SCÈNE Xï
M. DE FERVAL, ANTOINE
M. DE FERYAL jette un coup d'œil pour voir si Ju'ien est parti ; i! embrasse ensuile tendrement AntGine.
Ah , mon cher Antoine ! mon vrai , mon unique ami, je perds le meilleur de tous les pères!.... Que dis -je, malheureux! c'est moi qui lui ai porté le
poignard dans le seilî. Il se renverse sur un fauteuil dans l'attitude d'un homme désolé.
ANTOINE
Remettez-vous, monsieur; pour vous consoler, allons, racontez-moi la cause de vos chagrins.
M. DE FERVAL , lui serrant la main.
Que je te les raconte ! j'expirerais avant d'avoir
fini ce triste récit. Ah , mon pauvre père ! monstre que je suis !.... Adieu, mon cher Antoine, adieu, homme digue et vraiment respectable ; souvenezvous quelquefois d'un ami qui fut plus imprudent que criminel.
ANTOINE
Mais je ne vous quitte pas; où voulez-vous aller, quel est votre dessein ?
M- DE FERVAL
Non , Antoine , vous ne me suivrez point. Abandonnez a son mauvais sort un malheureux qui est abandonné du ciel et de la terre, qui a mérité la malédiction de son père , qui lui a porté le coup de la mort... Ah ! quel pays, quel désert pourra cacher mes
remords et mon ignominie ! A Antoine qui veut parler.
Cessez de me presser ; tous les malheurs sont à ma suite; ma fortune s'est évanouie, à peine me reste-t-il le plus strict nécessaire.
ANTOINE
Eh bien, monsieur, j'ai un petit bien fort honnête, suffisant pour nous faire vivre à l'aise l'un et l'autre, nous le partagerons.
M. DE FERVAL
Que ce trait-là est admirable ! mais il ne me surprend point. Affectueusement. Oui , mon digne ami , j'accepte vos offres; que deviendrais-je sans vous? J'ai perdu le meilleur des pères, vous m'en tiendrez
LE BON PÈRE. 1/i5
lien; vous le remplacerez auprès de moi; qu'il me sera doux de vous donner ce titre !
ANTOINE
Monsieur, vous oubliez ce que je suis.
M. DE FER VAL
Je me souviens de votre vertu. Non, si mon malheureux père vivait, il ne penserait , il n'agirait pas autrement ; je ne sentirais pas pour lui plus d'attachement, plus de vénération.
ANTOINE , te jetant au cou de. M. de Ferva'.
Mon fils, mon cher fils , embrassez-moi. Vos sentiments répondent à mes espérances ; je m'aperçois que la séduction des mauvaises compagnies, l'étourderie de votre âge , et peut-être la dureté de votre oncle, ont été les seules causes d'un dérangement que vous avez sûrement actuellement en horreur. Ne pleurez plus un père qui vit encore , et qui ne vit que pour vous aimer.
M. DE FERVAL se j: tant aux pieds de son père.
Ah! vous êtes mon père!.... Comment ai-je pu vous méconnaître!.... Mais dans quel état !.... Ah ! mon père !
M. DE FERVAL père.
Pardonnez - moi cette supercherie , mon fils , il m'importait de sonder votre cœur; si le dérèglement de votre conduite l'eût gâté, ah! mon fils ! quel chagrin pour moi! je n'y aurais pas survécu. Vous pardonnerez aussi à votre oncle d'avoir donné les mains iv. 9
à mon projet. La lettre , le naufrage, tout cela était concerté entre nous. Tout a réussi heureusement au gré de nos désirs. Entrons auprès de votre oncle , vous y trouverez une sœur digne de vous : je coulerai, dans les embrassements d'enfants aussi bien nés, des jours que pourraient envier les plus heureux pères. Votre oncle sentira combien la manière dure et impérieuse avec laquelle il vous a toujours traité est dangereuse; elle est capable de vicier les plus heureux caractères. Il reconnaîtra la vérité du proverbe :
p;us fait douceur que violence.
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