‹ Choix de petits drames en prose et en versChapitre 2 sur 139 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LES DEUX FRÈRES , assis.

ERNEST

D'abord , moil cher ami , il faut que je te remette sous les yeux ta fortune et la mienne , la différence de nos liaisons, et je te prouverai aisément quel est celui de nous deux qui est le plus raisonnable et le plus heureux;

EUGÈNE

Allons , je t'écoute.

ERNEST

J'ai eu comme toi pour tout patrimoine environ mille écus de rente ; né sans ambition et sans passion , un emploi honnête qui m'occupe me produit encore mille écus par an. Quand lin jeune homme double son revenu en travaillant, il doit èîre bien content, et je le suis. J'ai toujours eu. devant moi, Une certaine somme d'argent comptant qui n'est exposée à aucun revers de fortune. Je vis avec de bonnes gens qui, n'étant pas plus riches que moi , ne m'humilient point, et ne me feront jamais devenir la grenouille de la fable; je les peux croire mes amis,

parce que nous sommes de niveau en fortune, et que nous avons les mêmes désirs et la même façon de penser. Des soupers honnêtes sans faste , libres sans débauche, et animés seulement par l'âme et l'esprit des convives; des promenades plus choisies pour conserver la santé et admirer la nature que pour satisfaire l'orgueil et la convoitise; un jeu plus fait pour nous rendre gais, meilleurs amis et généreux, que sérieux, inquiets et avares : voilà notre vie, voilà la vie des honnêtes gens et des gens heureux autant que l'homme peut l'être. Voyons la tienne.

EUGÈNE

Oh ! à ce premier point de ton sermon , je devine aisément le second, et tu vas me faire un tableau dont j'aurai honte.

ERNEST

Tant mieux ; ce sera une preuve que tu n'as pas perdu tonte pudeur.

EUGÈNE

Allons , amuse-toi , voyons.

ERNEST

Tu as converti ton petit patrimoine en argent comptant; en très peu de temps, le jeu t'a favorisé au point que tu tiens une bonne maison : équipages, valets, grande chère, tout va bien jusqu'à présent; mais tout ce bonheur n'est établi que sur le hasard , qui peut avoir de cruels et de terribles caprices. Ton

LES LIAISONS DANGEREUSES. il

opulence extérieure t'a fait connaître la plus riche finance , les militaires les plus distingués et la plus haute robe; mais qu'est-ce que tous ces honnêtes gens-là sont pour toi? des connaissances de jeu et de plaisir. Dans le nombre, peux-tu compter un ami véritable ? Perds cette nuit tout ce que tu possèdes , et tu m'en diras des nouvelles demain. EUGÈNE.

Oh bien , par exemple , voilà pousser les choses à l'extrémité , et vous autres petits êtres rangés , vous croyez que dans le grand monde on ne se fait point d'amis comme entre vous. Raisonne plus juste, mon frère, et pense au contraire qu'on s'en fait de plus utiles et de plus puissants que ne le sont toutes vos bonnes gens qui ne peuvent rien , et dont la petite sphère est si bornée , qu'ils n'ont aucune ressource pour eux-mêmes.

ERNEST

Je sais bien que tous ces hommes élevés , ou par la fortune , ou par des places éminentes , se rendent des services mutuels , mais ce n'est qu'autant qu'ils savent qu'on peut leur en rendre aussi ; or un petit particulier comme toi, qui avec de l'argent et du bonheur, a pris son vol jusqu'à eux, s'il ne s'y soutient pas, s'il tombe, il est perdu, oublié, ou si l'on s'en souvient , c'est souvent plus pour le mépriser, que s'il ne s'était jamais fait connaître ; je tremble pour toi , mon frère , que ce malheur ne t'arrive quelque jour.

D'ailleurs , dans ton bonheur même , quelle vie mènes-tu? Par exemple, aujourd'hui que tu as assemblé une trentaine de nos joueurs fameux à un souper splendide , que tu fais suivre d'un bal de deux cents personnes, pour que le jeu n'ait pas l'air d'être le motif d'une si grande dépense, tu t'es tourmenté tout le jour pour donner tes ordres , et tu vas passer toute la nuit à te brûler le sang par toutes les révolutions précipitées qu'un gros jeu fait essuyer; appelles-tu cela vivre? Et tu vis comme cela à peu près tous les jours. Cette vie n'est-elle pas d'autant plus monotone, malgré son air de turbulence, que l'âme est toujours affectée de même et uniquement tourmentée du désir de gagner au jeu. Va, tu regarderais pareille vie comme un supplice, si en t'ôtant l'ivresse qui t'étourdit sur elle, on te forçait d'en avoir toutes les fatigues et toutes les inquiétudes.

EUGÈNE

Je sens que tu as raison ; mais je suis dans ce trainlà , et je me ferais moquer de tout le monde , si je me réduisais à vivre comme toi.

ER?ŒST.

Sois plus vrai , mon frère , et dis que ton orgueil et ton amour-propre ne seraient pas satisfaits; dis que pour vivre comme moi, il faudrait renoncer à tout ton faste, et que tu n'en as pas la force; tu es dans le plus brillant de ton songe; mais prends garde qu'une infortune soudaine ne te réveille malgré toi. Que

dis-je? une nuit malheureuse, une seule nuit peut tout renverser.

EUGÈNE

Va, mon frère, je joue, mais j'ai de la modération dans ce que je hasarde; je sais me borner dans le gain, et la perte jamais ne m'enivre. Allons , je vais descendre l'a-bas , et t'en donner une preuve. EttXEST.

Voilà donc le fruit de mes sages réflexions ! oh! je m'y attendais; mon pauvre frère, ton mal est sans remède , je te souhaite tout le bonheur possible.

EUGÈNE

Et toi , dors pour nous deux , nlon frère ; je te souhaite une bonne nuit.

Il apftèlléi

Dubois , éclaire-moi.

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