DIALOGUE RUSTIQUE
LE JARDINIER
Avant de t'arrêter chez nous, en nos verg-ers. Où donc as-tu porté tes pas lointains, berger?
LE BERGER
Par les chemins g-riffus de ronces et d'épines
Aux pays violets de la maigre Campine
J'ai passé de long-s mois et gj-ardc les troupeaux;
Ou bien, encor, là-bas, en Flandre, au bord des flots
D'où je voyais les barques
Allant, venant où la pêche les parque
Avec leurs g-rands mâts clairs
Et leur voilure et leurs cordages
Gomme de mobiles villag-es
Peupler la mer.
Ce sont des sablons durs et des rég-ions rêches
Que ces pays couverts de grands vents ou d'embruns.
LE JARDINIER
La plaine avec ses jardins verts aux ombres fraîches A nourri mon enfance et mes jours un à un. Aujourd'hui je suis vieux ; mais Fart dont je dispose S'exerce encore à étayer au long des murs. D'après un jeu savant, d'après un métier sûr, La parure épineuse et flexible des roses. Je bêche encore; et ferme et dur est mon jarret. Mon front chenu détient encor plus d'un secret,
LLS BLBS UOUVANTS IQQ
Je ris tranquillemeut de celui qui jardine Selon quelque beau livre important et profond : Etant d'ici, je sens le sol jusqu'au trélond Gomme si mes deux pieds s'y perdaient en racines.
LB BERGER
Vous l'estimez donc bien, votre simple métier ?
LE JARDINIER
Autant que l'adorait mon pèie.
Il fut aussi, dans son beau temps, bon jardinier. Vois-tu, on ne fait bien que ce qu'on a vu faire Depuis l'enfance, à son foyer.
LE ËERGËR
Mon père, à moi,
Etait méchant et bon, tout à la fois.
Le soir, il s'en allait errer au fond des plaines
Et ne rentrait que las, fourbu et hors d'haleine,
Pour se coucher à l'aube et rêver en son lit.
Sur quel pivot tournait sa vie oscillatoire
Nul ne le sut jamais; et la mort et l'oubli
Ont effacé son nom des fragiles mémoires ;
Moi seul en cor je pense à lui.
LE JARDINIER
Gomme l'on sent déjà les lumières d'octobre
Ne plus baig-ner les fleurs que de rayons trop sobres
Et vainement dorer sur les pig-nons voisins,
Même à midi, le cœur acide des raisins!
Bientôt j'alig'nerai sous les longs toits de verre.
Très à l'abri des froids soudains et meurtriers,
Le feuillage noir et touffu de mes lauriers
Et je m'enfermerai avec eux dans la serre.
Alors des soins nombreux, précis et délicats
Occuperont mes jours auprès des plantes rares,
CHOIX DE POÉMBS
Si bien qu'on me prendra souvent pour un avare
Qui caresse les ors cachés de ses ducals.
Mes doig-ts durcis et gros, mes larg-es mains hâlées
Prépareront la noce en blanc des azalées
A l'heure où mord le g-ivre et travaillent les vents ;
Et l'humble cyclamen et le haut lis fervent
Et les géraniums et les fuchsias tristes
Dévoileront aux yeux quels sont mes g-oûts d'artiste.
LE BERGER
Nos pieds ne marchent pas dans le même sentier,
Mais vous aimez trop bien les choses que vous faites
Pour qu'un blâme, fût-il lég'er, naisse en ma tête.
Moi, je vis d'étendue et de marches au loin.
J'aime l'immensité et la beauté des plaines
Où le vent souffle et court et vole à perdre haleine,
N'ayant qu'un vieux berg-er rôdeur comme témoin.
Pourtant la plaine la plus belle
M'est toujours celle
Que font
Les dos mouvants de mes moutons,
Quand ils vag-uent, de l'aube au soir, en peloton,
Sur les éteules
Et que l'ombre g-éante et tranquille des meules,
Au coucher du soleil, s'étend sur leurs toisons.
Certes, j'ai quelquefois rêvé, à l'étourdie,
D'une existence au loin, en des pays, là-haut.
Mais je suis revenu toujours vers mon troupeau,
Aimant, pour l'en g-uérir, jusqu'à ses maladies.
Je peux soig-ner et les brebis et les béliers
Et leur langue et leurs yeux et leur corne et leurs pattes.
Je sais plus d'un remède étrang-e à employer
Et fais un baume avec des plantes écarlates
Que je cueille, tout seul, sous la lune, à minuit.
LES BLÉS MOUVANTS
LE JARDINIER
On le nomme sorcier, là-bas, dans le village.
LE BERGER
Je sais ce qui apaise et soulage,
Mais je n'ig-nore pas ce qui tue et détruit.
LE JARDINIER
Serait-ce vrai ce qu'on a dit dans les veillées?
LE BERGER
Plus d'un regard habite au fond de mes deux yeux,
Et ma vue est subtile et perce les feuillées ;
Tout mon crédit me vient de l'astre aux rayons bleus.
LE JARDINIER
Si nous n'étions amis, peut-être aurais-je crainte.
LE BERGER
Je ne suis ni le mal, ni la peur, ni l'effroi.
Pour tout homme qui croit à mon pouvoir, sans feinte ;
Je me sens fort, surtout, quand la nuit des beaux mois,
Je circule entouré de présages insignes
Et que tout feu tournant au ciel me semble un signe
Que l'avenir me fait et qu'il ne fait qu'à moi.
Mon cœur s'enfièvre et bat, mon âme est dans l'attente
Et c'est alors que les herbes et que les plantes
Aux lisières des bois me disent leur vertu,
Et que près d'un tilleul ou d'un charme tortu
Je fais vers les hameaux les gestes qui conviennent
Et dont seulK les grands yeux des astres se souviennent.
LE JARDINIER
Que n'ai-je ta puissance en consultant la nuit Par ma fenêtre, à l'heure où mon lit me réclame !
LE BERGER
Aimez votre foyer et soignez-en les flammes Et cultivez vos fleurs en leurs pots arrondis :
Votre esprit n'est point fait pour percer le mystère Dont le ciel suspend l'ombre ou le feu sur la terre; Le marais fume au loin et le temps va chang-er. Adieu, probe et doux jardinier.
LE JARDINIER
Adieu, berger.