‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 14 sur 135 · DIALOGUE ENTRE LES MUSES DÉLOGÉES ET RONSARD · texte numérisé non relu

DIALOGUE ENTRE LES MUSES DÉLOGÉES ET RONSARD

De l'air abaissant l'œil le long d'une vallée, Je regardai venir une troupe hâlée, Lasse de long travail, qui par mauvais destin Avait fait ( ce semblait) un pénible chemin.

Elle était mal en conche x et pauvrement vêtue : Son habit attaché d'une épine pointue Lui pendait à l'épaule, et son poil * dédaigné Errait sale et poudreux , crasseux et mal peigné.

1 Af al en conche : mal équipée. ' Son poil : Ses cheveux.

DU BOCAGE HOYAL. 39

Toutefois de visage elle était assez belle : Sa contenance était d'une jeune pucelle , Une honte agréable était dessus son front, Et son œil éclairait comme les astres font : Quelque part qu'en marchant elle tournât la face , La vertu la suivait, l'éloquence et la grâce; Montrant en cent façons, dès son premier regard , Que sa race venait d'une royale part : Si bien qu'en la voyant, toute âme généreuse, Se réchauffant d'amour, en était 'amoureuse.

Devant la troupe allait un jeune jouvenceau1 -, Qui portait en courrier des ailes au chapeau , • Une houssine en main de serpens tortillée, Et dessous pauvre habit une face éveillée : Et montrait à son port quel sang le concevait , Tant la garbe a de prince au visage il avait.

Tout furieux d'esprit 3, je marchai vers la bande, Je lui baise la main , puis ainsi lui demande ( Car l'ardeur me poussait de son mal consoler, M'enquérir de son nom , et de l'ouïr parler ) :

Quel est votre pays , votre nom , et la ville Qui se vante de vous? L'une, la plus habile De la bande,répond : « Si tu as jamais veu Ce Dieu * qui de son char tout rayonné de feu Brise l'air en grondant, tu as vu notre père : Grèce est notre pays , Mémoire est notre mère.

« Au temps que les mortels craignaient les déités, Ils bâtirent pour nous et temples et cités : Montagnes et rochers, et fontaines et prées, Et grottes et forêts nous furent consacrées,

1 Mercure. * plein do délite poétique.

' La garbo : le galbe, la figure. 4 Jupiter.

40 PBEM1ÈBE PARTIE'

Notre métier était d'honorer les grands rois , De rendre vénérable et le peuple et les lois , Faire que la vertu du monde fût aimée , Et forcer le trépas par longue renommée : D'une flamme divine allumer les esprits, Avoir d'un cœur hautain le vulgaire à mépris, Pie priser que l'honneur et la gloire cherchée, Et toujours dans le ciel avoir l'âme attachée.

« Nous eûmes autrefois dçs habits précieux, Mais le barbare Turc, de tout victorieux, Ayant vaincu l'Asie et l'Afrique , et d'Europe La meilleure partie , a chassé notre trope De la Grèce natale , et, fuyant ses prisons, Errons, comme tu vois, sans biens et sans maisons, Où le pied nous conduit, pour voir si sans excuses Les peuples et les rois auront pitié des Muses. »

Des Muses ? dit-je lors. Êtes-vous celles-là Que jadis Hélicon les neuf Sœurs appela ? Que Cyrrhe * et que Phocide avouaient leurs maîtresses , Des vers et des chansons les savantes déesses? Vous regardant marcher nu-pieds et mal en point , J'ai le cœur de merveille et de frayeur époint, Et me repens d'avoir votre danse suivie , Usant à vos métiers le meilleur de ma vie.

Je pensais qu'Amalthée eût mis entre vos mains L'abondance et l'argent, l'autre âme des humains : Maintenant je connais , vous voyant affamées , Qu'en esprit vous paissez seulement de fumées , Et d'un titre venteux, antiquaire et moisi , Que pour un bien solide en vain avez choisi.

Pour suivre vos fureurs misérables nous sommes.

1 Cirrba, ville de l'hocide, voisine de Delphes

Certes, vous ressemblez aux pauvres gentilshommes, Lors que tout est vendu, levant la tête aux cieux , N'ont plus autre recours qu'à vanter leurs aïeux :

Que vous sert Jupiter, dont vous êtes les filles? Que servent vos chansons, vos temples et vos villes ? Ce n'est qu'une parade , un honneur contrefait , Riche de fantasie, et non pas en effet.

Vertu, tu m'as trompé , te pensant quelque chose ! Je connais maintenant que le malheur dispose De toi qui n'es que vent , puisque tu n'as pouvoir De conserver les tiens qui errent sans avoir Ni faveur ni amis , vagabonds d'heure en heure, Sans feu, sans lieu , sans bien, sans place ni demeure.

— «Ah ! que tu es ingrat de nous blâmer ainsi ! Que fusses-tu sans nous qu'un esprit endurci , Consumant, casanier, le plus beau de ton âge En ta pauvre maison, ou dans un froid village, Inconnu d'un chacun ? où t'ayant abreuvé De nectar, et l'esprit dans le ciel élevé , > Tavons fait désireux d'honneur et de louanges, Et semé ton renom par les terres étranges , De tes rois estimé , de ton peuple chéri , Ainsi que notre enfant en notre sein nourri.

« Dieu punit les ingrats : à tous coups que la foudre

Trébuchera de l'air, tu auras peur qu'en poudre

Tune sentes ton corps et ta tête briser,

Pour la punition d'ainsi nous mépriser.

Pource ajoute créance à qui bien te conseille :

Aide-nous maintenant , et nous rends la pareille. »

Que voulez- vous de moi ? L'une des sœurs alors

Qui la bande passait de la moitié du corps ,

Me contre-répondit. « Nous avons ouï dire

AI PBEMIÈRE PARTIE

Que le prince qui tient maintenant votre empire , Et qui d'un double sceptre honore sa grandeur, Est dessus tous les rois des lettres amateur, Caresse les sa vans, et des livres fait compte, Estimant l'ignorance être une grande honte : Dis-lui de notre part qu'il lui plaise changer En mieux notre fortune , et nous donne à loger. » — Vous m'imposez au dos une charge inégale x : J'ai peu de connaissance à sa grandeur royale ; C'est un prince qui n'aime un vulgaire propos, Et qui ne veut souffrir qu'on trouble son repos , Empêché tous les jours aux choses d'importance , Soutenaut presque seul tout le faix de sa France, Méditant comme il doit son peuple gouverner, Et faire dessous lui l'âge d'or retourner, Honorer les vertus et châtier le vice, Défenseur de la loi , protecteur de justice.

Je n'ose l'aborder, je crains sa majesté, Tant je suis ébloui des rais de sa clarté : Pour ce cherchez ailleurs un autre qui vous mène; Adieu troupe savante , adieu belle neu vaine*.

Prince, qui nous servez de phare et de flambeau, Ne laissez point errer sans logis ce troupeau, Troupeau de sang illustre et d'ancienne race , Pauvre , mais de bon cœur, digne de votre grâce ; Jupiter le conçut lequel vous a conçu : Ainsi de même père ensemble avez reçu L'être et l'affinité : Vous, comme le plus riche, A vos pauvres parents ne devez être chiche.

* Qualité materUm vrstrls, qui srribitii, aequam

Viribut. 1H0*., Bpitt md Pis ,v. 38 )

' Lm neuf Muses.

AU BOl CHARLES IX.

Ce roi qui doit ( ce dit la Destinée ) Teoir sous soi la terre dominée , Aura le teint comme entre noir et blond , Pâle -vermeil , le visage un peu long , Les yeux châtains , la taille droite et belle , Posé maintien, la grâce naturelle, Une voix douce, un parler sage et prompt, Belle la grève ' et la main et le front, Ayant au corps une âme généreuse , Et la jeunesse active et vigoureuse.

Au reste , humain , non trompeur, non moqueur, Non renfrogné , non rempli de bas cœur, Non abuseur, non controuveur de ruses, Et par sus tout grand hôtelier des Muses : Qui de la main en laquelle il aura L'estoc sanglant, en sa tente écrira, Comme un César, des livres dont la gloire Des ans vainqueurs combattra la victoire , Portant au front deux replis * de laurier, Pour être ensemble et savant et guerrier : Car pour bien faire il faut qu'un roi se serve De Tune et l'autre excellente Minerve 3.

Or, en voyant tous ces signes en vous , Je suts certain ( ainsi le croyons tous) Qu'êtes ce roi de qui la Parque sage A tant rendu par écrit témoignage ,

• Crève : jambe. * Minerve, détsao de la guerre et

2 Dtux repli» : deux couronnes. des beaux arts.

44 PBEMIÈBE PARTIS

Yous ordonnant tout ce grand univers .

Et c'est pourquoi je vous offre mes vers. Avec l'ouvrier, qui bouillonne d'envie D'user pour vous ses plumes et sa vie.

A TRÈS-HAUTE ET TRÈS-ILLUSTRE ET TRÈS-VER- TUEUSE PRINCESSE, ELISABETH,

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