SCÈNE III
LE PRINCE LOUIS, un OFFICIER, EUGÉNIE.
le prince, bas, à l'officier. Voyez donc cette charmante petite tille. Ne me découvrez pas; je veux lui parler. ( A Eugénie en lui frappant sur l’épaule. ) Tu travailles là de bon cœur, ma chère enfant?
Eugénie, surprise. Oh! monsieur, vous m’avez fait peur.
le prince. Je t’en demande pardon, ce n’était pas mon dessein. Pour qui prépares-tu donc ces
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fraises? Elles doivent être bien bonnes, épluchées d’une main si blanche et si grassouillette.
eugénie. Oserai-je vous en offrir? {Elle lui présente le chapeau .) Ne craignez rien, elles sont propres. Excusez -moi seulement de n’avoir pas une meilleure assiette. {Le prince en prend trois. Elle en présente aussi à l’officier , qui en prend deux.)
le prince. Je n’en ai jamais mangé de si bonnes. Sont-elles à vendre ?
eugénie. Non , monsieur, quand vous m’en donneriez je ne sais combien.
le prince. Tu as raison; elles sont sans prix, cueillies d’une si jolie petite main.
eugénie. Comme vous me parlez, monsieur! Oh!
ce n’est pas cela. Elles seraient bien à votre service, et toutes celles encore que mon frère et ma sœur pourraient cueillir jusqu’à ce soir. Mais {s’essuyant les yeux) elles sont pour notre bon papa. Ce sont aujourd’hui les premières que nous cueillons pour lui , et les dernières peut-être qu’il mangera avec nous.
le prince. Il est donc malade? et vous craignez apparemment pour sa vie ?
l’officier. Je me flatte que sa maladie n’est pas tout à fait désespérée, puisqu’il songe à manger des fraises.
eugénie. Vous n’y êtes pas, messieurs. Il est bien vrai qu’il a été malade tout cet hiver d’un cruel
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rhumatisme. Il n’en est pas môme encore entièrement guéri. Mais guéri, ou non, il faut qu’il parte demain.
le prince. En quoi ce départ est-il donc si nécessaire ?
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Eugénie. C’est que son régiment passe dans le village, et il doit le joindre à la marche.
le prince. Son régiment?
eugénie. Oui, le régiment du prince Charles.
le prince, bas à V officier. Je parierais que c’est une fille du capitaine de Gcrville.
eugénie, qui l’a entendu. Hélas! oui, messieurs, c’est le nom de mon papa. Le connaissez-vous?
le prince. Si nous le connaissons? Monsieur et moi nous sommes ses camarades.
eugénie. O Dieu! le régiment est-il si près? Est-ce qu’il passe aujourd’hui?
le prince. Non, mon enfant, ce n’est que demain. Nous avons pris les devants par ordre du prince. Une roue de notre voiture s’est brisée le long de ce bosquet ; nous y sommes entrés pour chercher de l’ombre. Tout doit être maintenant réparé. Ce petit sentier ne conduit-il pas au grand chemin ?
eugénie. Non, monsieur, il mène tout droit au village.
le prince. Et ce village appartient sans doute à votre bon papa?
Eugénie. O mon Dieu, que n’est-il aussi riçhe que vous le pensez! Mais non, il ne possède qu’une maisonnette, un petit jardin, ce bosquet, la prairie voisine. Lorsqu’il n’est pas au camp ou en garnison, c’est ici qu’il passe sa vie avec nous et notre maman.
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le prince. Il a donc été ipalade cet hiver?
eugénie. Hélas! oui, monsieur, à notre grand chagrin. Il ne pouvait, de douleur, remuer aucun de ses membres. De plus une vieille plaie qu’il avait à la tête, s’est rouverte. Et maintenant qu’il est près de se rétablir, il faut qu’il aille s’exposer à de nouveaux maux.
le prince. Pourquoi, dans cet état, ne pas demander son congé ? Il aurait pu fournir des attestations suffisantes du chirurgien.
eugénie. C’est bien aussi ce. qu’a fait maman; mais ses lettres sont restées sans réponse. Le roi n’a pas voulu l’en croire ; ou le prince , à qui appartient le régiment, est-il peut-être si dur....
le prince. Je crois bien que le roi ni le prince ne consentiraient qu’avec peine à perdre un si bon officier que votre papa , de qui mes jeunes camarades et moi nous pouvons recevoir de si utiles instructions.
eugénie. Effectivement vous paraissez bien jeune. Avez-vous encore votre papa et votre maman?
le prince, un peu embarrassé. Sans doute.
Eugénie. Qu’ils doivent avoir pleuré lorsque vous vous ôtes séparé d’eux! Comment ont-ils pu y consentir? Je sais ce qu’il nous en a coûté à maman et à nous, lorsque mon frère aîné est parti pour l’école militaire ; et ce n’est rien pourtant en comparaison de la guerre.
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le prince. Mon père est aussi au service.
Eugénie. Oh! les pères qui sont soldats sont tous un peu durs. Ce que je dis là pourtant n’est pas vrai de mon papa; il est si indulgent, si bon et si tendre! Un enfant n’a pas une âme plus douce. 11 n’y a que l’honneur sur lequel il est intraitable. Aussi , je pense que c’est sa faute s’il n’a pas son congé.
le prince. Comment cela?
eugénie. C’est qu’il ne l’a pas demandé sérieusement. Il disait toujours qu’on le regarderait comme un lâche s’il se retirait pendant la guerre. Il ne demandait que d’avoir assez de force pour monter à cheval , et pouvoir verser la dernière goutte de son sang au service de son pays. Eh bien ! le voilà satisfait ; mais nous , nous pauvres enfans , nous n’avons plus de père !
le prince. Ton père, jusqu’à présent, est toujours sorti de danger : pourquoi n’en échapperait-il pas encore? Rassure-toi, mon enfant, tous les mousquets ne portent pas.
eugénie. Mais ceux qui portent tuent leur homme. Et, dans le nombre , ne peut-il pas y en avoir un qui atteigne mon papa?
le prince. Il n’est que trop vrai. Mais quelle est cette jolie petite demoiselle que je vois venir?
eugénie. C’est ma sœur Cécile.
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