‹ Choix de poèmes;Chapitre 69 sur 95 · LA CONQUÊTE · texte numérisé non relu

LA CONQUÊTE

Le monde est trépidant de trains et de navires.

De l'Est à l'Ouest, du Sud au Nord, Stridents et violents, Ils vont et fuient;

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Et leurs signaux et leurs sifflets déchirent

L'aube, le jour, le soir, la nuit;

Et leur fumée énorme et transversale

Barre les cités colossales

Et la plaine et la grève et les flots et les cieux.

Et le tonnerre sourd de leurs roulants essieux,

Et le bruit rauque et haletant de leurs chaudières

Font tressaillir, à coups tumultueux de g-ong^.

Ici, là-bas, partout, jusqu'en son cœur profond,

La terre.

Et le labeur des bras et l'effort des cerveaux

Et le travail des mains et le vol des pensées.

S'enchevêtrent autour des merveilleux réseaux

Que dessine l'élan des trains et des vaisseaux,

A travers l'étendue immense et ang-oissée.

Et des villes de flamme et d'ombre, à l'horizon.

Et des gares de verre et de fonte se lèvent.

Et de grands ports bâtis pour la lutte ou le rêve

Arrondissent leur môle et soulèvent leurs ponts;

Et des phares dont les lueurs brusquement tournent

Illuminent la nuit et rament sur la mer;

Et c'est ici Marseille, Hambourg-, Glascow, Anvers,

Et c'est là-bas Bombay, Singapour et Melbourne.

Oh ces navires clairs et ces convois géants

Chargés de peaux, de bois, de fruits, d'ambre ou de cuivre

A travers les pays du simoun ou du givre,

A travers le sauvage ou torpide océan !

Oh ces forêts à fond de cale, oh ces carrières

Que transportent, le dos ployé, des lourds wagons

Et ces marbres dorés plus beaux que des lumières

Et ces minéraux froids plus clairs que des poisons,

l64 CHOIX DR POÈMES

Amas bariolé de dépouilles massives Venu du Gap^ de Sakhaline ou de Ceylan, Autour de quoi s'agite en rages convulsives Tout le combat de l'or torride et virulent !

Oh l'or ! sang- de la force implacable et moderne ; L'or merveilleux, l'or effarant, l'or criminel, L'or des trônes, l'or des ghettos, l'or des autels; L'or souterrain dont les banques sont les cavernes Et qui rêve, en leurs flancs, avant de s'en aller Sur la mer qu'il traverse ou sur la terre qu'il foule, Nourrir ou affamer, grandir ou ravaler Le coeur myriadaire et rouge de la foule 1

Jadis l'or était pur et se vouait aux dieux.

Il était l'âme en feu dont fermentait leur foudre.

Quand leurs temples sortaientblancs etnus de la poudre,

Il en ornait le faîte et reflétait les cieux.

Aux temps des héros blonds, il se fit légendaire;

Siegfried, tu vins à lui dans le couchant marin,

Et tes yeux regardaient son bloc auréolaire,

Luire, comme un soleil, sous les flots verts du Rhin.

Mais aujourd'hui l'or vit et respire dans l'homme.

Il est sa foi tenace et son dur axiome.

Il rôde, éclair livide, autour de sa folie

Il entame son coeur, il pourrit sa bonté ;

Quand la brusque débâcle aux ruines s'allie,

L'or bouleverse et ravage, telle la guerre,

Le formidable espoir des cités de la terre.

Pourtant c'est grâce à lui Que l'homme, un jour, a redressé la tête Pour que l'immensité soit sa conquête.

Oh l'éblouissement à travers les esprits !

LA MUr.TIPLK SPLKNDEtR

Les métaux conducteurs de rapides paroles,

Par dessus les vents fous, par dessous la mer folle.

Semblent les nerfs tendus d'un immense cerveau.

Tout paraît obéir à quelque ordre nouveau.

L'Europe est une forge où se frappe l'idée.

Races des vieux pays, forces désaccordées,

Vous nouez vos deslins épars, depuis le temps

Que l'or met sous vos fronts le même espoir battant;

Havres et quais gluants de poix et de résines.

Entrepôts noirs, chantiers grinçants, rouges usines,

Votre travail géant serre en tous sens ses nœuds

Depuis que l'or sur terre aveugle l'or des cieux.

C'est l'or de vie ou l'or de mort, c'est l'or lyrique

Qui contourne l'Asie et pénètre l'Afrique ;

C'est l'or par delà l'Océan^ l'or migrateur

Rué des pôles blancs vers les roux équateurs,

L'or qui brille sur les gloires ou les désastres,

L'or qui tourne, autour des siècles, comme les astres ;

L'or unanime et clair qui guide, obstinément,

De mer en mer, de continent en continent.

Où que leur mât se dresse, où que leur rail s'étire,

PartoutI l'essor dompté de.«s trains et des navires.

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