‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 12 sur 135 · IU · texte numérisé non relu

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AU MEME (*)

A vous, race de rois, prince de tant de princes, Qui tenez dessous tous deux si grandes provinces , Qui par toute l'Europe éclairez tout, ainsi Qu'un beau soleil d'été de flammes éclairci , Que l'étranger admire et le sujet honore, Et dont la majesté notre siècle redore.

À vous, qui avez tout, je ne scaurais donner Présent , tant sohvil grand , qui vous puisse étrenner. La terre est presque vôtre, et, dans le ciel vous mettre, Je ne suis pas un dieu , je ne puis le promettre, C'est à faire au flatteur; je vous puis mon métier Promettre seulement : de l'encre et du papier.

Je ne suis courtisan ni vendeur de fumées 9 Je n'ai d'ambition les veines allumées , Je ne saurais mentir, je ne puis embrasser Genoux , ni baiser mains , ni suivre ni presser, Adorer, bonneter ', je suis trop fantastique : Mon humeur d'écolier, ma liberté rustique, Me devraient excuser, si la simplicité Trouvait aujourd'hui place entre la vanité.

C'est à vous , mon grand prince , à supporter ma faute , Et me louer d'avoir l'âme superbe et haute , Et l'esprit non servil , comme ayant de Henri Votre père et de vous trente ans été nourri.

a Bonneter : miner.

(*) Cette pièce fut adreuée au roi pour l'époque du premier jour dé Ta».

30 PBEM1ÈRE PABTIE

Un gentil chevalier qui aime de nature A nourrir des haras ', s'il trouve d'aventure Un coursier généreux, qui, courant des premier? Couronne son seigneur de palme et de lauriers, Et couvert de sueur, d'écume et de poussière, Rapporte à la maison le prix de la carrière • Quand ses membres sont froids , débiles et perclus T Que vieillesse l'assaut, que vieil il ne court plus, N'ayant rien du passé que la montre honorable , Son bon maître le loge au plus haut de l'étable, Lui donne avoine et foin , soigneux de le panser r Et d'avoir bien servi le fait récompenser ; L'appelle par son nom , et si quelqu'un arrive, Dit : Voyez ce cheval qui d'haleine poussive Et d'ahan * maintenant bat ses flancs à l'entour : J'étais monté dessus au camp de Montcontour, Je l'avais à Jarnac ; mais tout enfin se change. Et lors le vieil coursier, qui entend sa louange , Hennissant et frappant fa terre , se sourit, Et bénit son seigneur, qui si bien le nourrit.

Vous aurez envers moi (s'il vous plaît) tel courage, Sinon à vous le blâme, et à moi le dommage. Je rêve! votre main me doit faire sentir Que la maison des rois ne loge un repentir.

Mais je suis importun; la personne importune Ne rencontre jamais une bonne fortune : Laissons faire au destin qui nous donne la loi , Le destin, de grand -duc * vous a fait un grand roi : Puis il ne faut jamais ou parler à son maître, Ou faut de doux propos les oreilles lui paître.

* Haras, pour cbevaur. 3 Henri 111, duc d'Anjou da Yivtftt

* È>'»han : en haletant. de son frère Charles IX.

Sire , voici le mois ou le peuple romain, Qui tenait tout le monde enclos dedans la main, Donnait aux serviteurs, par manière de rire. Congé de raconter tout ce qu'ils voulaient dire « : Donnez-moi (s'il vous plaît) un semblable congé.

Qui, bons Dieux! n'écrirait, voyant ce temps ici? Quand Apollon n'aurait mes chansons en souci , Quand ma langue serait de nature muette, Encore par dépit je deviendrais poète.

C'est trop chanté d'Amour et en trop de façon : La France ne connaît que ce mauvais garçon, Que ses traits, que ses feux : il faut qu'une autre voie Par sentiers inconnus sur Parnasse m'envoie, Pour me serrer le front d'un laurier attaché, D'autre main que la mienne encore non touché \

Après que votre esprit et vos mains diligentes Seront lasses du faix des affaires urgentes , Aux heures de plaisir , vous pourrez votre esprit Ebattre quelquefois en lisant mon écrit.

Je serai comme un ours que le peuple aiguillonne. Qui renverse la tourbe, et mord toute personne, De grand ni de petit ne me donnant souci , Si l'oeuvre vous agrée, et qu'il vous plaise ainsi. J'ai trop longtemps suivi le métier héroïque , Lyrique, elégiaq' , je serai satirique, Disais-je à votre frère , à Charles mon seigneur, Charles qui fut mon tout , mon bien et mon honneur.

Ce bon prince en m'oyant se prenait à sourire , Me priait, m'exhortait, me commandait d'écrire ,

1 AtluiioD aux Saturnales. ' Imité de Lucrèce, III , v. ê.

D'être tout satirique instamment me pressait : Lors , tout enflé d'espoir dont le vent me paissait , Armé de sa faveur, je promettais de l'être : Cependant j'ai perdu ma satire et mon maître. Adieu , Charles, adieu , sommeilles en repos : Cependant que tu dors je suivrai mon propos.

Il n'y a ni rhubarbe , agaric ni racine, Qui puisse mieux purger la malade poitrine De quelque patient fiévreux ou furieux, Que fait une satire un cerveau vicieux ; Pourvu qu'on' la détrempe à la mode d'Horace, Et non de Ju vénal, qui trop aigrement passe : Il faut la préparer si douce et si à point , Qu'à l'heure qu'on l'avale on ne la sente point, ' Et que le moqueur soit à moquer si adestre l , Que le moqué s'en rie, et ne pense pas l'estre.

Recevez, s'il vous plaît, d'un visage serein Et d'un front déridé mon écrit , que la main Des Muses a dicté cette nouvelle année, Pour en vous étrennant voir leur troupe étrennée.

Ne les méprisez pas , bien que soyez issu D'une race et d'un sang de tant de rois conçu, Et ne fermez aux vers l'oreille inexorable : Minerve autant que Mars vous* rendra vénérable.

Homme, ne pensez être heureusement parfait : De même peau que nous nature vous a fait ; Dieu tout seul est heureux, notre nature humaine Misère sur misère en naissant nous amène : Et ne faut s'ébahir si nous avons ici Pour partage éternel la peine et le souci.

♦ Adeitrt .• adroit.

DU BOCAGE boyal. 33

Ou dit que Prométhée , en pétrissant l'argile , Dont il fit des humains l'essence trop fragile, Pour donner origine à nos premiers malheurs , En lieu d'eau la trempa de sueurs et de pleurs : Car plus l'homme est heureux , plus fortune l'épie : A telle qualitéznous traînons notre vie. Mais c'est trop babillé, il se faut dépêcher : Souvent en voulant plaire on ne fait que fâcher.

Quand Hercule ou Atlas ont chargé sur l'échiné De ce grand univers la pesante machine, Que de col et de tête et de bras bien nerveux, Se bandant sous le faix, lequel tomb'rait sans eux : Si quelque fâcheux sot arrivait d'aventure , Qui vînt les amuser d'une longue écriture , Ou d'un maigre discours, soit en prose ou en vers, Offenserait-il pas contre tout l'univers? Malin,j'offenserais contre toute la France * Dont vous portez le faix dès votre jeune enfanee , S'importun, j'amusais votre divin esprit ( Aux affaires bandé ) par un fâcheux écrit.

Dieu ne demande pas ( car Dieu rien ne demande )

Qu'on charge ses autels d'une pesante offrande : Il n'aime que le cœur 3, il regarde au vouloir : La seule volonté l'offrande fait valoir.

Ainsi suivant de Dieu la divine nature , Vous prendrez mon vouloir, et non mon écriture. *

1 A cette condition. 3 C'est le cœur qui fait tout.

3 ... In publira rommoda percem, ( La Fout., Pkilém. M Bouc )

Si longotermonr murer tua tempora, Cauai 4 Jfoit écriture : mon écrit, mon

(Boi»„ £>., II, i. ) ouYrage.

AU MÊME

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