‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 21 sur 135 · ANGELOT. J · texte numérisé non relu

ANGELOT. J

Je gage mon grand bouc , qui par mont et par plaine Conduit seul un troupeau, comme un grand capitaiue. Il est fort et hardi , corpulent et puissant, Brusque, prompt, éveillé , sautant et bondissant, Qui gratte en se jouant de l'ergot de derrière ( Regardant les passants ) sa barbe mentonnière : Il a le front sévère et le pas mesuré , La contenance fière et l'œil bien assuré : Il ne doute1 les loups, tant soient-ils redoutables, Ni les mâtins armés de^ colliers effroyables , Mais , planté sur le haut d'un rocher épineux, Les regarde passer, et si se moque d'eux.

Son front est remparé de quatre grandes cornes ; Les deux proches des yeux sont droites comme bornes Qu'un père de famille élève sur le bord De son champ, qui était naguères en discord , : Les deux autres, qui sont prochaines des oreilles , £n douze ou quinze plis se courbent à merveille^ , D'une entorse ridée, et en tournant se vont Cacher dessous le poil qui lui pend sur le front.

Dès la pointe du jour, ce grand bouc ne sommeille ; S N'attend que le pasteur son troupelet réveille, Mais il fait un grand bruit dedans l'étable, et puis. En poussant le crouillet 3, de sa corne ouvre l'huis 4 ; Et guide les chevreaux, qu'à grands pas il devance Comme de la longueur d'une moyenne lance,

1 Doute : redoute. » Crouillet : verrou.

* En discord : en litige. « L'huis : U porté.

76 LES ÉGLOGURS.

Puis les ramène au soir, à pas comptés et longs, Faisant sous ses ergots poudroyer les sablons.

Jamais en nul combat n'a perdu la bataille , Rusé dès sa jeunesse , en quelque part qu'il aille , A D'emporter la victoire : aussi les autres boucs Ont crainte de sa corne , et le révèrent tous. Je le gage pourtant : vois comme il se regarde : Il vaut mieux que le cerf que ta Toinon te garde. ^

navarin. •

J'ai dans ma gibecière un vaisseau * fait au toury De racine de buis , dont les anses d'autour D'artifice excellent de même bois sont faites, Où maintes choses sont diversement portraites.

Presque tout au milieu du gobelet est peint Un Satyre cornu , qui de ses bras étrelnt, Tout au travers du corps, une jeune bergère, Et la veut faire choir dessous une fougère.

Son couvrechef lui tombe, et a de toutes parts, A l'abandon du vent, ses beaux cheveux épars : Dont elle courroucée, ardente en son courage, Tourne, loin du Satyre, arrière le visage, Essayant d'échapper, et de la dextre main Lui arrache le poil du menton et du sein, Et lui froisse le nez de l'autre main senestre z, Mais en vain , et toujours le Satyre est le maistre.

Trois petits enfants, nus de jambes et de bras, Taillés au naturel , tout potelés et gras, Sont gravés à l'entour : l'un, par vive entreprise, Veut faire abandonner au Satyre sa prise , Et d'une infante main, par deux et par trois fois,

* F aisseau ; vase. a Senestre : gauche ; du latin, «inùftr

LES ÉGLOGimS. 77

Prend celle du bouquin ' , et lui ouvre les doigts.

L'autre, enflé de courroux, d'une dent bien aiguë Mort ce Dieu ravisseur par la cuisse pelue , Se tient contre sa grève a, et si fort Ta mordu Que le sang sur la jambe est partout descendu , Faisant signe du pouce à l'autre enfant qu'il vienne, Et que par l'autre cuisse, à belles dents le tienne : Mais lui, tout renfrogné, pour néant supplié, Se tire, à dos courbé, une épine du pied , Assis sur un gazon de verte pimprenelle , Sans se donner souci de l'autre qui l'appelle.

Une génisse auprès lui pend sur le talon, Qui regarde tirer le poignant aiguillon De l'épine cachée au fond de la chair vive , Et toute est tellement à ce fait attentive, Que, béante, elle oublie à boire et à manger : Tant elle prend plaisir à ce petit berger. ^1 vy, u<i . » ^ , ? \ Qui, en grinçant les dents, tire à la fin l'épine, \ *

Et tombe de douleur renversé sur l'échiné.

Un houbelon 3 rampant, à bras longs et retors, De ce creux gobelet passemente * les bords , fit court en se pliant à l'entour de l'ouvrage : Tel qu'il est toutefois, je le mets pour mon gage.

1 Le bouquin : le dieu aux pieds de 3 Houbelon : houblon.

bouc * Passemente ; entoure, brode.

2 Crève : jambe.

LES PASTEURS ÀLUYOT ET FRESNET (*). >

Paissez, douces brebis, paissez cette herbe tendre; Ne pardonnez aux fleurs : vous n'en sauriez tant prendre

'*) MM. Robertet d'Alaye el Roberiet de Fresnes, secrétaires d'Êlak

78 LES EGLOGUES.

Par l'espace d'un jour, que la nuit eu fuyant, Humide, n'en produise autant qu'auparavant.

De là, vous deviendrez plus grasses et plus belles , L'abondance de lait enflera vos mamelles, Et suffirez assez pour nourrir vos agneaux , Et pour faire en tout temps des fromages nouveaux. Et toi, mon chien Harpaut, sûre et fidèle garde De mon troupeau camus , lève l'œil, et prends garde Que je ne sois pillé par les loups d'alentour, Cependant qu'en ce bois je me plaindrai d'amour. /^

Or sus , mon Aluyot , allons, je te supplie , -yt Soulager en chantant le soin qui nous ennuie ; Allons chercher le frais de cet antre moussu. Creusé dedans le flanc de ce tertre bossu : Et là, nous souvenant de nos chères amies, Qui sont de nos langueurs doucement ennemies , Tous deux, en devisant, par ordre nous dirons Nos plaintes aux rochers qui sont aux environs , Afin que quelque vent rapporte à leurs oreilles Les soucis que nous font leurs beautés nonpareilles .

Nous sommes arrivés dedans l'antre sacré : Je m'en vais le premier ( ainsi te vient à gré ) Te chanter ma complainte : ayant ouï la mienne , Secondant ma douleur, tu me diras la tienne.

FBESNET.

Ma belle Marion (*), dont le cher souvenir Me fait comme Niobe en rocher devenir, Pour l'absence de toi je hais ma propre vie , Qui, dédaignant mon cœur, malgré moi t'a suivie Pour loger en tes yeux, qui ore de si loin

(*) Marion que célèbre de Fresnes est sans doute Marie Clansse, sa femme. fille de Come Clausse , secrétaire d'Élat , qui céda sa charge à son gendre eu 1657.

Me remplissent le cœur de tristesse et de soin.

Rien ne m'est agréable après si longue absence -, J'espère sans espoir : la peur et l'espérance Combattent ma raison , mais l'amoureuse peur Assaut ma patience, et vainc toujours mon cœur.

Rien ne me réjouit : soit que la jeune Aurore De roses et d'oeillets l'orient recolore , Soit que le soleil pousse en la mer ses chevaux , 11 voit mes yeux en pleurs et mon cœur en travaux.

Quand le soir est venu, je conte ma fortune , Maintenant aux forêts , maintenant à la lune : J'erre de bois en bois , car, en lieu de dormir, Impatient d'amour, je ne fais que gémir ; Si je dors de fortune, et si celui qu'on nomme Le frère de la mort1, me déçoit par le somme , Cent fantômes divers s'apparaissent à moi , Qui me font en dormant trembler le cœur d'effroi ; Je rêvasse en esprit , je bâille , je m'allonge. Tantôt son beau portrait, qui me revient en songe, Me fuit, me suit, me tient, et en le poursuivant, En lieu de l'embrasser, je ne prends que du vent^J* C'est grand cas que d'aimer t une amoureuse plaie v Ne se guérit jamais pour chose qu'on essaie : Plus on la veut guérir, et plus le souvenir La fait toujours plus vive en nos cœurs revenir.

J'ai beau me promener au travers d'un bocage , J'ai beau paître mes bœufs le long d'un beau rivage, J'ai beau voir le printemps, âme des arbrisseaux , Ouïr les rossignols , gazouiller les ruisseaux , Et voir entre les fleurs, par les herbes menues, Sauter les agnelets sous leurs mères cornues , Voir les boucs se choquer, et, tout le long du jour,

* f-'oy. page 64, note U

80 LES ÉGLOGIJES.

Voir les bélier» jaloux se battre pour l'amour.

Ce plaisir toutefois non plus ne me contente Que si du froid hiver la sifflante tourmente Avait terni les ehamps , et , en mille façons , Rué dessus les fleurs la neige et les glaçons, Et que le saint troupeau de cent nymphes compagnes Ne vinssent plus de nuit danser en nos montagnes.

Bien que mon parc foisonne en vaches et taureaux y Et que sous ma faveur vivent cent pastoureaux , Qui savent tous jouer des douces cornemuses, Les mignons d'Apollon, de Mercure et des Muses : Bien que mon doux flageol sur tous le mieux appris* Quand il me plaît chanter, seul emporte le prix^J/' Bien qu'en nulle saison le doux lait ne me faille : V" L'une part devient crème, et l'autre part se caille T L'autre devient fromage , un mol , l'autre séché : Le mol est pour manger, le sec pour le marché ;

Et bien que mes brebis ne soient jamais brehaignes XY Bien que mille troupeaux bêlent par mes campaignes, Je voudrais n'avoir rien , Marion, sinon toi, Que je voudrais pour femme en mon entre-chez-moi * r Et, parmi les forêts , loin d'honneur et d'envie, User, en te baisant , le reste de ma vie. %/

L'orage est dangereux aux herbes et aux fleurs ; r* La froideur de l'automne aux raisins qui sont meurs , Les vents aux blés de mai : mais l'absence amoureuse A l'amant qui espère est toujours dangereuse. -^

J'ai pour maison un antre en un rocher ouvert, f De lambrunche 3 sauvage et d'hierre * couvert , Qui deçà, qui delà leurs grand'branches épandent,

1 Brehaignes : stériles. ♦ Hierre : lierre j du latin hedera. Le

2 Mon entre-chez-moi : ma maison, lierre est la plante dont on couronne

* Ixtmbrunchc : vigne; du latin les poètes. labrusca.

LES ÉGLOGUBS. 81

Et droit sur le milieu de la porte les pendent, y Un méfier x nouailleux * ombrage le portail , *■ Où, sans crainte du chaud, remâche 3 mon bétail : Du pied naît un ruisseau dont le bruit délectable S'enroue , entre-cassé de cailloux et du sable , Puis, au travers d'un pré, serpentant de maint tour, Arrose doucement le lieu de mon séjour. De là tu pourras voir Paris la grande ville, Où de mes pastoureaux la brigade gentille Porte vendre au marché ce dont je n'ai besoin, Et toujours argent frais leur sonne dans le poing.

Là, s'il te plaît venir, tu seras la maîtresse, \/ Tu me seras mon tout, ma nymphe et ma déesse : Nous vivrons et mourrons ensemble , et tous les jours , / Vieillissons, nous verrons rajeunir nos amours : Tous deux nous étendrons dessous un même ombrage, Tous deux nous mènerons nos bœufs en pâturage Dès la pointe du jour, les ramenant au soir, Quand le soleil tombant en Peau se laisse choir : Tous deux les mènerons quand le soleil se couche, Et quand de bon matin il sort hors de sa couche : A toute heure, en tous lieux ensemble nous irons, Et dessous même loge ensemble dormirons ; Puis, au plus chaud du jour, étant couchés à l'ombre , Après avoir compté de nos troupeaux le nombre, Pour chasser le sommeil , je dirai des chansons Que pour toi je compose en diverses façons.

Alors toi, doucement sur mes genoux assise, Maintenant 4 tu ferais d'une douce feintise Semblant de sommeiller, maintenant tu ferais Semblant de t'éveiller, puis tu me baiserais ,

1 Métier : néflier. 3 Remâche : rumine.

3 Nouailleux : noueux. * Maintenant : tantôt. f. p. 74, n. 1.

M LES ÉGLOGtES.

Kt presserais mon col de tes bras, en la sorte Qu'un orme est enlacé d'une vigne bien forte Maintenant tu romprais mon chant de ton Maintenant tu voudrais ton ardeur apaiser, Kn mf étant le flageol hors de la lèvre mienne, Pour y mettre en son Heu le corail de la tienne : Puto me rebaiserais , et» me voulant flatter, Tu voudrais quelquefois avecque moi chanter : Quelquefois toute seule, et comme languissante , Je te verrai* mourir en mes bras pâlissante, Puis te ressusciter, puis me faire mourir, Puis d'un petit souris me venir secourir, Puis, en mille façons, de tes lèvres vermeilles IVlo resmicer les yeux, la bouche et les oreilles , Kt, coup sur coup , jeter des pommes sur mon sein, Que j'aurais et d'oeillets et de roses tout plein , Pour rejeter au tien, qui maintenant pommelle, (tomme fuit au printemps une pomme nouvelle, y

Sein où logeait Amour, qui le trait me tira -^ Au cœur, qui autre nom depuis ne soupira Que le tien, Marion : témoin en est ce chêne, Où ces vers l'autre jour j'engravai d'une alêne l : « Les ondes refuiront contremont l/ss ruisseaux , m Sans feuilles, au printemps, seront les arbrisseaux , « Vénus sera sans torche , et Amour sans sagette 2 , m Quand le pasteur Fresnet oubliera Mariette. » Sus , troupeau , délogeons ; j'ai d'éclisse3et d'osier. Achevant ma chanson , achevé mon panier. Voici la nuit qui vient : il me faut mener boire Mon grand bouc encorné qui a la barbe noire.

Or, adieu, Marion, ma chanson et le jour; Le jour me laisse bien : mais non pas ton amour.

1 À Une : pointe, stylet. 3 Êelisse : bois flexible et mince,

9 Sagette : flèche; du latin sagitta. dont se servent les vanniers.

LES ÉGLOGTJES. 83

Ainsi disait Fresnet : Aluyot , au contraire , Pour l'amour de sa daine une chanson va faire.

ÀLU\OT.

Ma Jeannette (*), mon cœur, dont je n'ose approcher, Tant tes yeux sont ardents : plus polie à toucher Que la plume d'un cygne , et plus fraîche et plus belle Que n'est au mois d'avril une rose nouvelle : Plus douce que le miel, plus blanche que le lait , Plus vermeille en couleur que le teint d'un œillet : Voici ( il m'en souvient ) le mois et la journée ( O douce souvenance heureuse et fortunée ! ) Où premier je te vis peigner tes beaux cheveux , Ainçois ' filets dbrés , mes liens et mes nœuds : Je vis de sa main propre Amour les mettre en ordre , Et filet à filet , en deux tresses les tordre : J'en coupai les plus blonds et les plus crêpelets : Les tournant en cordons, j'en fis des bracelets Que je porte à mes bras, signe que tu tiens prise, En tes crêpes cheveux, mon cœur et ma franchise a : Je les garde bien cher, car en nulle saison Je ne veux échapper de si belle prison. Mainte fille, en voyant ma face jeune et tendre , Où la barbe commence encores à s'étendre , M'a choisi pour ami : hier même, Margot Qui fait sauter ses bœufs au son du larigot 3, Tu la connais, Jeannette, envoya Jaqueline Vers moi , pour me donner de sa part un beau cygne , Et me dit : * Celle-là qui te donne ceci, Avecque son présent à toi se donne aussi : Prends son présent et elle ; assez elle mérite ,

1 Ainçois : plutôt. * larigot : instrument de musique,

3 franshise : liberté. espèce de petit flageolet.

(*) Jeanne de Hallain, ûlle à" Antoine de Pieones, épouse de Florimoml Robertet, fiaron d'AUuye.

Ayant les yeux si beaux , d'être ta favorite. »

Mais je la refusai : car plutôt que d'aimer Autre que toi, mon cœur, douce sera la mer, Le doux miel coulera de l'éoorce d'un frêne, Et les roses croîtront sur les branches d'un chêne, Les buissons porteront les œillets rougissants, Et les halliers ronceaux x les beaux lis blanchissants.

D'autant que du printemps la plaisante verdure * Est plus douce aux troupeaux que la triste froidure; D'autant qu'un arbre enté rend un jardin plus beau Que le tige * épineux d'un rude sauvageau ; D'autant qu'un olivier surpasse en la campaigne D'un saule pâlissant la perruque brehaigne 3 , Et d'autant, qu'au matin , la belle aube qui luit , Surmonte de clarté les ombres de la nuit : D'autant ma Jeanneton, dessus toute pucelle Tu semblés à mes yeux plus gentille et plus belle : • Ces houx m'en sont témoins, et ces pins, que tu vois *f Surmonter en hauteur la cime de ces bois , Où, m'ébattant un jour, j'engravai sur l'écorce D'un chêne non ridé , cette épigramme à force : « Quant Aluyot vivra' sans aimer Jeanneton , « Le bouc se vêtira de la peau d'un mouton , « Et le mouton prendra la robe d'une chèvre , « Et aura comme un bouc barbe dessous la lèvre. »

J'ai l'âme toute émue et le cœur tout ravi , -r Quand je pense en ce jour, où premier je te vi Porter un beau panier (ainsi qu'une bergère) Allant cueillir des fleurs au jardin de ma mère : Sitôt que je te vis , sitôt je fus déçu * ,

' Mallien ronceaux : baissons de 4 Ut vidi, ut péril ! ut me malas abctaltt

ronces. Jerror!

' Tige : ce mot a changé de genre. (Virg , Egtog., VIII, 4t. ) 3 Brehaigne. Foy. page 80 , note 1 .

LES KGLOGUES. 86

Je m$ perdis moi-même, et depuis je n'ai su Soulager ma douleur : tant l'amoureuse flamme , Descendant jusqu'au cœur, m'avait embrasé l'âme. Tu avais tes cheveux sans ordre déliés , Frisés , crêpés , retors , primes et déliés Comme Glets de soie : et de houppes garnie Te pendait aux talons ta belle souquenie '. ^

Ta sœur allait après , j'allais après aussi : ^ Et, comme je voulais te conter mon souci , Las ! je m'évanouis, et l'amoureux martyre Qui me pressait le cœur ne me laissa rien dire.

A la fin , revenu de telle pâmoison,

Le bouillant appétit » surmonta la raison,

Je te contai mon mal : mais toi , sans être atteinte

De ma triste douleur, te moquas de ma plainte.

Or, comme tu cueillais une fleur de ta main , •

Par feintise, un bouquet te tomba de ton sein,

( Où mainte fleur était l'une à l'autre arrangée )

Lié de tes cheveux et de soie orangée :

Je l'amasse, et l'attache au bord de mon chapeau ,

Et bien qu'il soit fané., toujours me semble beau ,

Comme ayant la couleur de ma face blémie ,

Qui, malgré mon printemps, se flétrit pour ma mie.

Ainsi que je pleurais pour mon mal apaiser, Tu sautes à mon cou , me donnant un baiser : Ah ! je meurs quand j'y pense ! et de ta bouche pleine De roses, me versas en l'âme ton haleine.^ Ce doux baiser passa (dont j'ai vécu depuis ) ^ Soudain de nerfs en nerfs, de conduits en conduits, De veine en veine , après de nouvelle en nouvelle ,

1 Souçuenie : robe , tunique. * Appétit : di-sir, passion.

80 LES BGLOGUES.

M'allumant tout le sang d'une chaleur nouvelle. jjS Si bien qu'en toutes parts, en toute place et lieux , \/ J'ai toujours ton baiser au-devant de mes yeux : J'en sens toujours l'haleine, et, depuis, ma musette N'a pu chanter sinon le baiser de Jeannette. ^

Doux est du rossignol la rustique chanson, 7^ Et celle du linot et celle du pinçon ; Doux est d'un clair ruisseau le sautelant murmure ; Bien doux est le sommeil sur la jeune verdure : Mais plus douce est ma flûte et les vers que de toi Je chante dessous l'ombre, assise auprès de moi.

J'ois toujours dans mon antre une belle fontaine ; De roses est mon lit ; ma place est toute pleine De toisons de brebis , que le vent fit broncher, L'autre jour, contre-bas x du faîte d'un rocher.

De l'ardeur du soleil autant je me soucie , Qu'un amant, enchanté des beautés de sa mie, Se soucie d'ouïr son père le tancer :

Car amour ne le fait qu'en sa dame penser. Autant qu'on peut songer, en dormant , de richesses > Autant j'ai de troupeaux : sur leurs toisons épaisses En hiver je m'endors, sans me donner émoi Du froid : car la froideur ne vient pas jusqu'à moi.

Mais, cependant qu'en vain je chante ma Jeannette» Vesper reluit au ciel d'une clarté brunette : Le temps coule si tôt que je ne le sens point ; Le soleil est couché : mais l'ardeur qui me point Ne se couche jamais, et- jamais ne s'alente » (Donnant trêve à mon cœur) tant elle est violente.

Remède contre amour je ne saurais trouver : Voire eussé-je avalé tous les torrents d'hiver,

1 Conire-las : de bant en bas. a S'alenU : se ralentit.

LES ÉGLOGUBS. 37

Et bu tous les glaçons des montagnes Riphées , Tant j'ai de sa chaleur les veines échauffées. Je ne puis qu'en chantant ma douleur contenter : Par la langue mon cœur peut son mal enchanter.

La cigale se plaît au chant de la cigale , Et pasteur j'aime bien la chanson pastorale : L'agneau sur l'herbe courte et le doux chèvrefeuil Est suivi de la chèvre, et le bois du chevreuil : Chacun suit son désir ', et j'aime ma musette, Pour y chanter dessus les amours de Jeannette.

Or, adieu, Jeanneton , le jour et ma chanson : D'un ruisseau murmurant si plaisant n'est le son , Le sommeil n'est si doux, ni les tendres fleurettes Du printemps ne sont point si douces aux avettes , Que les vers me sont doux , voire autant que tes yeux , Qui font toujours amour de moi victorieux.

1 Trahit sua qnemque volapta*. ( Virg., Eclog., Il, 66. )

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