LE MÉNÉTRIER
Soir de juillet torride et sec.
Serrant le bois sonore au creux de son épaule,
Un joueur de rebec
S'est lentement assis et joue au pied d'un S9u|e.
Il chante pour lui seul et ne voit pas
Qu'en ce déclin du jour se rapprochent des pas
Sous les arbres, au long des routes;
Et qu'on se glisse derrière les troncs
Et qu'à demi cachés apparaissent des fronts
De jeunes filles qui l'écoutent,
Il sait rvthmer en ses chansons
Toute la ronde des saisons,
Mais aujourd'hui, seul lui importe
De célébrer les humbles clos
Avec leur vie et leurs travaux
Et leur repos
Quand, au soir descendant, on verrouille la porte.
Il a chanté d'abord
L'aube aux mains d'or
Qui passe en frissonnant sur la cime des hêtres
Et qui s'en vient, pour réveiller
Les fronts pesants sur l'oreiller.
Frapper chaque matin à la même fenêtre.
LKS BLÉS MOUVANTS 2o3
Il a chanté encor
Le bûcheron alerte et fort
Qui s'enfonce sous bois pour reprendre sa tâche
Et dont reluit soudain dans les massifs vermeils,
En plein soleil,
La hache.
lia chanté d'un g-osier ferme et plein La charrue entaillant les g-laises violettes. L'homme aux bras durs qui bêche et qui halète Et sa femme à genoux qui bine un champ de lin ;
Il a chanté, et maintenant il chante
La sieste de midi sous les branches pesantes;
L'horizon par les vents doucement secoué ;
Les long"s troupeaux en marche à travers route et plaine
Dont les dos inégaux et mouvants sous la laine
Apparaissent au loin comme un champ remué ;
Son rythme vit et fait trembler les vieux villaares
Du quadruple galop d'un volant attelage ;
Avec son mince archet mordant son rebec faux,
Il imite le bruit court et sifflant des faux
Ou le cri du grillon sous la fine poussière.
Il chante le beau gars, debout dans la lumière.
Qui s'étanche le front du revers de sa main.
Il indique le geste ondoyant d'un chemin
Qui s'incurve et s'éploie et contourne la haie.
Un bruissement s'entend sous la grande futaie
Et voici qu'à leur tour les bêtes au poil roux
Sortent de l'ombre et se hasardent
Et se glissent et s'approchent et, tout à coup.
Avec des yeux fixes et doux,
L'environnent et le regardent.
204 CHOIX DE P0ÂHE8
Le chant s'est arrêté et l'archet suspendu
Ne semble plus g-lisser que sur un rai de lune.
Les étoiles, là-haut, scintillent une à une ;
Un tel silence autour des bois s'est répandu
Qu'on croirait qu'il s'étend jusqu'au bout de la terre.
Doucement, lentement, le vieux ménétrier Se lève et puis s'en va par le prochain sentier Et puis s'efface et disparaît dans le mystère Autoritaire.
LES AILES ROUGES DE LA GUERRE
A Maurice Maeterlinck fraternellement.
AU REIGHSTAG
On m'affirmait :
« Partout où les cités de vapeurs s'enveloppent, Où l'homme dans l'effort s'exalte et se complaît, Bat le cœur fraternel d'une plus haute Europe.
De la Sambre à la Ruhr, de la Ruhr à l'Oural, Et d'AUemag-ne en France et de France en Espa|^ne L'ample entente disperse un grand souffle auroral Qui va de ville en plaine et de plaine en montagae.
Ici le charbon fume et là-bas l'acier bout. Le travail y est sombre et la peine y est rude, Mais des tribuns sont là dont le torse est debout Et dont le verbe éclaire an front les multitudes.
Aux soirs d'émeute brusque et de battant tocsin, Quand se forme et grandit la révolte brutale, Pour qu'.n soient imposés les vœux et les desseins Lev.s gestes fulguraux domptent les capitales.
Ils maîtrisent les Parlements astucieux Grâce à leur force franche, ardente et réfractaire, Ils ont le peuple immense et roug-e derrière eux Et leur grondant pouvoir est fait de son tonnerre.
Leurs noms sont lumineux de pays en pays ;
Dans les foyers où l'homme et la femme travaillent,
Où la fille est la servante des plus petits,
Leur image à deux sous s'épingle à la muraille.
On les aime : ne sont-ils point simples et droits, Avec la pitié grande en leur âme profonde? Et quand s'étend en sa totale ampleur leur voix, Ne couvre -t-elle point de sa force le monde? »
Et l'on disait en cor :
« Eux seuls tissent les rets où sera pris le sort. Qu'un roi hérisse un jour de ses armes la terre, Leur ligue contre lui arrêtera la guerre. »
Ainsi
S'abolissait l'effroi, le trouble et le souci
Et s'exaltait la foi dans la concorde ardente.
La paix régnait déjà, normale et évidente
Gomme un déroulement de jours, de mois et d'ans.
On se sentait heureux de vivre en un tel temps
Où tout semblait meilleur au monde, où les génies
Juraient de le doter d'une neuve harmonie.
Où l'hommeallait versl'homme et cherchait dans sesyeux
On ne sait quoi de grand qui l'égalait aux Dieux,
Quand se fendit soudain, en quelle heure angoissée !
Gette tour où le rêve étageait la pensée.
Ce fut en août, là-bas, au Reichstag, à Berlin, Que ceux en qui le monde avait mis sa foi folle Se turent quand sonna la mauvaise parole. Un nuage passa sur le front du destin.
LES AILES ROUGES. DE LA GUERRE 207
Eux qui l'avaient proscrite, accueillirent la guerre.
La vieille mort casquée, atroce, autoritaire,
Sortit de sa caserne avec son linceul blanc,
Pour en traîner l'horreur sur les pays sang-lants.
Son ombre s'allongea sur les villes en flammes,
Le monde se fit honte et tua la g^rande âme
Qu'il se faisait avec ferveur pour qu'elle soit
Un jour l'âme du Droit
Devant l'audace inique et la force funeste.
Aux ennemis dont tue et ravage le g^este,
Il fallut opposer un cœur qui les déteste ;
On s'acharna ensemble à se haïr soudain.
Le clair passé glissa au ténébreux demain,
Tout se troublait et ne fut plus, en somme,
Que fureur répandue et que rage dardée ;
Au fond des bourgs et des campagnes
On prenait peur d'être un vivant.
Car c'est là ton crime immense, Allemagne,
D'avoir tué atrocement
L'idée
Que se faisait pendant la paix,
En notre temps,
L'homme de l'homme.