VALENTIN, MATTHIEU
Matthieu. Vous ne voulez donc pas mon petit bouquet, M. Valentin?
valentin. Fi de ton bouquet ! il n’y a ni renoncule, ni tulipe.
Matthieu. Il est vrai , ce ne sont que des fleurs des champs; mais elles sont jolies, et je pensais que vous n’auriez pas été fâché de les connaître par leur nom.
valentin. C’est une chose bien intéressante à savoir que le nom de tes herbes ! Tu peux les reporter où tu les as prises.
HO LA VANITÉ PUNIE
Matthieu. Si je l’avais su, je n’aurais pas pris tant (le peine à les cueillir. Je ne voulais pas rentrer hier au soir sans vous apporter quelque chose, et, comme je revenais un peu tard du travail, quoique j’eusse grande envie de souper, je m’arrêtai dans la prairie pour les ramasser au clair de la lune.
valentin. Tu me parles de la lune; sais-tu combien elle est grande?
Matthieu. Eh morguienne ! comme un fromage.
valentin. O l’ignorant petit rustre! ( Matthieu le regarde fixement avec de grands yeux et demeure immobile. Valentin se promène devant lui d’un air important , et , lui montrant son livre. ) Tiens, voilà Télémaque. As-tu lu cet ouvrage?
Matthieu. Il n’est pas dans notre catéchisme , et M. le curé ne m’en a jamais parlé.
valentin. Bon! comme si c’était un livre de paysan !
Matthieu. Pourquoi voulez-vous donc que je le connaisse? Oh! laissez-moi le voir.
valentin. Ne t’avise pas d’y toucher avec tes vilaines mains. {Il lui en saisit une.) Où as-tu donc pris ces gants de peau de buffle ?
Matthieu. Sous votre bon plaisir, ce sont mes mains, monsieur.
valentin. La peau en est si épaisse qu’on pourrait la tailler en semelles.
LA VANITÉ PUNIE. 111
Matthieu. Ce n’est pas de paresse quelles se sont épaissies. Vous savez très-bien parler, à ce que je crois, et cependant je ne voudrais pas me changer avec vous. Travailler bravement et laisser les autres en paix , voilà ce que je sais faire et ce que vous devriez apprendre. Adieu, monsieur.