‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 22 sur 135 · CHANT PASTORAL · texte numérisé non relu

CHANT PASTORAL

SUR LES NOCES DE MONSEIGNEUR CHARLES, DUC DE LORRAINE (*), ET MADAME CLAUDE, FILLE DU ROI HENRI II.

Un pasteur Angevin, et l'autre Vendomois(**), Bien connus des rochers, des fleuves et des bois, Tous deux d'âge pareils , d'habits et de houlette : L'un bon joueur de flûte , et l'autre de musette, L'un gardeur de brebis, et l'autre de chevreaux , * S'écartèrent un jour d'entre les pastoureaux.

(*) Charles II, dit le grand , duc de Lorraine, bienfaiteur de son pays, fondateur de l'Université de Pont à Mousson. Il arrêta le plan de la ville de Nancy.

(**) Belleau, et Ronsard.

88 LES ÉGLOGUBS.

Tandis que leur bétail paissait parmi la plaine. Tout auprès de Meudon , au rivage de Seine , Laissèrent leurs mâtins pour aboyer les loups , Bien armés de colliers tout hérissés de clous : Puis, grimpant sur le dos d'une colline droite , Au travers d'une vigne, en une sente * étroite , Gagnèrent pas à pas la grotte de Meudon , La grotte que Chariot (Chariot de qui le nom Est saint par les forêts ) a fait creuser si belle, Pour être des neuf Sœurs la demeure éternelle : Sœurs qui, en sa faveur, ont méprisé les eaux D'Eurote et de Permesse, et les tertres jumeaux Du chevelu Parnasse , où la fameuse source Prit du cheval volant * et le nom et la course , Pour venir habiter son bel antre émaillé , Une loge voûtée en un roc entaillé.

Sitôt que ces pasteurs, du milieu de la rotte a, Aperçurent le front de la divine grotte, S'inclinèrent à terre, et , craintifs, honoraient, De bien loin, le repaire où les Sœurs demeuraient.

Après l'oraison faite, arrivent à l'entrée ( Nus de tête et de pieds ) de la grotte sacrée : Car ils avaient tous deux et sabots et chapeaux, Révérant le saint lieu , pendus à des rameaux.

Eux dévots, arrivés au devant de la porte , Saluèrent Pallas , qui la Gorgone porte 4 , Et le petit Bacchus , qui, dans ses doigts marbrins, Tient un pampre chargé de grappes de raisins : Se lavent par trois fois de l'eau de la fontaine , Se serrent par trois fois de trois plis de verveine ,

1 Sente : sentier. s Rotte : route.

3 Cheval volant : Pégase, qui donna * La tète de la Gorgone placée M

le nom à la source d'Hipocrène : /on- milieu de l'égide, taine du cheval.

LES EGLOGUES. 8tf

Trois fois entournent l'antre, et d'une basse voix Appellent de Meudon les Nymphes par trois fois , Les Faunes, lesSylvains, et tous les dieux sauvages Des prochaines forêts, des monts et des bocages : Puis , prenant hardiesse, ils entrèrent dedans Le saint horreur ■ de l'antre, et comme tout ardents De trop de déité , sentirent leur pensée De nouvelle fureur brusquement insensée.

Us furent ébahis de voir le partiment a , En un lieu si désert, d'un si beau bâtiment : Le plan , le frontispice , et les piliers rustiques , Qui effacent l'honneur des colonnes antiques ; De voir que l'artifice avait portrait les murs De divers coquillage en des rochers si durs ; De voir les cabinets , les chambres et les salles , Les terrasses, festons, guillochis et ovales, Et l'émail bigarré, qui ressemble aux couleurs Des prés, quand la saison les diapré de fleurs : Ou comme l'arc-en-ciel qui peint, à sa venue, De cent mille couleurs le dessus de la nue.

Lors Bellot et Perrot ( de tels noms s'appelaient Les pasteurs qui par l'antre en révérence allaient ) Ne se peuvent garder de rompre le silence, Et, le premier des deux , Bellot ainsi commence :

BELLOT

Printemps, naissez , croissez, et de mille façons Couvrez les jeunes prés de fleureuses moissons , Afin qu'en les cueillant et tirant, je façonne Pour le front de Chariot une belle couronne,

• Horreur : ce mot est aujourd'hui Jette aneialnteborrenrqoi nous r»«ir« tous du féminin : (lUcti.it, Ipktg., «et. V, «. 6.)

Et, parmi nous , * Le parïtmenl : la disposition.

Pasteurs, puisque Chariot nous daigne regarder, Comme nous voulions faire, il ne faut plus garder Pour la crainte des loups nos brebis camusettes , Qui sans crainte paîtront au bruit de nos musettes : Car eux et nos agneaux ensemble coucheront ; Nos taureaux, leur viande » à l'ombre mâcheront Deux fois », en écoutant les chansons de Tityre ; Et nous autres bergers ne ferons plus que rire , Que jouer , que flûter, que chanter, que danser, Comme si l'âge d'or voulait recommencer A régner dessous lui , comme il régnait à l'heure Que Saturne faisait en terre sa demeure. Nous ferons de gazons son autel comme à Pan ; Nous chômerons sa fête , et au retour de Tan , Tout ainsi qu'à Paies ou à Cérès la grande , Trois vaisseaux 3 pleins de lait verserons pour offrande , Invoquerons son nom-: et, buvant à l'entour De l'autel , nous ferons un banquet tout le jour, Où Janot Limosih (*) prendra sa chalemie *, A tous bergers venant, pour l'amour de sa mie : Car c'est un demi-dieu à qui plaisent nos sons ^ Qui fait cas des pasteurs , qui aime leurs chansons, Qui garde leurs brebis de chaud et de froidure , Et en toutes saisons les fournit de pâture.

Quelque part que tu sois, Chariot, pour ta vertu T En tes lèvres toujours savourer puisses-tu Le doux sucre et la manne, et manger tout ensemble Le miel , qui en douceur à tes propos ressemble : Et toujours, quelque part que tu voudrais aller, Puissent dessous tes pieds les fontaines couler De vin et de nectar, et, loin de ton herbage,

1 Leur viande : leur nourriture. 3 Vaisseaux : vases.

1 Mâcheront deux fois : rumineront. * Sa chalemie : son chalumeau*

(*) Jean Daurat , né en Limousin.

Le ciel puisse ruer x sa foudre et son orage : Les cornes de tes boeufs se puissent jaunir d'or ; D'or le poil de tes boucs, et la toison encor De tes brebis soit d'or, et les peaux qui hérissent De tes chèvres le dos, de fin or se jaunissent. Pan, le dieu chèvre-pieds, des pasteurs gouverneur, Augmente ta maison , tes biens et ton honneur : Toujours puisse d'agneaux peupler ta bergerie , De ruisseaux argentins arroser ta prairie, Et toujours d'herbe épaisse emplir tes gras herbis , De taureaux ton étable, et ton parc de brebis : Puisque tu es si bon , et que tu daignes prendre Quelque soin des pasteurs, et leurs flûtes entendre. A tant se tut Bellot, et à peine avait dit , Qu'en pareille chanson Perrot lui répondit :

PEBHOT.

Nymphes , filles des eaux , des neuf Muses compagnes , Qui habitez les bois, les monts et les campagnes, Permettez-moi chanter votre antre de Meudon, Que des mains de Chariot vous reçûtes en don. Comme Amphion tira de gros quartiers de pierre, Pour emmurer sa ville, au son de sa guiterre 2 : Ainsi ce beau séjour Chariot vous a construit, De rochers qui suivaient de sa voix le doux bruit.

Ceux qui viendront, Chariot, ou boire en ta fontaine, Ou s'endormir aux bords, se verront l'âme pleine De sainte poésie , et leurs vers quelquefois Pourront bien réjouir les oreilles des rois.

Ici, comme jadis en ces vieux tabernacles De Delphe et de Délos, se rendront les oracles : Et, à ceux qui voudront à la grotte venir, Phébus les instruira des choses à venir.

1 Ruer : lancer, du latin rucre. ' Guiterre : guitare.

Chariot , je te supplie , ne rougis point de honte De nous simples bergers faire un petit décompte ' ; Apollon fut berger, et le troyen Paris : Et le jeune amoureux de Vénus, Adonis, Ainsi que toi portait au flanc la panetière, Et par les bois sonna l'amour d'une bergère : Mais nul des pastoureaux, en l'antique saison , Comme toi n'a bâti des Muses la maison.

Toujours tout à l'entour la crêpe mousse y naisse, Le thym , le poliot, la marjolaine épaisse ; Le lierre bacchiq', replié de maint tour, Puisse, au haut de son front, grimper tout à l'entour , Et la lambrunche errante ensemble entortillée , Laisse courir ses bras sur la grotte émaillée : L'avette, en lieu de ruche, agence dans les trous Des rustiques piliers sa cire et son miel roux, Et le frelon armé qui les raisins moissonne, De son bruit enroué par l'antre ne bourdonne : Mais bien les grésillons2, qui, de leurs cris tranchants, Salueront les pasteurs à leur retour des champs. Mainte gentille nymphe et mainte belle fée , L'une aux cheveux plies, et l'autre décoiffée, Avecque les Sylvains, y puisse toute nuit Fouler l'herbe des pieds, au son de l'eau qui bruit»

Toujours cette maison puisse avoir arrosée Le pied d'une fontaine , et le chef de rosée : ,, Toujours soit aux pasteurs son taillis ombrageux , Sans crainte de la foudre ou du fer outrageux : Et jamais au sommet, quand la nuit est obscure , Les chouans%nnonceurs de mauvaise aventure,

« Nec te pœniteat pecoris, divine poeta, * Grésillons : grillons.

Et formosus oves nd fluminn pavit Adonis. 3 Chouans : chouette», kibOUX,

(Vibg., Eglog., X, 17O .

Ne s'y viennent percher, mais les rossignolets, Voulant chanter plus haut que tous nos flageolets , Y dégoisent toujours par la verte ramée Du bon pasteur Chariot la belle renommée, Afin que tous les vents l'emportent jusqu'aux deux , Et du ciel puisse aller aux oreilles des Dieux.

Ainsi finit Perrot, et l'un et l'autre ensemble , ( A qui tout le pied droit par bon augure tremble) Sortent hors de la grotte , et afin de pouvoir Mieux chanter à loisir, s'en allèrent asseoir , L'un dessus un billot, l'autre sur une souche; Et lors de tels propos Bellot ouvrit sa bouche :

BELLOT

Perrot, tous les pasteurs ne te font que louer. Te vantent le premier, soit que veuilles jouer Du sistre ou du rebec, et la musette tienne , Tant Us sont abusés, comparent à la mienne : Je voulais dès longtemps seul à seul te trouver, Loin de nos compagnons, afin de t'éprouver, Pour maître te montrer qu'autant je te surpasse Qu'une haute montagne une colline basse.

PEBBOT.

Mon Bellot, il est vrai que les pasteurs d'ici M'estiment bon poëte , et je le suis aussi : Mais non tel qu'est Michau (*) , ou Lancelot (**) , qui sonne Si bien de la musette aux rives de Garonne ; Et mon chant, au prix d'eux, est pareil au pinson , Qui veut du rossignol imiter la chanson. Toutefois, mon Bellot, je ne te veux dédire : Si tu es bon Thyrsis, je serai bon Tityre. Commence, je n'ai point le courage failli :

(*) Michel de l'Hôpital dont les poésies latines étaient alors en grande réputation.

(**) Lancelot Caries, poeje du temps.

94 LES EGLOGUES.

L'assailleur bien souvent vaut moins que l'assailli. Il faut pour le vainqueur que nous mettions un gage. Quant à moi, pour le prix, je dépose une cage Que je fis l'autre jour, voyant paître mes bœufs , Devisant à Thoinet, qui s'égale à nous deux : Les barreaux sont de til », et la perchette blanche Qui traverse la cage, est d'une coudre franche ; De pelures de jonc j'ai tissu tout le bas : A l'un des quatre coins, la coque d'un limas Pend d'un crin de cheval, voire de telle sorte Qu'on dirait, à la voir, qu'elle-même se porte.

J'ai creusé d'un sureau l'auge bien proprement , Et les quatre piliers du petit bâtiment Sont d'une grosse ronce en quatre parts fendue : Et le cordon tressé duquel elle est pendue, Belin me l'a donné, houppe tout à l'entour, Des couleurs qu'il gagna de Catin l'autre jour.

J'ai dedans prisonnière une jeune alouette , Qui dégoise si bien, qu'hier ma Cassandrette, Que j'aime plus que moi , m'en offrit un veau gras , Au front déjà cornu , voire et si ne l'eut pas : Toutefois tu l'auras, si tu as la victoire : Mais plutôt que l'avoir, la neige sera noire.

BELLOT

Pour la cage et l'oiseau je veux mettre un panier,. D'artifice enlacé de vergettes d'osier, Large et rond par le haut, qui toujours diminue En tirant vers le bas d'une pointe menue : L'anse est faite d'un houx qu'à force j'ai courbé : En voulant l'aténuir a, le doigt je me coupai Àvecque ma serpette : encore de la plaie

1 71/ : tilleul. ' Aténuir : amincir»

e me dculs ', quand du doigt mon flageol j'essaie. 'out ce gentil panier est portrait par-dessus )e Mercure et d'Io , et des cent yeux d'Argus :

0 est peinte en vache, et Argus en vacher : lercure fait le guet, qui, du haut d'un rocher loule le corps d'Argus , après avoir coupée km col du fer courbé de sa tranchante épée. Jne Nymphe est auprès, en .simple corset blanc , Jui tremble de frayeur de voir jaillir le sang.

1 me sert à serrer des fraises et des roses,

1 me sert à porter au marché toutes choses :

don Olive, mon cœur, désire de le voir,

Zfte me veut donner son mâtin pour l'avoir,

£t si ne l'aura pas : je te le mets en gage :

T'en refuse trois fois la vente de ta cage.

Hais qui nous jugera? qui en prendra le soin?

Vois-tu ce bon vieillard qui vient à nous de loin?

1 lui voir au menton la barbe vénérable ,

Le chef demi couvert d'un poil gris honorable ,

La houlette en la main d'un nouailleux cormier,

Le hauqueton * d'un daim, crest Michau, le premier

Des pasteurs en savoir, auquel font révérence,

2uand il vient en nos parcs , tous les bergers de France.

PEBBOT.

Je le connais, Bellotje l'ai ouï chanter : autant comme tu fais , je l'ose bien vanter. Dar il a bien souvent daigné prendre la peine De louer mes chansons à Chariot de Lorraine.

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