REINE D'ANGLETERRE
Mon cœur, ému de merveilles, se serre Voyant venir un Français d'Angleterre , Lors qu'il discourt combien votre beauté Donne de lustre à votre royauté Alors je dis, si cette reine Anglaise Est en beauté pareille à l'Ecossaise * , On voit ensemble, en lumière pareils, Dedans une île, éclairer deux soleils.
Ou bien on voit deux flammes éclairantes De même feu, mais de sort différentes.
On dit qu'au temps que les Dieux visitaient La bonne terre , et les peuples hantaient , Que l'île vôtre allait libre sur Tonde, Comme Délos errante et vagabonde, Et que son pied par un nouveau desti»
N'était serré d'un lien aimantin » ; Mais , sans tenir à nulle chaîne dure, Flot dessus flot, errait à l'aventure.
i Marie-Stuart. qui a la dureté du diamant ou plutôtdt
' Aimantin , du latin adamaniinus: l'acier.
DU BOCAGE ROYAL. L'i
A-donc Proté, joyeux en son courage D'un tel présent, gagne le bord à nage : Baisa la rive , et la terre accolla , Puis, vrai prophète , à File ainsi parla :
« Ile, qui fus solitaire et déserte, D'âpres buissons et d'épines couverte', Haute maison des sangliers écumeux , Et des grands cerfs au large front rameux , Qui n'eus jamais la poitrine férue x Du soc aigu de la croche charrue , Un temps viendra ( et le voici venir) Qu'on te doit voir triomphante tenir Le premier rang entre toutes les îles Qui sont en biens et en peuples fertiles :
« De tous les Dieux tu seras en honneur : Même Junon répandra le bonheur Dessus tes champs de sa mamelle pleine : Un seul, Bacchus, doit se bouffer 2 de haine Contre ton île ; et comme à tes voisins N'enrichira tes coteaux de raisins.
« Mais quelque jour Cérès la vagabonde , Ayant tourné les quatre parts du monde , Cherchant sa fille au travers des humains , Tenant deux pins allumés en ses mains, Doit arriver lassée à ton rivage , Qui pour du vin te doit faire un breuvage Non corrosif, ni violent, ni fort, Trouble cerveau, ministre de la mort, Mais innocent à la province angloise , Et de Cérès sera nommé cervoise3,
' Férue : frappée. s Cervoise : bière. Cette étymologie
3 Se bouffer : se gonfler. n'a rien de sérieux.
46 PHEMIÈBE PARTIE
Qui se pourra si gracieux trouver , Que tes voisins s'en voudront abreuver.
« Bientôt verras ta terre fructueuse Être en palais superbe et somptueuse , Et en cités et en ports spacieux, Dont les sommets voisineront les cieux.
« Alors Gérés, d'Amalthé la compagne, Fera jaunir de froment ta campagne , Et tous tes champs auront le ventre plein De mines d'or et d'argent et d'étain, Qu'au plus profond de tes plus riches veines Le grand troupeau des nymphes souterraines Iront cherchant, choisissant, affinant, Levant , cuisant , et d'un marteau sonnant Dessus l'enclume à la fournaise veuve, Feront d'argent ondoyer un grand fleuve, Qui doit servir de monnaie à chacun :
Car à chacun l'argent sera commun.
« D'autre côté, le long de tes rivages, Entre les fleurs, au milieu des herbages , Ou sur les monts aux verdoyants coupeaux , Verras errer mille et mille troupeaux, Blancs comme lait, dont la lune amoureuse De leurs toisons serait bien désireuse : Car, comme on dit , la lune eut le cœur pris D'une toison blanche de riche prix.
« Ainsi qu'on voit dessus l'arène blonde De la grand'mer une onde suivre une onde . Puis sur une autre une autre s'élever : Ainsi verras à l'étable arriver, Devers le soir, ou à midi sous l'ombre, De grands troupeaux une foule sans nombre,
DU BOCAGE HOYAX. 47
L'un après l'autre , et marchant en avant, D'un ordre épais iront s'entre-suivant, Troupe sur troupe, emplissant les étables : Les uns seront d'âge et de poil semblables , Les uns cornus, et les autres laineux, Dont les toisons crêpes de mille nœuds, Perdant par art leur première nature, Se changeront en diverse teinture , Que les grands rois tourneront en habits , Ornés du don de tes riches brebis.
« Contentez-vous , enfants , de votre terre , Et si ardents ne courez à la guerre : Comme amoureux du sang ne bataillez , Et vos voisins par armes n'assaillez :
Par vous ne soient en poignantes épées Ni vos râteaux ni vos faux détrempées ' , Et ne creusez vos sapins en vaisseaux , Et pour le gain ne tourmentez les eaux.
« Soient vos esprits amoureux de science Du cours du ciel ; ayez expérience Des arts humains qui font l'homme courtois : Vos grand's cités ornez de belles lois , Ne les changeant quand elles sont reçues Pour autres lois nouvellement conçues; Aimez les bons, châtiez les méchants , Et bien heureux vivez parmi vos champs. Las ! j'ai grand peur que ce morceau de terre Qui de la France est joint à l'Angleterre , Cause ne soit de malheur à venir.
« N'offensez point par armes ni par noise,
Détrempé** .* trempées.
Si m'en croyez, la province Gauloise :
Car bien qu'il fut destiné par les cieux Qu'un temps seriez d'elle victorieux, Le même ciel pour elle a voulu faire Autre destin au vôtre tout contraire.
« Le Gaulois semble au saule verdissant : Plus on le coupé et plus il est naissant , Et rejetonne en branches davantage , Prenant vigueur de son propre dommage : Pource vivez comme miables f sœurs :
Par les combats les sceptres ne sont seurs a.
« Quand vous serez ensemble bien unies , L'Amour, la Foi, deux belles compagnies, Viendront çà-bas 3 le cœur vous échauffer, Puis sans harnois, sans armes et sans fer, Et sans le dos d'un corselet vous ceindre, Ferez vos noms par toute Europe craindre : Et l'âge d'or verra de toutes parts Fleurir les lis entre les léopards <.
« Tu ne seras île bien accomplie, Claire d'honneur et de vertu remplie , Sinon au jour qu'une reine naîtra , Qui comme un astre ici apparaîtra :
Elle aura nom Elisabeth, si belle Qu'autre beauté ne sera rien près d'elle.
« Cette princesse , au cœur royal et haut , Pleine d'un sang tout magnanime et chaud , Jeune de face et vieille de prudence , Par grande ardeur fera la guerre en France , Couvrant le dos de Neptune venteux
1 Miables : amiables , amies. 3 Çà 6os:ici bas.
* Seurs : sûrs, assurés. * Les aj»** ': vmnct et d'Angleterre.
De caracons » et de vaisseaux ventreux , Qui de leurs creux, sur l'arène semée, Feront épandre une moisson armée D'hommes chargés de harnais frémissants., Et de chevaux aux combats hennissants.
« Mais rencontrant une reine prudente % Qui des Français sera sage régente, Vive d'esprit et mûre de conseil , Doit retirer soudain son appareil , Après avoir sa gloire accompagnée , Au premier bord, d'une ville gagnée (*).
« Puis sans avoir de Mars trop de souci , Elle étant reine , et l'autre reine aussi , Estimeront les martiales flammes Duire plutôt aux gendarmes qu'aux femmes , Qui de nature ont le sexe plus doux , Enclin à paix, ennemi de courroux.
« Pource on verra bientôt fleurir entre elles Des amitiés pour jamais éternelles , Qui les feront plus craindre que les rois, Qui sur le dos ont toujours le harnois ; D'autant qu'on voit la paix être meilleure Que le discord qui sans amis demeure. »
1 Caracons : sorte de navires. ' Catherine de Médicis»
(*) En 1562, Elisabeth se fit donner par Condé et Coligni , pour prix de ses secours aux protestants» la ville du Havre, qu'elle restitua deux ans après.