LES RYTHMES SOUVERAINS
Des couples d'enfants nus soutenaient des frontons, Des guirlandes jetaient ci et là leurs festons, Le long- serpent d'airain sortait de sa caverne, Judith se pavanait dans le saug d'Holopherne, Goliath s'écroulait ainsi qu'un monument Et vers les cieux montait le supplice d'Aman.
Et sans erreurs» et sans ratures,
Et jour à jour, et sans repos,
L'œuvre s'affermissait en sa pleine structure;
Bientôt
La Genèse régna au centre de la voûte ;
On y pouvait voir Dieu comme un lutteur qui joule
Avec le chaos sombre et la terre et les eaux ;
La lune et le soleil marquaient d'un double sceau,
Dans l'étendue ardente et Douvelle, leur place.
Jéhovah bondissait et volait dans l'espace.
Baigné par la lumière ou porté par le vent ;
Le ciel, la mer, les monts, tout paraissait vivant
D'une force ample et lente et dûment ordonnée ;
Devant son créateur, la belle Eve étonnée
Levait ses tendres mains et ployait le genou.
Tandis qu'Adam sentait le doigt du Dieu jaloux
Toucher ses doigts et l'appeler aux œuvres grandes;
Et Gain et Abel préparaient leurs offrandes;
Et le démon devenu femme et tentateur
Ornait de ses seins lourds l'arbre dominateur;
Et, sous les pampres d'or de son clos tributaire.
L'ivresse de Noé s'échouait sur le sol;
Et le déluge noir épandait comme un vol
Ses larges ailes d'eau sur les bois et la terre.
Dans ce travail géant que seul il acheva Michel- Ange brûlait du feu de Jéhovah ;
l8o CHOIX DR POÈMES
Un art surélevé jaillit de sa cervelle;
Le plafond fut peuplé d'une race nouvelle
D'êtres majestueux, violents et pensifs.
Son génie éclatait, austère et convulsif
Comme celui de Dante ou de Savonarole,
Les bouches qu'il ouvrait disaient d'autres paroles,
Les yeux qu'il éclairait voyaient d'autres destins,
Sous les fronts relevés, dans les torses hautains,
Grondait et palpitait sa jurande âme profonde ;
11 recréait, selon son cœur, l'homme et le monde
Si mag-nifiquement qu'aujourd'hui pour tous ceux
Que hantent les splendeurs et les g-loires latines,
Il a fixé, sous la voûte de la Sixtine,
Son preste tout puissant dans le g-este de Dieu.
Ce fut par un jour frais d'automne
Que l'on apprit enfin
Que le travail, dans la chapelle, avait pris fin
Et que l'œuvre était bonne.
La louang-e monta comme un flux de la mer
Avec sa vague ardente et son grondement clair.
Mais Jules deux, le pape, hésitant à conclure,
Son silence fit mal ainsi qu'une brûlure,
Et le peintre s'enfuit vers son isolement.
Il rentra, comme heureux, en son ancien tourment.
Et la rage et l'orgueil et leur tristesse étrange
Et le soupçon mal réfréné
Se remirent à déchaîner
Leur tragique ouragan à travers Michel-Ange.