‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 118 sur 135 · DE L'ABT POÉTIQUE · texte numérisé non relu

DE L'ABT POÉTIQUE

lient au vulgaire leurs conceptions, par un langage iéjà reçu. Tu pourras avec licence user de la seconde personne pour la première, pourvu que la personne se finisse par une voyelle ou diphtongue , et que le mot suivant s'y commence, afin d'éviter un mauvais son jui te pourrait offenser, comme : j'allais à Tours , pour lire : j'allai à Tours; je parlais à madame, pour je parlai à madame, et mille autres semblables , qui te vieniront à la plume en composant. Tu pourras aussi ajouter par licence un s, à la première personne, pourvu que la rime du premier vers le demande ainsi. Exemple : Puisque le roi fait de si bonnes lois, Pour ton profit, ô France! je voudrois Qu'on les gardât. Tu ne rejetteras point les vieux verbes picards , comme voudroie pour voudroi, aimeroie, diroie, fer oie; car plus nous aurons de mots en notre langue, plus elle sera parfaite, et donnera moins de peine à celui qui voudra pour passe- temps s'y employer. Tu diras selon la contrainte de ton vers, or, ore, ores, adonq, adoncque, adoncques, avecq\ avecque, avecques, et mille autres que sans crainte tu trancheras et allongeras, ainsi qu'il te plaira, gardant toujours une certaine mesure consultée par ton oreille, laquelle est certain juge de la structure des vers comme l'œil de la peinture des tableaux. Tu éviteras toute orthographe superflue, et ne mettras aucunes lettres en tels mots si tu ne les profères , au moins tu en useras le plus sobrement que tu pourras; en attendant meilleure réformation , tu écriras, écrire, et non, escripre : deux, et non cieulx. Tu pardonneras encore à nos 2, jusques à tant qu'elles soient remises aux lieux où elles doivent servir, comme en roze , choze , épouze9 et mille autres. Quant au £, il est très-utile en notre langue,

comme en ces mots, kar, kalité, kantitè, kaquet, kabarel. et uon le c, qui tantôt occupe la force d'un k, tantôt dm s, selon qu'il a plu à nos prédécesseurs ignorants de le écrire, comme France, pour Franse; et si on te dit qu'oc prononcerait Fratize, tu répondras que la lettre 5 De « prononce jamais par un z. Autant en est-il de notre £,qi souvenfes fois occupe4 si misérablement Yi consonne, comme en langage pour langaje. Autant en est-il denofc q et du c, lesquels il faudrait totalement ôter, d'auto que le A, qui est le x des Grecs peut en notre langue seni* sans violence en lieu du q et du c. Il faudrait encore inventer des lettres doubles à l'imitation des Espagnols à II, et de gn, pour bien prononcer orgueilleux , movrgneur, et réformer, ou la plus grande part, notre a bc. lequel je n'ai entrepris pour le présent, Couvrant par si pet d'écriture la connaissance de la vérité d'orthographe et d: la poésie, que tu pourras plus amplement pratiquer de t- • môme, comme bien né, si tu comprends ce petit abre: lequel en faveur de toi a été en trois heures commence: achevé. Joint aussi que ceux qui sont si grands maîtres i préceptes, comme Quintilien, ne sont jamais volonté parfaits en leur métier. Je te veux encore avertir de n'en* cher point le latin, comme nos devanciers, qui ont tr sottement tiré des Romains une infinité de vocaï étrangers vu qu'il y en avait d'aussi bons en notre prop* langage. Toutefois, tu ne les dédaigneras, s'ils sont déjà -* eus et usités d'un chacun. Tu composeras hardimect •' mots, à l'imitation des Grecs et Latins, pouvu qu'ils som gracieux et plaisants à l'oreille, et n'auras souci de ce (T le vulgaire dira de toi-, d'autant que les poètes, comme '•*

1 Occupe : remplace.

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plus hardis, ont les premiers forgé et composé les mots , Lesquels pour être beaux et significatifs ont passé par la bouche des orateurs et du vulgaire, puis finalement ont été reçus, loués et admirés d'un chacun. J'ai entendu par plusieurs de mes amis que si ceux qui se mêlaient de la poésie, les plus estimés en ce métier, du temps du feu roi François et Henri, eussent voulu sans envie permettre aux nouveaux une telle liberté , que notre langue en abondance se fût eu peu de temps égalée à celle des Romains et des Grecs. Tu tourneras les noms propres des anciens à la terminaison de ta langue, autant qu'il se peut faire, à l'imitation des Romains, qui ont approprié ee qu'ils ont pu des Grecs à leur langue latine, comme 'OSuaoeuç, Ulysses,. Ulysse, ou par sincope Ulyss;'AyjX)<e\j<,, Achilles , Achille; 'HpaxXv-ç, Hercules , Hercule, ou Hercul; MevéXswç, Menelaus, Ménélas; NixoXetoç, IVicolaus, Nicolas. Les autres sont demeurés en leur première terminaison, comme Agamernnon, Hector, Paris, et plusieurs autres que tu pourras parci, par-là, trouver en la lecture des auteurfe. Tu ne dédaigneras les vieux mots français, d'autant que je les estime toujours en vigueur, quoi qu'on die, jusques à ce qu'ils aient fait renaître en leur place, comme une vieille souche, un rejeton ; et lors tu te serviras du rejeton et non de la souche, laquelle fait aller toute sa substance à son petit enfant, pour le faire croître et finalement rétablir en son lieu. De tous vocables, quels qu'ils soient, en usage , ou hors d'usage, s'il reste encore quelque partie d'eux, soit en nom, verbe, adverbe , ou participe , tu le pourras par bonne et certaine analogie faire croître et multiplier, d'autant que notre langue est encore pauvre, et qu'il faut mettre peine z , quoi que

1 Prendre la peine.

murmure le peuple, avec toute modestie, de l'enrichir* cultiver. Exemple des vieux mots : puisque le nom* verve nous reste 9 tu pourras faire sur le nom le verbe wver et l'adverbe vervement ; sur le nom tf moine ', «* ner, essoinement, et mille autres tels, et quand il n'y» rait que l'adverbe, tu pourras faire le verbe et le partie? librement et hardiment; au pis aller tu le coteras «I» marge de ton livre, pour donner à entendre sa signification; sur les vocables reçus en usage, comme pays, m feu, tu feras payser, ever, fouër, éventent, fouènwl,* mille autres tels vocables qui ne voient encore la huniè* faute d'un hardi et bienheureux entrepreneur. Or, si } connais que cet abrégé te soit agréable, et utile à la pointé, je te ferai un plus long discours de notre poé& comme elle se doit enrichir ; de ses parties plus nécessite du jugement qu'on en doit faire ; si elle se peut régler m pieds des vers latins et grecs ou non ; comme il fanteooposer des verbes fréquentatifs, inchoatifs, des noms fl* paratifs, superlatifs, et autres tels ornements de do* langage pauvre et manque 2 de soi , et ne se faut soo*comme je l'ai dit tant de fois, de l'opinion que pon^ avoir le peuple de tes écrits , tenant pour règle toute * surée, qu'il vaut mieux servir à la vérité qu'à ropfoioofc peuple , qui ne veut savoir sinon ce qu'il voit devant* yeux, et croyant à crédit3, pense que nos devanciers étii* plus sages que nous , et qu'il les faut totalement soit*

1 Essoine : peine, épreuve.

Pour son amant eût cette ensoine.

(Villon, Ballade des Dames du temps jadis. )

» Manque : adjectif; du latin, mancus, estropié, défectoee 3 A crédit : sans raison.

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sans rien inventer de nouveau, en ceci faisant grand tort à la bonne nature, laquelle ils pensent pour le jourd'hui être bréhaigne * et infertile en bons esprits, et que dès le commencement elle a répandu toutes ses vertus sur les premiers hommes, sans avoir rien retenu en épargne, pour donner, comme mère très-libérale, à ses enfants qui devaient naître après au monde, par le cours de tant de siècles à venir.

1 Bréhaigne : stérile.

ftQMSARb. — T. IL 43

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