‹ Choix de poèmes;Chapitre 84 sur 95 · LE MÉNÉTRIER · texte numérisé non relu

LE MÉNÉTRIER

Soir de juillet torride et sec.

Serrant le bois sonore au creux de son épaule,

Un joueur de rebec

S'est lentement assis et joue au pied d'un S9u|e.

Il chante pour lui seul et ne voit pas

Qu'en ce déclin du jour se rapprochent des pas

Sous les arbres, au long des routes;

Et qu'on se glisse derrière les troncs

Et qu'à demi cachés apparaissent des fronts

De jeunes filles qui l'écoutent,

Il sait rvthmer en ses chansons

Toute la ronde des saisons,

Mais aujourd'hui, seul lui importe

De célébrer les humbles clos

Avec leur vie et leurs travaux

Et leur repos

Quand, au soir descendant, on verrouille la porte.

Il a chanté d'abord

L'aube aux mains d'or

Qui passe en frissonnant sur la cime des hêtres

Et qui s'en vient, pour réveiller

Les fronts pesants sur l'oreiller.

Frapper chaque matin à la même fenêtre.

LKS BLÉS MOUVANTS 2o3

Il a chanté encor

Le bûcheron alerte et fort

Qui s'enfonce sous bois pour reprendre sa tâche

Et dont reluit soudain dans les massifs vermeils,

En plein soleil,

La hache.

lia chanté d'un g-osier ferme et plein La charrue entaillant les g-laises violettes. L'homme aux bras durs qui bêche et qui halète Et sa femme à genoux qui bine un champ de lin ;

Il a chanté, et maintenant il chante

La sieste de midi sous les branches pesantes;

L'horizon par les vents doucement secoué ;

Les long"s troupeaux en marche à travers route et plaine

Dont les dos inégaux et mouvants sous la laine

Apparaissent au loin comme un champ remué ;

Son rythme vit et fait trembler les vieux villaares

Du quadruple galop d'un volant attelage ;

Avec son mince archet mordant son rebec faux,

Il imite le bruit court et sifflant des faux

Ou le cri du grillon sous la fine poussière.

Il chante le beau gars, debout dans la lumière.

Qui s'étanche le front du revers de sa main.

Il indique le geste ondoyant d'un chemin

Qui s'incurve et s'éploie et contourne la haie.

Un bruissement s'entend sous la grande futaie

Et voici qu'à leur tour les bêtes au poil roux

Sortent de l'ombre et se hasardent

Et se glissent et s'approchent et, tout à coup.

Avec des yeux fixes et doux,

L'environnent et le regardent.

204 CHOIX DE P0ÂHE8

Le chant s'est arrêté et l'archet suspendu

Ne semble plus g-lisser que sur un rai de lune.

Les étoiles, là-haut, scintillent une à une ;

Un tel silence autour des bois s'est répandu

Qu'on croirait qu'il s'étend jusqu'au bout de la terre.

Doucement, lentement, le vieux ménétrier Se lève et puis s'en va par le prochain sentier Et puis s'efface et disparaît dans le mystère Autoritaire.

LES AILES ROUGES DE LA GUERRE

A Maurice Maeterlinck fraternellement.

AU REIGHSTAG

On m'affirmait :

« Partout où les cités de vapeurs s'enveloppent, Où l'homme dans l'effort s'exalte et se complaît, Bat le cœur fraternel d'une plus haute Europe.

De la Sambre à la Ruhr, de la Ruhr à l'Oural, Et d'AUemag-ne en France et de France en Espa|^ne L'ample entente disperse un grand souffle auroral Qui va de ville en plaine et de plaine en montagae.

Ici le charbon fume et là-bas l'acier bout. Le travail y est sombre et la peine y est rude, Mais des tribuns sont là dont le torse est debout Et dont le verbe éclaire an front les multitudes.

Aux soirs d'émeute brusque et de battant tocsin, Quand se forme et grandit la révolte brutale, Pour qu'.n soient imposés les vœux et les desseins Lev.s gestes fulguraux domptent les capitales.

Ils maîtrisent les Parlements astucieux Grâce à leur force franche, ardente et réfractaire, Ils ont le peuple immense et roug-e derrière eux Et leur grondant pouvoir est fait de son tonnerre.

Leurs noms sont lumineux de pays en pays ;

Dans les foyers où l'homme et la femme travaillent,

Où la fille est la servante des plus petits,

Leur image à deux sous s'épingle à la muraille.

On les aime : ne sont-ils point simples et droits, Avec la pitié grande en leur âme profonde? Et quand s'étend en sa totale ampleur leur voix, Ne couvre -t-elle point de sa force le monde? »

Et l'on disait en cor :

« Eux seuls tissent les rets où sera pris le sort. Qu'un roi hérisse un jour de ses armes la terre, Leur ligue contre lui arrêtera la guerre. »

Ainsi

S'abolissait l'effroi, le trouble et le souci

Et s'exaltait la foi dans la concorde ardente.

La paix régnait déjà, normale et évidente

Gomme un déroulement de jours, de mois et d'ans.

On se sentait heureux de vivre en un tel temps

Où tout semblait meilleur au monde, où les génies

Juraient de le doter d'une neuve harmonie.

Où l'hommeallait versl'homme et cherchait dans sesyeux

On ne sait quoi de grand qui l'égalait aux Dieux,

Quand se fendit soudain, en quelle heure angoissée !

Gette tour où le rêve étageait la pensée.

Ce fut en août, là-bas, au Reichstag, à Berlin, Que ceux en qui le monde avait mis sa foi folle Se turent quand sonna la mauvaise parole. Un nuage passa sur le front du destin.

LES AILES ROUGES. DE LA GUERRE 207

Eux qui l'avaient proscrite, accueillirent la guerre.

La vieille mort casquée, atroce, autoritaire,

Sortit de sa caserne avec son linceul blanc,

Pour en traîner l'horreur sur les pays sang-lants.

Son ombre s'allongea sur les villes en flammes,

Le monde se fit honte et tua la g^rande âme

Qu'il se faisait avec ferveur pour qu'elle soit

Un jour l'âme du Droit

Devant l'audace inique et la force funeste.

Aux ennemis dont tue et ravage le g^este,

Il fallut opposer un cœur qui les déteste ;

On s'acharna ensemble à se haïr soudain.

Le clair passé glissa au ténébreux demain,

Tout se troublait et ne fut plus, en somme,

Que fureur répandue et que rage dardée ;

Au fond des bourgs et des campagnes

On prenait peur d'être un vivant.

Car c'est là ton crime immense, Allemagne,

D'avoir tué atrocement

L'idée

Que se faisait pendant la paix,

En notre temps,

L'homme de l'homme.

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