‹ Choix de poèmes;Chapitre 75 sur 95 · LES RYTHMES SOUVERAINS · texte numérisé non relu

LES RYTHMES SOUVERAINS

Des couples d'enfants nus soutenaient des frontons, Des guirlandes jetaient ci et là leurs festons, Le long- serpent d'airain sortait de sa caverne, Judith se pavanait dans le saug d'Holopherne, Goliath s'écroulait ainsi qu'un monument Et vers les cieux montait le supplice d'Aman.

Et sans erreurs» et sans ratures,

Et jour à jour, et sans repos,

L'œuvre s'affermissait en sa pleine structure;

Bientôt

La Genèse régna au centre de la voûte ;

On y pouvait voir Dieu comme un lutteur qui joule

Avec le chaos sombre et la terre et les eaux ;

La lune et le soleil marquaient d'un double sceau,

Dans l'étendue ardente et Douvelle, leur place.

Jéhovah bondissait et volait dans l'espace.

Baigné par la lumière ou porté par le vent ;

Le ciel, la mer, les monts, tout paraissait vivant

D'une force ample et lente et dûment ordonnée ;

Devant son créateur, la belle Eve étonnée

Levait ses tendres mains et ployait le genou.

Tandis qu'Adam sentait le doigt du Dieu jaloux

Toucher ses doigts et l'appeler aux œuvres grandes;

Et Gain et Abel préparaient leurs offrandes;

Et le démon devenu femme et tentateur

Ornait de ses seins lourds l'arbre dominateur;

Et, sous les pampres d'or de son clos tributaire.

L'ivresse de Noé s'échouait sur le sol;

Et le déluge noir épandait comme un vol

Ses larges ailes d'eau sur les bois et la terre.

Dans ce travail géant que seul il acheva Michel- Ange brûlait du feu de Jéhovah ;

l8o CHOIX DR POÈMES

Un art surélevé jaillit de sa cervelle;

Le plafond fut peuplé d'une race nouvelle

D'êtres majestueux, violents et pensifs.

Son génie éclatait, austère et convulsif

Comme celui de Dante ou de Savonarole,

Les bouches qu'il ouvrait disaient d'autres paroles,

Les yeux qu'il éclairait voyaient d'autres destins,

Sous les fronts relevés, dans les torses hautains,

Grondait et palpitait sa jurande âme profonde ;

11 recréait, selon son cœur, l'homme et le monde

Si mag-nifiquement qu'aujourd'hui pour tous ceux

Que hantent les splendeurs et les g-loires latines,

Il a fixé, sous la voûte de la Sixtine,

Son preste tout puissant dans le g-este de Dieu.

Ce fut par un jour frais d'automne

Que l'on apprit enfin

Que le travail, dans la chapelle, avait pris fin

Et que l'œuvre était bonne.

La louang-e monta comme un flux de la mer

Avec sa vague ardente et son grondement clair.

Mais Jules deux, le pape, hésitant à conclure,

Son silence fit mal ainsi qu'une brûlure,

Et le peintre s'enfuit vers son isolement.

Il rentra, comme heureux, en son ancien tourment.

Et la rage et l'orgueil et leur tristesse étrange

Et le soupçon mal réfréné

Se remirent à déchaîner

Leur tragique ouragan à travers Michel-Ange.

Page 1