LE BANQUIER
Sur une table chargée, où les liasses ribondent, Serré dans un fauteuil étroit, morne et branlant, Il griffonne menu, au long- d'un papier blanc; Mais sa pensée, elle est là-bas au bout du monde.
Le Cap, Java, Ceylan vivent devant ses yeux
Et l'océan d'Asie, où ses mille navires
A l'Est, à l'Ouest, au Sud, au Nord, cing-lcnt et virent
Et, les voiles au clair, rentrent en des ports bleus.
Et les gares qu'il édifie et les rails rouges Qu'il tord en ses forges et qu'il destine au loin A des pays d'ébène et d'ambre et de benjoin, A des déserts, où seul encor le soleil bouge;
Et ses sources de naphle et ses mines de fer Et le tumulte fou de ses banques sonores Qui grise, enfièvre, exalte, halluciné, dévore Et dont le bruit s'épand au delà de la mer ;
Et les peuples dont les sénats sont ses g-arants ; Et ceux dont il pourrait briser les lois futiles, Si la débâcle ou la révolte étaient utiles A la marche sans fin de ses projets errants ;
Et les g-uerres vastes dont il serait lui-même
— Meurtres, rag-es et désespoirs — le seul vrai roi
Qui rongerait, avec les dents des chiffres froids,
Les nœuds tachés de sang' des plus ardents problèmes
Si bien qu'en son fauteuil usé, morne et branlant, Quand il griffonne, à menus traits, sur son reg-istre. Il lie à son vouloir bourgeois le sort sinistre Et domine le monde, où corne l'efiFroi blanc.
Oh 1 Tor f son or qu'il sème au loin, qu'il multiplie,
Là-bas, dans les villes de la folie,
Là-bas, dans les hameaux calmes et doux.
Dans l'air et la lumière et la splendeur, partout I
Son or ailé qui s'enivre d'espace,
Son or planant, son or rapace,
Son or vivant,
Son or dont s'éclairent et rayonnent les vents.
Son or qui boit la terre,
Par les pores de sa misère,
Son or ardent, son or furtif, son or retors,
Morceau d'espoir et de soleil — son or !
Il ignore ce qu'il possède
Et si son monceau d'or excède.
LES FORCES TUMULTUIliSES Il3
Par sa hauteur, les tours et les beffrois;
Il l'aime avec prudence, avec sang-froid,
Avec la joie âpre et profonde
D'avoir à soi, comme trésor et comme bien,
Sous la garde des cieux quotidiens,
Le bloc même du monde.
Et les foules le méprisent, mais sont à lui.
Toutes l'envient : l'or le grandit.
L'universel désir et ses milliers de flammes
Brûlent leur âme autant qu'ils ravagent son âme;
Il est celui qui divise le pain
Miraculeux du gain.
S'il les trompe, qu'importe.
Chacun revient, après avoir quitté sa porte.
Avec de grands remous
Sa force roule en torrent fou
Et bouillonne et bondit et puis entraîne
— Feuilles, rameaux, cailloux et graines —
Les fortunes, les épargnes et les avoirs
Et jusqu'aux moindres sous que recomptent, le soir
A la lueur de leur lanterne.
Les gens de ferme.
Ainsi, domptant les rois et les peuples et ceux
Dont la puissance pauvre, en ses coffres, expire,
Du fond de son fauteuil usé, morne et boiteux,
Il définit le sort des mers et des empires.