M. DE VALENCE, VALENTIN
Valentin, à Matthieu qu'il repousse . Non, laissezinoi. Mon papa, c’est ce petit sot de paysan qui vient toujours m’interrompre dans ma lecture.
m. de valence. Pourquoi traiter de petit sol cet honnête garçon?
valentin. C’est qu’il ne sait rien.
m. de valence. De ce que tu as appris, à la lionne heure; mais il sait aussi bien des choses que tu ignores; et vous pourriez vous instruire tous les deux en vous communiquant vos connaissances.
valentin. Il peut apprendre beaucoup de moi; mais que puis-je apprendre de lui?
m. de valence. Si tu dois posséder quelque jour
une terre, crois-tu qu’il te soit inutile de prendre de lionne heure une idée des travaux de la campagne, d’apprendre à distinguer les arbres et les plantes, de connaître le temps des semences et des récoltes, d’étudier les merveilles de la végétation? Matthieu possède déjà toutes ces connaissances et ne demande qu’à les partager avec toi. Elles te seront un jour de la plus grande utilité. Celles, au contraire, que tu pourrais lui communiquer ne lui
108 LA VANITÉ PUNIE
serviraient à rien. Ainsi, tu vois que dans ce commerce tout l’avantage est de ton côté.
valentin. Mais , mon papa , me siérait-il bien d’apprendre quelque chose d’un petit paysan ?
m. de valence. Pourquoi non , s’il est en état de t’instruire? Je ne connais de véritable distinction entre les hommes que celle des talents utiles et de l’honnêteté; et tu conviendras que, sur ces deux points , il l’emporte également sur toi. valentin. Comment donc? sur l’honnêteté aussi? m. de valence. Elle consiste, dans tous les états, à remplir ses devoirs. Il remplit les siens envers toi en te montrant de l’attachement et de la complaisance. Remplis-tu de même les tiens envers lui et lui témoignes-tu de la bienveillance et de la douceur? Il paraît cependant les mériter. Il est actif et intelligent. Je lui crois de la bonté dans le caractère , de l’élévation dans le cœur et de la finesse dans l’esprit. Tu devrais t’estimer fort heureux d’avoir un compagnon aussi aimable et avec qui tu peux profiter en t’amusant. Son père est mon frère de lait et m’a toujours aimé avec tendresse. Je suis sûr que Matthieu n’en a pas moins pour toi. Tiens, le voilà qui rôde sur la terrasse pour te chercher; songe à le traiter avec affabilité. Il y a plus d’honneur et de probité dans sa chaumière que dans beaucoup de palais. Sa famille cultive nos terres de père en fils, et je serais bien aise
LA VANITÉ PUNIE. 109
que cette liaison se perpétuât entre nos enfants. ( Il sort. )