SCÈNE VI
JULIE, VICTORINE, madame FONT ANGE, portant un carton sous son bras.
MADAME FONTANGE , faisant une profonde révérence-
Votre servante , mesdemoiselles. Laquelle de vous deux , s'il vous plaît , est mademoiselle Victorine Valmont.
VICTOR1NE , sans se lever, d'un air négligent.
Je sais ce que c'est ; vous êtes la veuve Fontange sans doute. Apportez- vous mes dentelles?
MADAME FONTANGE
Oui, mademoiselle. Ella ouvre le carton et en tire les dentelles. Vous pouvez vous vanter d'avoir là ce qu'il y a de plus distingué. J'en portai l'autre jour de pareilles à la veuve d'un caissier, parce qu'une femme de condition les avait trouvées trop chères. JULLE, examinant les dentelles.
Voilà qui est vraiment magnifique.
VICTORINE
Cela suffit, madame Fontange; vous pouvez les les laisser ; le prix est arrêté à quatre louis.
MADAME FONTANGE
Hélas! ma chère demoiselle, c'est marché donné; j'y perds en vérité ; mais pour obliger une aimable personne comme vous, qui m'a promis sa pratique, il faut faire des efforts ; et puis j'espère que vous me dédommagerez une autre fois.
VICTORINE
Oui , oui , allez. Ma chère, vous aurez en moi une de vos meilleures pratiques... Vous pouvez laisser vos dentelles , vous dis-je , je les prends.
MADAME FONTANGE
J'entends bien , mademoiselle; mais... de l'argent.
VICTORINE
Ne soyez point inquiète ; cela vous sera payé dans quelques jours.
MADAME FONTANGE
Dans quelques jours ! Elle renferme ses dentelles. Oh !
mademoiselle , je ne peux pas attendre , je suis une pauvre femme qui vis au jour le jour, voyez-vous ; et puis, qui est-ce qui me répondra de ma marchandise ?
JULIE , à part.
Que voilà qui est bien fait !
VICTORINE, se levant.
Mais , ma chère madame Fontange , vous n'y pensez pas ; je suis bonne , je crois, pour payer vos dentelles, et le temps que je vous demande n'est pas long.
MADAME FONTANGE
Eh ! mais , bonne , si vous voulez ; toujours est-il que je ne peux vous les laisser à crédit. J ULIE , à sa sœur.
Laisse cela , ma sœur ; cette femme va d'impertinences en impertinences.
VICTORINE, ;'i Julie, vivement.
Mademoiselle, mêlez-vous, s'il vous plaît, de vos
affaires. Madame Fontange, cela est bien mal à vous; nous allons toucher incessamment un legs de cent mille écus qui nous vient d'un oncle qui avait une fortune considérable dans les Indes.
MADAME FONTANGE, froidement.
J'en ai entendu parler ; mais cela ne vient guère vite.
VIGTORINE , avec vitesse, et s'approchant de madame Fontange.
Cet argent arrive ; nous l'attendons de jour en jour ; vous ne pouvez manquer d'être payée.
MADAME FONTANGE
Oh , bien , je vous garderai les dentelles ; faitesmoi avertir dès qu'il sera arrivé.
VICTORINE , la caressant d'un air suppliant.
Ma chère madame Fontange , je suis morte si je ne porte pas dimanche ces dentelles; j'en ai parlé à quelques amies qui s'attendent à me les voir, et qui me désespéreront si je ne les ai pas...
MADAME FONTANGE
Mes dentelles me reviennent à plus de quatre louis ; comment les donner à crédit et à perte encore ?
VICTORINE , vivement.
Hé , qui vous dit de les donner à perte?
JULIE
Madame Fontange, ces dentelles-là sont belles, mais franchement vous les portez au-delà de leur valeur.
MADAME FONTANGE, d'un air dédaigneux.
Au-delà de leur valeur! des dentelles comme celles-là? vous êtes connaisseuse , à ce qu'il me pa-
raît. Au-delà de leur valeur ! est-ce qu'on veut voler le monde? est-ce qu'on n'a pas un honneur à garder?
VÎCtORÎNÉ , l'arrêtant.
Eh ! mon Dieu , laissez-la dire ; c'est à moi seule que vous avez affaire.
MADAME FONTANGE
Consentez à me les payer cinq louis , de cette façon-là je pourrai vous les donner à crédit pendant quelques jours.