LES RYTHMES SOUVERAINS I7I
L'archang-c, avec angoisse, interrogeait, la nuit,
Le brusque et violent réveil de la dormeuse
Et les gestes épars de sou étrange ennui,
Mais Eve demeurait close et silencieuse.
Il consultait en vain les fleurs et les oiseaux
Qui vivaient avec elle au bord des sources nues,
Et le miroir fidèle et souterrain des eaux
D'où peut-être sourdait sa pensée inconnue.
Un soir qu'il se penchait, avec des doigts pieux,
Doucement, lentement, pour lui fermer les jeux,
Eve bondit soudain hors de son aile immense.
Oh! l'heureuse, subite et féconde démence,
Oue l'ange, avec son cœur trop pur, ne comprit pas.
Elle était loin qu'il lui tendait encor les bras
Tandis qu'elle levait déjà son corps sans voiles
Eperdument, là-bas^ vers des brasiers d'étoiles.
Adam la vit ainsi et tout son cœur trembla.
Jadis, quand, au soir descendant, ses courses
De marcheur solitaire erraient par là.
Joueuse, il l'avait vue au bord des sources
Vouloir en ses deux mains saisir
Les bulles d'eau fugaces
Que les sables du fond lançaient vers la surface;
Il l'avait vue encore ardente au seul plaisir
De ployer vers le sol, avec des doigts agiles,
Les brins d'herbe légers
Et d'y regarder luire et tout à coup bouger
Les insectes fragiles ;
Eve n'était alors qu'un bel enfant distrait
Quand lui, l'homme, cherchait déjà quelque aiitre vie
Non asservie.
Là-bas, au loin, parmi les monts et les forêts.
Eve voulait aimer, Adam voulait connaître ;
Et de la voir ainsi, vers l'ombre et la splendeur
Tendue, il devina soudain quel nouvel être
Eve, à son tour, sentait naître et battre en son cœur.
Il s'approcha, ardent et gauche, avec la crainte D'effaroucher ces yeux dans leur sonif^-e perdus; Des grappes de parfums tombaient des térébinthes Et le sol était chaud de parfums répandus.
Il hésitait et s'attardait quand la belle Eve, Avec un g-este fier, s'empara de ses mains, Les baisa long-uement, lentement, comme en rêve, Et doucement glissa leur douceur sur ses seins.
Jusqu'au fond de sa chair s'étendit leur brûlure. Sa bouche avait trouvé la bouche où s'embraser Et ses doigts épandaient sa grande chevelure Sur la nombreuse ardeur de leurs premiers baisers.
Ils s'étaient tous les deux couchés près des fontaines Où comme seuls témoins ne luisaient que leurs yeux. Adam sentait sa force inconnue et soudaine Croître, sous un émoi brusque et délicieux.
Le corps d'Eve cachait de profondes retraites Douces comme la mousse au vent tiède du jour ; Et les gazons foulés et les gerbes défaites Se laissaient écraser sous leur mouvant amour.
Et quand le spasme enfin sauta de leur poitrine Et les retint broyés entre leurs bras raidis, Toute la grande nuit amoureuse et féline Fit plus douce sa brise au cœur du paradis.
Soudain
Un nuage d'abord lointain.
LES KYTHMES SOUVEHAJNS I73
Mais dont se déchaînait le tournoyant vertig-e
Au point de n'être plus que terreur et prodig-e,
Bondit de l'horizon au travers de la nuit.
Adam releva Eve et serra contre lui
Le pâle et doux effroi do sa chair frissonnante.
Le nuag^e approchait, livide et sulfureux,
Il était débordant de menaces tonnantes
Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux,
A l'endroit même où les herbes sauvages
Ktaient chaudes encor
D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps.
Toute la rag"e
Du formidable et ténébreux nuag-e
Mordit.
Et dans l'ombre la voix du Seig-neur s'entendit.
Des feux sortaient des fleurs et des buissons nocturnes;
Au détour des sentiers profonds et taciturnes,
L'épée entre leurs mains, les ang'es flamboyaient;
On entendait rugir des lions vers les astres;
Des cris d'aig-le hélaient la mort et ses désastres;
Tous les palmiers g-éants, au bord des lacs, ployaient
Sous le même vent dur de colère et de haine.
Qui s'acharnait sur Eve et sur Adam, là -bas.
Et dans l'immense nuit précipitait leurs pas
Vers les mondes nouveaux de la ferveur humaine.
L'ordre divin et primitif n'existait plus. Tout un autre univers se dégag-eait de l'ombre Où des rythmes nouveaux encore irrésolus Entremêlaient leur force et leurs ondes sans nombre. Vous les sentiez courir en vous, grands bois vermeils, Tumultueux de vent ou calmes de rosée.
Et toi, montag-ne, et vous, neig-es cristallisées Là-haut en des palais de g'el et de soleil,
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Et toi, sol bienveillant aux fruits, aux fleurs, aux graines,
Et toi, clarté chantante et douce des fontaines,
Et vous, minéraux froids, subtils et ténébreux,
Et vous, astres mêlés au tournoiement des cieux,
Et toi, fleuve jeté aux flots océaniques,
Et toi, le temps, et vous, l'espace et l'infini,
Et vous enfin, cerveaux d'Eve et d'Adam^ unis
Pour la vie innombrable et pour la mort unique.
L'homme sentit bientôt comme un multiple aimant
Solliciter sa force et la mêler aux choses ;
11 devinait les buts, il soupçonnait les causes
Et les mots s'exaltaient sur ses lèvres d'amant ;
Son cœur naïf, sans le vouloir, aima la terre
Et l'eau obéissante et l'arbre autoritaire
Et les feux jaillissants des cailloux fracassés.
Les fruits tentaient sa bouche avec leurs ors placides
Et les raisins broyés des g-rappes translucides
Illuminaient sa soif avant de l'apaiser,
Fà la chasse et la lutte et les bêles hurlantes
Eveillèrent l'adresse endormie en ses mains,
Et l'org-ueil le dota de forces violentes
Pour que lui-même, un jour, bâtît seul son destin.
Et la femme, plus belle encor depuis que l'homme
Avait 'ému sa chair du frisson merveilleux,
Vivait dans les bois d'or baig-nés d'aube et d'arômes
Avec tout l'avenir dans les pleurs de ses yeux.
C'est en elle que s'éveilla la première àme
Faite de force douce et de trouble inconnu,
A l'heure où tout son cœur se répandait en flammes
Sur le g-erme d'enfant que serrait son flanc nu.
Le soir, lorsque le jour dans la g-loire s'achève
Et que luisent les pieds des troncs dans les forêts,
LES RYTHMES SOUVERAINS l^^
Elle étendait son corps déjà plein de son rêve
Sur les pentes des rocs que le couchant dorait ;
Ses beaux seins soulevés faisaient deux ombres rondes
Sur sa peau frémissante et claire ainsi que l'eau,
Et le soleil, frôlant toute sa chair féconde,
Semblait mûrir ainsi tout le monde nouveau.
Elle song-eait, vaillante et g"rave, ardente et lente,
Au sort humain multiplié par sou amour,
A la volonté belle, énorme et violente
Qui dompterait la terre et ses forces un jour.
Vous lui apparaissiez, vous, les douleurs sacrées.
Et vous, les désespoirs, et vous, les maux profonds,
Et d'avance la grande Eve transKg-urée
Prit vos mains en ses mains et vous baisa le front;
Mais vous aussi, g-randeur, folie, audace humaines.
Vous exaltiez son cœur pour en chasser le deuil,
Et vos transports naissants et vos ardeurs soudaines
Lui prédirent quels bonds soulèverait l'orgueil ;
Elle espérait en vous, recherches et pensées,
Acharnement de vivre et de vouloir le mieux
Dans la peine vaillante et la joie angoissée,
Si bien que, s'en allant un soir sous le ciel bleu,
Libre et belle, par un chemin de mousses vertes,
Elle aperçut le seuil du paradis, là-bas :
L'ange était accueillant, la porte était ouverte;
Mais, détournant la tête, elle n'v rentra pas.