SONGE
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Je songeais l'autre nuit que peu devant l'Aurore , Quand du soleil naissant les chevaux sont encore En la mer, et leurs crins s'épandent par les cieux, Qu'un buisson épineux se montrait à mes yeux , De ronces remparé, fortifié d'eau vive, Et d'un large fossé , dont la glissante rive Me montrait que du bas jusqu'au plus haut du bord Le passage était clos, tant le parc était fort.
Dedans faisait sa bauge une bête sauvage, Qui jamais autre part ne cherchait son gaignage r , S'aviandant * de glands,qui secs se dérobaient Des chênes en automne, et à terre tombaient. Les voisins du pays l'appelaient la Merveille 3 : Sa gueule était dentée, effroyable l'oreille , Ventre large et pansu, la peau rude au toucher, Et son front se dressait en pointé de clocher. Il n'y avait seigneur, marchand ni gentilhomme , Qui n'eût couru la bête , ainsi qu'on fait à Rome Le buffle par la ville , alors que les Romains De traits jetés sur lui se désarment les mains.
Au plus fort du taillis un gros hallier était,
1 Gaignage : pâture. 3 Merveille, monstre . En lati n , mon:.
* S'aviandant : se nourrissant. trvm a le sens de merveille, prodige.
(*) Allégorie forcée, remerciement au roi, dont la générosité lui footmt le moyen de continuer son poème.
DU BOCAGE BOYAL. 35
Où pour bien se baugcr le sanglier se mettait , Hallier que le soleil de ses rayons ne perce, Tant, rameaux sur rameaux,d'une obscure traverse Ensemble entrelacés,le haut s'épaississait , Et le bas plein d'effroi d'ombres se noircissait. Au milieu croupissait une mare fangeuse : Là soûlait « à midi cette bête outrageuse Fouiller, et tout son corps de bourbe revêtir.
Là, je pousse mes chiens pour la faire sortir , La, Tépieu dans la main, courageux, je devance Ma chasse de vingt pas, je la tance et retance, Je la presse et la hue,allant tout à l'entour, Mais en vain : car plus tôt je vis faillir le jour, Qu'elle osât approcher du monstre pour le mordre . Au contraire , il s'élance et les**mit en désordre , Massacrant la moitié , puis en les secouant Du groin les enlevait , et s'en allait jouant , Et morts les étendait sur le dos de la plaine.
Trois fois recru d'ahan* , trois fois repris haleine : Je retourne au combat de fureur transporté , Qu'un sanglier sur mes chiens eût l'honneur emporté.
11 était déjà nuit, et la lune première Dorait le haut des bois d'une blonde lumière , Quand , regardant son arc nouvellement plié D'une corne voûtée , ainsi je la priai :
« Lune , l'œil de la nuit , qui reluis à trois faces , Déesse des veneurs , des chemins et des chasses, Tu as courbé trois fois tes voûtes en un rond , Et trois fois replanté tes cornes à ton front, Depuis le jour qu'errant par ces bois, je m'amuse
1 Soûlait : avait coutume. a Rtcru dCahan ; accablé de fatigue.
36 PBBHTÂBE PABTIE
A suivre pour néant une bête qui ruse : Guide ma main, déesse , et m'enseigne le lieu D'où je pourrai sanglant retirer mon épieu , Et fais par ta faveur que mon souhait advienne , O des astres l'honneur, vierge latonienne * ! »
Comme ainsi je priois , la Lune m'entendit , Qui soudain de son ciel en terre descendit : Puis, dépouillant son front et sa corne argentine, Prit la forme et l'habit d'une mienne voisine , Qu'on disait toute nuit parler aux animaux, Et par charmes tirer les esprits des tombeaux , Ensorceler les bleds, et faire à contre-course Les ruisseaux ébahis retourner à leur source.
< Diane, fille de Latone, '
AU MÊME. X
LES PAhQUES.
Les Parques, qui leur chef de chêne couronnèrent, Le jour que tu naquis, ton corps environnèrent; Puis , en filant ta vie autour de leur fuseau , Et parfumant d'odeurs ton lit et ton berceau , Te chantèrent ces vers que les dieux approuvèrent , Et pour être gardés au ciel les engravèrent :
« Enfant, en qui le ciel renverse * son bonheur, Te remplissant autant de vertus et d'honneur Qu'Hercule en fut rempli le jour de sa naissance , Crois, pour te faire un jour l'ornement de la France.
1 Hënvtru : verte avec abondance.
Crois done, et deviens grand , et d'un bras enfantin, Riant dès le maillot, embrasse ton destin.
« Comme Alcide , qui fut- d'une force indomptée , Souffrit mille travaux sous son frère Eurystée, Tu dois dessous le tien l mille peines souffrir, Et d'un cœur généreux aux batailles t'offrir, Et faire craqueter dès ta jeunesse tendre Le harnois sur ton dos pour son sceptre défendre.
« Nous voyons la Charente et les bords d'alentour Déjà rougir de sang , et l'air de Montcontour S'infecter de corps morts , et ses plaines, semées D'os, porter à regret les mutines armées.
« Déjà nous te voyons , au milieu des travaux , Renverser à tes pieds chevaliers et chevaux, Et pendre sur ton front, pour éternelle gloire, L'honneur et le bonheur, la force et la victoire.
« C'est lors que tu rendras aux Français leurs autels, Et les temples sacrés de leurs sainte immortels Que la main huguenote aura rués par terre.
« Mais comme on voit les pins foudroyés de tonnerre, Tu foudroieras leur camp infidèle et félon , Ainsi que Brenne fut par les traits d'Apollon *.
« Après que la vertu , qui suit ta Majesté , Aura dessous tes pieds ton ennemi dompté, Et la longueur du temps jointe à l'expérience Tauront appris de vaincre avec la patience , Par elle te faisant des monstres le vainqueur,
1 Charles IX. de Delphes . Ils forent repousses et
2 Brenne : Brennus. Vers 270 avant leur chef ou Brenn se taa de honte et J. -C. les Gaulois attaquèrent le temple de désespoir.
JIONSARD. — T. II . 4
Élève après au ciel le courage et le cœur.
Estime tes sujets , corrige ta justice ;
Fais que les armes soient des nobles l'exercice :
Honore la science , honore les guerriers :
Les vieillards au conseil soient toujours les premiers :
Révère leur vieillesse , et tes pères les nomme.
« Puis, venu par vieillesse en l'âge où se consomme La vie et la chaleur, tu monteras aux cieux , Et boiras du nectar à la table des Dieux, Comme le preux Hercule, épousant la Jeunesse, Et Castor et Pollux , déités que la Grèce Mit au ciel, et leur nom sema par l'univers , Tant valent les vertus, les muses et les vers. »
Ainsi près de ton lit les trois Parques parlèrent, Et, baisant ton berceau, dedans l'air s'envolèrent.
AU MÊME