TIRÉS
LA NEIGE
Après plusieurs annonces trompeuses de son retour, le printemps était enfin arrivé. 11 soufflait un vent doux qui réchauffait les airs. On voyait la neige se fondre , les gazons reverdir, et les fleurs percer la terre : on n’entendait que le chant des oiseaux. La petite Louise était déjà allée à la campagne avec son père. Elle avait entendu les premières chansons des pinsons et des merles , et elle avait cueilli les premières violettes. Mais le temps changea encore une fois. Il s’éleva tout à coup un vent de nord violent, qui sifflait dans la forêt, et couvrait les chemins de neige. La petite Louise entra toute tremblotante dans son lit, en remerciant
LA NEIGE
Dieu de lui avoir donné un gîte si doux , à l’abri des injures de l’air.
Le lendemain matin, lorsqu’elle se leva, ah!
tout, tout était blanchi. Il était tombé pendant la nuit une si grande quantité de neige , que les passants en avaient jusques aux genoux. Louise en fut attristée. Des petits oiseaux le paraissaient bien davantage. Comme toute la terre était couverte à une grande épaisseur, ils ne pouvaient trouver aucun grain, aucun vermisseau pour apaiser leur faim.
Tous les habitants emplumés des forêts se réfugiaient dans les villes et dans les villages, pour chercher des secours auprès des hommes. Des troupes nombreuses de moineaux, de linolcs, de pinsons et d’alouettes, s’abattaient dans les chemins et dans les cours des maisons, et furetaient des pattes et du bec dans les amas de débris, afin d’y trouver quelque nourriture.
Il vint près d’une cinquantaine de ces hôtes dans la cour de la maison de Louise. Louise les vit, et elle entra tout affligée dans la chambre de son père. « Qu’as-tu donc, ma fille? lui dit-il. — Ah! mon papa, lui répondit-elle, ils sont tous là dans la cour, ces pauvres oiseaux, qui chantaient si joyeusement il n’y a que deux jours., Us semblent transis de froid, et ils demandent de quoi manger. Voulezvous me permettre de leur donner un peu de grain?
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— Bien volontiers , » lui dit son père. Louise n’en attendait pas davantage. La grange était de l’autre côté du chemin : elle y courut avec sa bonne chercher des poignées de millet et de chènevis, qu’elle vint ensuite répandre dans la cour. Les oiseaux voltigeaient par troupes autour d’elle , et cherchaient le moindre petit grain. Louise s’occupait à les regarder, et elle en était toute réjouie. Elle alla chercher son père et sa mère pour venir aussi les regarder, et se réjouir avec elle.
Mais ces poignées de grain furent bientôt dévorées. Les oiseaux s’envolèrent sur les bords des toits, et ils regardaient Louise d’un air triste, comme s’ils avaient voulu lui dire : « N’as-tu rien de plus h nous donner? »
Louise comprit leur langage, elle part aussitôt comme un trait, et court chercher de nouveau grain. En traversant le chemin , elle rencontra un petit garçon qui n’avait pas . à beaucoup près , un cœur aussi compatissant que le sien. Il portait à la main une cage pleine d’oiseaux ; et il la secouait si rudement, que les pauvres petites bêtes allaient à tout moment donner de la tête contre les barreaux.
Cela lit de la peine à Louise. « Que veux-tu faire de ces oiseaux? demanda-t-elle an petit garçon. — Je n’en sais rien encore, réyWHÎit-il. Je vais chercher à les vendre ; et si persumne ne veut les acheter, j’en régalerai mou chat.
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— Ton chat? répliqua Louise; ton chat? ah! le méchant enfant !
— Oh ! ce ne seraient pas les premiers qu’il aurait croqués tout vifs; » et en balançant sa cage comme une escarpolette, il allait s’éloigner à grands pas.
Louise l’arrêta, et lui demanda combien il voulait de ses oiseaux. « Je les donnerai tous à un liard la pièce : il y en a dix-huit.
— Eh bien! je les prends, « dit Louise. Elle se fit suivre du petit garçon , et courut demander à son père la permission d’acheter ces oiseaux. Son père y consentit avec plaisir; il céda môme à sa fille line chambre vide, pour y loger ses hôtes.
Jacquot ( ainsi s’appelait le méchant garçon ) se retira fort content de son marché ; et il alla dire à tous ses camarades qu’il connaissait une petite demoiselle qui achetait les oiseaux.
Au bout de quelques heures , il se présenta tant de petits paysans à la porte de Louise , qu’on eût dit que c’était l’entrée du marché. Ils se pressaient tous autour d’elle, sautant l’un au-dessus de l’autre , et soulevant des deux mains leurs cages , pour lui demander la préférence , chacun en faveur de ses oiseaux.
Louise acheta tous ceux qui lui étaient présentés, et les porta dans la chambre où étaient les premiers.
La nuit vint. Il y avait bien longtemps que Louise ne s’était mise au lit avec un cœur aussi satisfait.
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« Ne suis-je pas bien heureuse , se disail-elle, d’avoir pu sauver la vie à tant d’innocentes créatures, et de pouvoir les nourrir? Lorsque l’été viendra, j’irai dans les champs et dans les l’orôts ,' tous mes petits hôtes chanteront leurs plus jolies chansons, pour me remercier des soins que j’aurai eus pour eux. » Elle s’endormit sur cette réflexion, et elle réva qu’elle était dans une forêt de la plus belle verdure. Tous les arbres étaient couverts d’oiseaux qui voltigeaient sur les branches en gazouillant , ou qui nourrissaient leurs petits : et Louise souriait dans son sommeil.
Elle se leva de fort bonne heure pour aller donner à manger à ses petits hôtes dans la volière et dans la cour ; mais elle ne fut pas aussi contente ce jour-là qu’elle l’avait été la veille. Elle savait Je compte de l’argent qu’elle avait mis dans sa bourse, et il 11e devait pas lui en rester beaucoup. « Si ce temps de neige dure encore quelques jours , ditelle, que vont devenir les autres oiseaux ? Les méchants petits garçons vont les donner tout vifs à leur chat; et faute d’un peu d’argent, je ne pourrai pas les sauver. »
Dans ces tristes pensées , elle tire lentement sa bourse, pour compter encore son petit trésor. Mais quel est son étonnement de la trouver si lourde ! Elle l’ouvre, et la voit pleine de pièces de monnaie de toute valeur, mêlées et confondues ensemble: il
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y en avait jusqu’aux cordons. Elle court vite à son père, et lui raconte, avec des transports de surprise et de joie, ce qui vient de lui arriver.
Son père la prit contre son sein, l’embrassa, et laissa couler ses larmes sur les joues de Louise.
« Ma chère fdle , lui dit-il , tu ne m’as jamais donné tant de satisfaction que dans ce moment. Continue de soulager les créatures qui souffrent; à mesure que ta bourse s’épuisera, tu la verras se remplir. *»
Quelle joie pour Louise! Elle courut dans la volière, ayant son tablier plein de chènevis et de millet. Tous les oiseaux voltigeaient autour d’elle , en regardant leur déjeuner d’un œil d’appétit. Elle descendit ensuite dans la cour, et offrit un ample repas aux oiseaux affamés.
Elle se voyait alors près de cent pensionnaires qu’elle nourrissait. C’était un plaisir, un plaisir! jamais ses poupées ni scs joujoux ne lui en avaient tant donné.
L’après-midi , en mettant la main dans le sac de chènevis, elle trouva ces paroles écrites dans un billet : « Les habitants de l’air volent vers toi , Seigneur, et tu leur donnes la nourriture ; tu étends la main, et tu rassasies de tes bienfaits tout ce qui respire. » Son père l’avait suivie. Elle se tourne vers lui, et lui dit . « Je suis donc à présent comme Dieu : les habitants de l’air volent vers moi; et lorsque j’étends la main, je les rassasie de mes bienfaits ?
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— Oui, ma fille, lui dit son père; toutes les fois que tu fais du bien à quelque créature, tu es comme Dieu. Quand tu seras plus grande, tu pourras secourir tes semblables , comme tu secours aujourd’hui les oiseaux; et tu ressembleras alors à Dieu bien davantage. Ah ! quel bonheur pour l’homme, lorsqu’il peut agir comme Dieu ! »
Pendant huit jours, Louise étendit sa main, et rassasia tout ce qui avait faim autour d’elle. Enfin la neige se fondit, les champs reprirent leur verdure; et les oiseaux qui n’avaient pas osé s’écarter de la maison, tournèrent leurs ailes vers la forêt.
Mais ceux qui étaient dans la volière , y restaient renfermés. Ils voyaient le soleil , volaient contre l'a fenêtre, becquetaient les vitrages. C’était en vain; leur prison était trop forte pour eux : Louise n’imaginait pas encore leur peine.
Un jour qu’elle leur apportait leur provision, son père entra quelques moments après elle. Elle fut bien aise de voir qu’il voulait être témoin de ses plaisirs. « Ma chère Louise, lui dit-il , pourquoi ces oiseaux ont-ils l’air si inquiet? il semble qu’ils désirent quelque chose. N’auraient-ils pas laissé dans les champs des compagnons qu’ils seraient bien aises de revoir?
— Vous avez raison, mon papa; ils me semblent tristes depuis que les beaux jours sont revenus. Je vais ouvrir la fenêtre, et les laisser envoler.
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— Je pense que lu ne ferais pas mal, lui répondit son père; tu répandrais la joie dans tout le pays. . Ces petits prisonniers iraient retrouver leurs amis ; et ils voleraient au-devant d’eux, comme lu cours au-devant de moi lorsque j’ai été quelque temps absent de la maison. »
Il n’avait pas fini de parler que déjà toutes les fenêtres étaient ouvertes. Les oiseaux s’en aperçurent, et en deux minutes il n’en resta pas un seul dans la chambre. On voyait les uns raser la terre du bout de l’aile, les autres s’élever dans les airs, quelques-uns s’aller percher sur les arbres voisins, et ceux-là passer et repasser devant la fenêtre avec des chants de joie.
Louise allait tous les jours se promener dans la campagne; de tous côtés elle voyait ou elle entendait des oiseaux. Tantôt une alouette partait à ses pieds, et chantait sa joyeuse chanson en s’élevant dans les nuages; tantôt c’était une fauvette qui fredonnait la sienne, en se balançant sur la plus haute branche d’un buisson ; et lorsqu’elle en entendait quelqu’un se distinguer par son ramage, Louise disait : « Voilà un de mes pensionnaires ; on connaît à sa voix qu’il a été bien nourri cet hiver. >»