Allez, allez; ayez bonne espérance, vous ne serez pas réduit à cette extrémité-là.
ANTOINE
Je l'espère bien aussi. Mais mon fils va rentrer, modérez-vous avec lui, je vous en prie : vous lui parlez d'un ton qui, bien loin de le ramener, ne fait que l'aigrir : vous l'avez toujours traité très durement; il n'a vu en vous, depuis son enfance, qu'un maître inflexible , un tyran impérieux , chez qui les plus petites fautes étaient punies avec une rigueur qui ne pouvait augmenter pour les plus grandes; il s'est accoutumé à vous craindre et à vous détester : devenu plus grand, il a secoué cette timidité, et, de jour en jour, il vous hait plus et vous redoute moins... franchement, je crois que cela n'a pas peu contribué à le plonger dans le désordre. M. MONDOR.
Ah! parbleu, vous m'entreprenez actuellement,
moi; ceci n'est pas mauvais Mais j'entends du
bruit ; je gage que c'est votre coquin de fils, il rentre à une jolie heure !
ANTOINE
Au nom de Dieu , contraignez-vous : vous me l'avez promis.
M. MONDOR
Soyez tranquille.