SCÈNE KORALÏ, MATHIEU, SIMON; ensuite FRANÇOIS
MATHIEU
Bonjour, voisin Simon. J'aurais aujourd'hui trois ou quatre petites lieues à faire, ne pourriez-vous pas me prêter votre jument?
SIMON
Je ne demanderais pas mieux , voisin Mathieu ; mais c'est qu'il me faut porter trois sacs de blé au moulin tout-à-1'heure. Ma femme a besoin de farine ce soir.
MATHIEU
Le moulin ne va pas aujourd'hui. Je viens d'en tendre le meunier dire au gros Thomas que les eaux étaient trop basset.
SIMON
Est-il vrai? voilà qui me dérange. En ce cas, il faut que je coure à bride abattue chercher de la farine à la ville; ma femme serait d'une belle humeur si j'y manquais !
MATHIEU
Je puis vous sauver cette course. J'ai un sac tout
prêt de bonne mouture ; je suis en état de vous prêter autant de farine que vous en aurez besoin. SIMON.
Oh ! votre farine ne conviendrait peut-être pas à ma femme. Elle est si fantasque !
MATHIEU
Quand elle le serait cent fois plus ! C'est du blé que vous m'avez vendu, le meilleur, disiez-vous, que vous eussiez touché de votre vie. .
SIMON
Eh ! vraiment l'était— il aussi dans mon magasin. C'est de l'excellent blé, tout celui que je vends. Voisin, vous le savez, il n'y a personne qui aime a rendre service comme moi ; mais la jument a refusé ce matin de manger la paille, je crains qu'elle ne puisse pas aller.
MATHIEU
N'en soyez pas inquiet; je ne la laisserai pas manquer d'avoine sur la route.
SIMON
L'avoine est bien chère, voisin !
MATHIEU
Il est vrai; mais qu'importe! Quand on va pour de bonnes affaires, on n'y regarde pas de si près. SIMON.
Nous allons avoir du brouillard, les chemins seront glissants. Si vous alliez vous casser le cou ?
MATHIEU
Il n'y a pas de danger; votre jument est sûre. Ne
parliez-vous pas tout-à-1'heure de la pousser vousmême à bride abattue?
SIMON
C'est que ma selle est en lambeaux, et que j'ai donné ma bride à raccommoder.
MATHIEU
Heureusement j'ai une selle et une bride à la maison.
SIMON
Votre selle n'ira jamais à ma jument.
MATHIEU
Eh bien ! j'emprunterai celle de René.
SIMON
Bon ! elle n'ira pas mieux que la vôtre.
MATHIEU
Je passerai chez M. le comte. Le valet d'écurie est de mes amis ; il saura bien en trouver une qui aille , parmi vingt qu'a son maître.
SIMON
Certainement, voisin, vous savez que personne n'est disposé comme moi h obliger ses amis. Vous auriez de tout mon cœur ma jument; mais voilà quinze jours qu'elle n'a été pansée. Son crin n'est pas fait. Si on la voyait une fois dans cet état, je ne pourrais plus en trouver dix écus quand je voudrais la vendre.
MATHIEU
Un cheval est bientôt pansé. J'ai mon valet de ferme qui l'aura fait dans un quart d'heure.
SIMON
Cela peut être; mais à présent que j'y songe, elle a besoin d'être ferrée.
MATHIEU
Eh bien! n'avons- nous pas le maréchal a deux portes d'ici ?
SIMON
Oui-dh ! un maréchal de village pour ma jument ! Je ne lui confierais pas seulement mon âne. Il n'y a que le maréchal du roi au monde pour la bien chausser.
MATHIEU
Justement, mon chemin me conduit par la v.lle devant sa porte , et je n'aurai pas à me détourner d'un seul pas.
SIMON , apercevant au loia son \a!ei , il l'appelle. François ! François !
FRANÇOIS , fii s'avançaiif.
Que voulez-vous, maître?
SIMON
Tiens , voilà le voisin Mathieu qui voudrait emprunter ma jument. Tu sais qu'elle a une écorchure
sur le dos, de la largeur de la main n lui fait signe
de rœil. Va tout de suite voir si elle est guérie. François
sort en lui faisant signe qu'il a compris. Je pense qu'elle
doit l'être. Oh ! oui. Touchez là, voisin. J'aurai donc le plaisir de vous avoir obligé. Il faut s'entr'aidcr dans la vie. Si je vous avais refusé tout crûment ;
eh bien ! vous m'auriez refusé à votre tour dans une autre occasion, c'est tout simple. Ce qu'il y a de bon avec moi , c'est que mes amis me trouvent toujours au besoin. François rentre. Eh bien ! François, la plaie, comment va-t-elle ?