DE L'ABT POÉTIQUE
autres suivent la trace du premier. Si tu te sers des noms propres des Grecs et Romains, tu les tourneras à latermiliaison française, autant que ton langage le permet : car I y en a beaucoup qui ne s'y peuvent nullement tourner, ru ne rejetteras point les vieux mots de nos romans , lins les choisiras avec mûre et prudente élection. Tu pratiqueras bien souvent les artisans de tous métiers, comme de marine , vénerie , fauconnerie, et principalement les artisans de feu, orfèvres, fondeurs, maréchaux, mineralliers, Et de là tireras maintes belles et vives comparaisons avec! jes noms propres des métiers , pour enrichir ton œuvre st le rendre plus agréable et parfait. Car tout ainsi qu'on ae peut véritablement dire un corps humain beau, plaisant et accompli s'il n'est composé de sang , veines, artères et tendons, et surtout d'une plaisante couleur, ainsi la poésie ne peut être plaisante ni parfaite sans belles in* y entions, descriptions, comparaisons, qui sont les nerf» et la vie du livre qui veut forcer les siècles pour demeurer de toute mémoire victorieux, et maître du temps. Tu sauras dextrement z choisir et approprier à ton oeuvre les mots plus significatifs des dialectes de notre France, quand mêmement tu n'en auras point de si bons ni de si propres en ta nation , et ne se faut soucier si les vocables sont gascons, poitevins, normands, manceaux, lyonnais, ou d'autres pays, pourvu qu'ils soient bons a , .et que proprement ils signifient ce que tu veux dire, sans affecter par trop le parler de la cour, lequel est quelquefois très-mauvais,pour être le langage de demoiselles et jeunes gentils-
* Dextrement : adroitement.
a C'est ia tlkéorie de Montaigne, qui ne se fait faute, quand le français lui manque, d'appeler le gascon à son aide.
hommes qui font plus de profession de bien combattre que de bien parler. Et noteras que la langue grecque n'eût jamais été si féconde et abondante en dialectes et en mots, comme elle est , sans le grand nombre de républiques qui fleurissaient en ce temps-là, lesquelles comme amoureuse de leur bien propre, voulaient que leurs doctes citoyens écrivissent au langage particulier de leur nation: et de là sont venus une infinité de dialectes, phrases et minières déparier qui portent encore aujourd'hui surlefrrô la marque de leur pays naturel, lesquelles étaient tenue indifféremment bonnes par les doctes plumes qui écrivaient de ce temps là ; car un pays ne peut jamais être si parfut en tout, qu'il ne puisse encore quelquefois emprunter je 'ne sais quoi de son voisin, et ne fais point de doute q* s'il y avait encore en France des ducs de Bourgogne, de Picardie, de Normandie, de Bretagne, de Champagne* de Gascogne, qu'ils ne désirassent pour l'honneur de leu altesse , que leurs sujets écrivissent en la langue de le* pays naturel : car les princes ne doivent être moins curieui d'étendre leur langage par toutes nations que d'agrandir les bornes de leur empire ; mais aujourd'hui pour ce q« notre France n'obéit qu'à un seul roi, nous sommes contraints , si nous voulons parvenir à quelque honneur, * parler son langage, autrement notre labeur, tant fût-il honorable et parfait, serait estimé peu de chose, ou pe* être totalement méprisé.
De l'invention.
Pource qu'auparavant j'ai parlé de l'invention, il * semble être bien à propos de t'en dire un mot-L'inventi*