‹ Choix de poèmes;Chapitre 68 sur 95 · L'ARBRE · texte numérisé non relu

L'ARBRE

Tout seul,

Que le berce l'été, que l'agite l'hiver,

Que son tronc soit givré ou son branchage vert,

Toujours, au long des jours de tendresse ou de haine

Il impose sa vie énorme et souveraine

Aux plaines.

Il voit les mêmes champs depuis cent et cent ans

Et les mêmes labours et les mêmes semailles;

Les yeux aujourd'hui morts, les yeux

Des plus lointains aïeux

Ont regardé, maille après maille,

Se nouer son écorce et ses rudes rameaux.

Il présidait tranquille et fort à leurs travaux ;

Son pied velu leur ménageait un lit de mousse ;

Il abritait leur sieste à l'heure de raidi

Et son ombre fut douce

A ceux de leurs enfants qui s'aimèrent jadis.

Dès le matin, dans les villages,

D'après qu'il chante ou pleure, on augure du temps ;

Il est dans le secret des violents nuag-es

Et du soleil qui boude aux horizons latents;

Il est tout le passé debout sur les champs tristes.

Mais quels que soient les souvenirs

Qui, dans son bois, persistent,

Dès que janvier vient de finir

Et que la sève, en son vieux tronc, s'épanche.

Avec tous ses bourgeons, avec toutes ses branches,

— Lèvres folles et bras tordus —

Il jette un cri immensément tendu

Vers l'avenir.

LA MULTIPLE SPLENDEUR l6l

Alors, avec des rais de pluie et de lumière,

Il fixe le tissu de ses feuilles trémières ;

Il contracte ses nœuds, il lisse ses rameaux ;

Il pousse au ciel vaincu son front toujours plus haut;

Il projette si loin ses poreuses racines

Qu'il épuise la mare et les terres voisines

Et que parfois il s'arrête, comme étonné

De son travail muet, profond et acharné.

Mais pour s'épanouir et régner dans sa force.

Oh les luttes qu'il lui fallut subir, l'hiver !

Glaives du vent à travers son écorce,

Chocs d'ourag-an, rages de l'air.

Givres pareils à quelque âpre limaille,

Toute la haine et toute la bataille,

Et les grêles de l'Est et les neiges du Nord,

Et le gel morne et blanc dont la dent mord,

Jusqu'à l'aubier, l'ample écheveau des fibres,

Tout lui fut mal qui tord, douleur qui vibre,

Sans que jamais pourtant,

Un seul instant,

Ne s'alentît son énergie

A fermement vouloir que sa vie élargie

Fût plus belle, à chaque printemps.

En octobre, quand l'or triomphe en son feuillage, Mes pas larges encor, quoique lourds et lassés, Souvent ont dirigé leur long pèlerinage Vers cet arbre d'automne et de vent traversé. Comme un géant brasier de feuilles et de flammes. Il se dressait, tranquillement, sous le ciel bleu, Il semblait habité par un million d'âmes Qui doucement chantaient en son branchage creux. J'allais vers lui les yeux emplis par la lumière, Je le touchais, avec mes doigts, avec mes mains,

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Je le sentais boug-er jusqu'au fond de la terre

D'après un mouvement énorme et surhumain;

Et j'appujais sur lui ma poitrine brutale,

Avec un tel amour, une telle ferveur,

Que son rythme profond et sa force totale

Passaient en moi et pénétraient jusqu'à mon cœur.

Alors, j'étais mêlé à sa belle vie ample;

Je m'attachais à lui comme un de ses rameaux;

Il se plantait, dans la splendeur, comme un exemple ;

J'aimais plus ardemment le sol, les bois, les eaux,

La plaine immense et nue où les nuages passent ;

J'étais armé de fermeté contre le sort,

Mes bras auraient voulu tenir en eux l'espace;

Mes muscles et mes nerfs rendaient léger mon corps

Et je criais : « La force est sainte.

Il faut que l'homme imprima son empreinte,

Violemment, sur ses desseins hardis :

Elle est celle qui tient les clefs du paradis

Et dont le large poing en fait tourner les portes. »

Et je baisais le tronc noueux, éperdument.

Et quand le soir se détachait du firmament,

Je me perdais, dans la campagne morte,

Marchant droit devant moi, vers n'importe où,

Avec des cris jaillis du fond de mon cœur fou.

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