‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 119 sur 135 · RETRANCHÉES AUX PREMIÈRES ÉDITIONS · texte numérisé non relu

RETRANCHÉES AUX PREMIÈRES ÉDITIONS

J'irai toujours et rêvant et songeant, En cette prée où je vis l'angelette ', Qui d'espérance et de crainte m'allaite *, Et dans ses yeux mes destins va logeant.

Quel fil de soie en tresses Rallongeant Frappait ce jour sa gorge nouvelette ?

De quelle rose et de quelle fleurette Sa face allait comme Iris se changeant ?

Ce n'était point une mortelle femme

» JmfeMte : diminutif d'ange. ' M'aUatiê : me nourrit.

(*) Nous avons cm devoir, d'après l'autorité de Baon, rejeter aussi à la a de ce choix, quelques morceaux extraits de ceux que Ronsard luitéme avait retranchés à diverses fois et de toutes les éditions faites de son ivant et même de la dernière qu'il ordonna et qui fut faite aussitôt après m décès. Le lecteur nous saura gré sans doute de nous être montré toins sévère que l'auteur, et d'avoir conservé les pièces suivantes, qui jrtent la vive empreinte des qualités de l'illustre chef de la Pléiade.

Que je vis lors, ni de mortelle dame Elle n'avait ni le front, ni les yeux :

Donques, raison, ce ne fut chose étrange Si je fus pris : c'était vraiment un ange, Qui pour nous prendre était venu des deux.

Je vous envoie un bouquet que ma main Vient de trier de ces fleurs épanies * ; Qui ne les eût à ce vêpre * cueillies, Chutes à terre elles fussent demain.

Gela vous soit un exemple certain Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries, En peu de temps cherront3 toutes flétries, Et comme fleurs périront tout soudain.

Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame, Las! le temps non, mais nous nous en allons, Et tôt serons étendus sous la lame * :

Et des amours desquelles nous parions, Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle : Pource aimez-moi, cependant qu'êtes belle.

1 Épanies s épaaouies. * Cherront : fatvr te watt *«

* Vépre : êoir; do latin, veeper. 4 La lame : la. pierre dk testa*

ro.

Marie, vous passes en taille et en visage, En grâce, en ris, en yeux, en sein, et en teton Votre plus jeune sœur, d'autant que le bouton

a rosier franc surpasse une rose sauvage.

$ ne saurais nier qu'un rosier de bocage soit plaisant à l'oeil, et qu'il ne sente bon : si je ne dis pas que votre sœur Annon soit belle , mais quoi ! vous Fêtes davantage.

3 sais bien qu'après vous elle a le premier prix,

pie facilement on deviendrait épris

son jeune embonpoint,- si vous étiez absente.

lais quand vous paraissez, lors sa beauté s'enfuit, morne elle devient par la vôtre présente, ome les astres font, quand la lune reluit.

e crois que je mourrais si ce n'était la Muse

1 deçà, qui delà, fidèle m'accpmpagne,

1 bois, par champ, par eau, par taillis, par montagne,

de ses beaux présents tous mes soucis abuse '.

»i je suis ennuyé, je n'ai point autre ruse îr me désennuyer, que Glio m'accompaigne : 5t que je l'invoque, elle ne me dédaigne venir saluer, et jamais ne s'excuse.

Des présents des neuf Sœurs soit en toute saison ine toute ma chambre, et pleine ma maison : r la rouille jamais à leurs beaux dons ne touche.

Le thym ne fleurit pas aux abeilles si doux,

mme leurs beaux présents me sont doux à la bouche,

dont les bons esprits ne furent jamais soûls.

Àbuu : trompe, charme.

O ma belle maîtresse, à tout le moins prenez, De moi votre servant, ce rossignol en cage : Il est mon prisonnier, et je vis en servage Sous vous, qui sans merci en prison me tenez :

Allez donc, rossignol, en sa chambre, et sonnez Mon deuil à son oreille avec votre ramage, Et, s'il vous est possible, émouvez son courage1 A me faire merci, puis vous en revenez.

Non, non, ne venez point : que feriez-vous chez moi? Sans aucun reconfort, vous languiriez d'émoi, Un prisonnier ne peut un autre secourir.

Je n'ai pas, rossignol, sur votre bien envie, Seulement je me hais et me plains de ma vie, Qui languit en prison, et si* n'y peut mourir.

1 Courage : cœur. Bt si : et pourtant

L'an se rajeunissait en sa verte jouvence, Quand je m'épris de vous, ma Sinope cruelle : Seize ans étaient la fleur de votre âge nouvelle, Et votre teint sentait encore son enfance.

Vous aviez d'une infante encor la contenance, La parole et les pas; votre bouche était belle ; Votre front et vos mains dignes d'une immortelle, Et votre oeil qui me fiait trépasser quand j'y pense*

Amour, qui ce jour-là si grandes beautés vit, Dans un marbre, en mon cœur, d'un trait les écrivit:

Et si pour le jourd'hui vos beautés si parfaites

Ne sont comme autrefois, je n'en suis moins ravi : Car je n'ai pas égard à cela que vous êtes, Mais au doux souvenir des beautés que je vi.

Je ne saurais aimer autre que vous ; Non, dame, non, je ne saurais le faire : Autre que vous ne -me saurait complaire, Et fût Vénus descendue entre nous.

Vos yeux me Sont si gracieux et doux, Que d'un seul clin ils me peuvent défaire * , D'un autre clin tout soudain me refaire , Me faisant vivre ou mourir en deux coups.

Quand je serais cinq cent mille ans en vie, Autre que vous, ma mignonne, m'amie, Ne me ferait amoureux devenir :

II me faudrait refaire d'autres veines, Les miennes sont de votre amour si pleines, Qu'un autre amour n'y saurait plus tenir.

• Défaire ; faire périr.

Rossignol, mon mignon, qui par cette saulaie r Vas seul, de branche en branche, à ton gré voletant Et chantes à l'envi de moi, qui vais chantant Celle qui faut toujours que dans la bouche j'aie,

> Saulaie : lieu planté de tauJw

Nous soupirons tous deux : ta douce voix s'essaie De sonner les amours d'une qui t'aime tant, Et moi triste, je vais la beauté regrettant Qui m'a fait dans le coeur une si aigre plaie.

Toutefois, rossignol, nous différons d'un point, C'est que ta es aimé, et je ne le suis point, Bien que tous deux ayons les musiques pareilles :

Car tu fléchis t'amie au doux bruit de tes sons ; Mais la mienne qui prend à dépit mes chansons , Pour ne les écouter, se bouche les oreilles.

Je veux lire en trois jours l'Iliade d'Homère, Et pource, Corydon ', ferme bien l'huis sur moi ; Si rien me vient troubler, je t'assure ma foi, Tu sentiras combien pesante est ma colère.

Je ne veux seulement que notre chambrière Vienne faire mon lit, ton compagnon, ni toi ; Je veux trois jours entiers demeurer à requoi r, Pour folâtrer après une semaine entière.

Mais si quelqu'un venait de la part de Cassandre, Ouvre lui tôt la porte et ne le fais attendre, Soudain entre en ma chambre, et me viens accoutrer

Je veux tant seulement à lui seul me montrer : Au reste, si un Dieu voulait pour moi descendre Du ciel, ferme la porte, et ne le laisse entrer.

1 Corydon . nom poétique donné • Àreqttoi: en repos, du latia, rvfi l ar Ronsard à son valet. * Accoutrer : habiller.

J'ai reçu vos cyprès, et vos orangers verts: e cyprès est ma mort, l'oranger signifie )u Phébus me déçoit) qu'après ma courte vie ne gentille odeur sortira de mes vers.

, Recevez ces pavots que le somme a couverts 'un oubli stygien : il est temps que j'oublie 'amour qui sans profit depuis six ans me lie, ms alenter l la corde ou déclouer mes fers.

Pour plaisir, en passant, d'une lettre bien grosse es quatre vers suivans engrave sur ma fosse : Une Espagnole 2 prit un Tudesque3 en ses mains :

Ainsi le sot Hercule était captif d'Iole ; a finesse appartient à la race espagnole, t îa simple nature appartient aux Germains. »

4 Alenter : allonger. espagnole.

2 La famille d'Hélène était de race s Ronsard était originaire de Moravie.

A CLAUDE DE L AUBEPINE.

Je suis la nef, vous êtes mon pilote : Sans l'Aubépine on ne peut voyager ; {tous votre vent ma voile il faut ranger, Au gré duquel il convient que je flotte.

En pleine mer la tempête trop forte Pousse ma barque au rocher étranger :

De tous côtés j'aperçois le danger, Et si pour moi toute espérance est morte.

614 POfSlB» DIVERSES.

Forcez le ciel et la vague et le vent. Et mon vaisseau conduisez eu avant Au port heureux du tranquille rivage :

Cest bien raison que l'homme soit humain, Et qu'en voyant ses amis au naufrage, Au moins du bord il leur tende la main.

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