‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 23 sur 135 · MICHAU · texte numérisé non relu

MICHAU

Que dites-vous,' garçons, des muses le souci? Ici le bois est vert, l'herbe fleurit ici, [ci les petits monts les campagnes emmurent ,

1 Je me deuls : je me plains. 2 Le hauqueton : la besace.

96 LBS BGLOGUES.

Ici de toutes parts les ruisselets murmurent : Ne soyez pas oisifs , enfants, chantez toujours, Mais comme auparavant ne chantez plus d'amours , Élevez vos esprits aux choses bien plus belles , Qui puissent après vous demeurer immortelles.

N'avez- vous entendu comme Pan , le grand dieu , Le grand dieu qui préside aux pasteurs de ce lieu , Par mariage assemble à sa fille Claudine Le beau pasteur Lorrain de telle fille digne? C'est le jeune Chariot , tige de sa maison , Parent de ces pasteurs qui portent la toison , Et cousin de Chariot le bon hôte des muses , Duquel toujours le nom enfle vos cornemuses; Et de ce grand Francin (*), qui à coups de leviers , De frondes et de dards, a chassé les bouviers Qui venaient d'outre mer saccager nos rivages , Et menaient malgré nous leurs bœufs en nos herbages (**).

Là, ne se doit dresser un vulgaire festin : Depuis le soir bien tard jusqu'au premier matin La fête durera , et les belles Naïades, Les Faunes, les Sylvains, Dryades , Oréades , Les Satyres, les Pans tout le jour balleront1, Et de leurs pieds fourchus Fherbette fouleront. De ce beau mariage * entonniez vos musettes, Montrez-vous aujourd'hui tels sonneurs que vous êtes , Chantez cette alliance et cet accord sacré : Les deux frères Lorrains vous en sauront bon gré.

Pan y tiendra sa cour en majesté royale,

' Balleront : danseront. * Pour ce beau mariage.

(*) François de Guise.

(**) Allusion aux exploits du duc de Guise, qui refoula les Espagnols vers le Nord, et reprit aux Anglais la vile de Calais (1558).

Auprès de lui sera son épouse loyale,

T£t son fils déjà roi (*) , et sa divine sœur

Qui passe de son nom et la perle et la fleur ,.

Sus donc chante, Bellot, et ta musette apprête .

Dis le lit nuptial, Perrot dira la fête :

Car il. vaut mieux, enfans, célébrer ce beau jour,

Qu'user vos chalumeaux à chanter de l'amour.

bellot. v

O Dieu qui prends le soin des noces, Hyménée, \s Laisse pendre à ton dos ta chape ensafranée % • Ton pied soit enlacé d'un beau brodequin bleu , Et portes en ta main un clair flambeau de feu : }/ Éternue trois fois : ta tête chevelue ^

Ébranle par trois fois , trois fois, à ta venue, Vois Claudine et Chariot, afin que désormais Le mariage soit heureux à tout jamais.

Amène avecques toi la Cyprienne sainte 3 ~~v> D'un demi-ceint tissu dessus les hanches ceinte, Et son enfant Amour, tenant l'arc en ses mains, Pour se cacher es yeux du prince des Lorrains.

Ce n'est pas un berger qui , vulgaire et champêtre, Mène aux gages d'autrui un maigre troupeau paître : Mais qui a cent troupeaux de vaches et de bœufs , De boucs et de béliers, paissant les prés herbeux De Meuse et de Moselle , et la fertile plaine De Bar, qui se confine aux terres de Lorraine. y

Il s'élève en beauté sur tous les pastoureaux, ** Comme un brave taureau sur les menus troupeaux; Ou comme un pin gommeux, au résonnant feuillage,

1 Allusion au nom do Marguerite. 3 Vénus, qu'on adorait dans l'Ile de

• Croceo vrlatus anictu. ( Ovip.) Chypre.

(*) François II, appelé déjà roi, à cause de son mariage avec Marie Sluart.

Tient son chef poramelu pardessus un bocage.

Qui plus est, son menton, en sa jeune saison,

Ne se fait que crêper d'une blonde toison. ^.

Bergers , faites ombrage aux fontaines sacrées , v Semez tous les chemins de fleurettes pourprées , Dépendez la musette , et de branles divers Chantez à ce Chariot des chansons et des vers.

Qu'il te tarde beaucoup que Vesper ne t'amène Déjà la nuit, pour mettre une fin à ta peine ! Soleil, hâte ton cours, accourcis ton séjour, Chariot a plus besoin de la nuit que du jour.

L'amitié, la beauté, la grâce et la jeunesse Apprêteront ton lit , et par grande largesse Une pluie d'oeillets dessus y sèmeront, Et d'ambre bien sentant les draps parfumeront. Mille Amours emplumés , de leurs petites ailes V oleteront dessus , comme es branches nouvelles Des arbres, au printemps, volettent les oiseaux, Qui se vont égayant de rameaux en rameaux. La vigne à son ormeau si fort ne soit liée , Qu'alentour de ton col ta jeune mariée , Qui d'un baiser permis ta bouche embaumera , Et d'un autre plaisir ton cœur allumera. C'est une prime fleur encore toute tendre : Époux , garde-toi bien brusquement de la prendre : Il la faut laisser croître , et ne faut simplement Que tenter cette nuit le plaisir seulement. Comme tes ans croîtront , les siens prendront croissance : Lors d'elle, à plein souhait, tu auras jouissance , Et trouveras meilleur mille fois le plaisir : Car l'attente d'un bien augmente le désir.

Or, le soir est venu , entrez en votre couche ; Dormez bras contre bras et bouche contre bouche ;

Ta concorde à jamais habite en votre lit : Chagrin , dissension , jalousie et dépit Ne vous troublent jamais , ains d'un tel mariage Puissent naître bientôt un généreux lignage, Mêlé du sang Lorrain et du sang de Valois , Qui Parthénope % un jour, remette sous ses lois ; Et puissent couronner ses royales armées Sur le bord du Jourdain de palmes Idumées. vX

A tant se tut Bellot , et Perrot tout gaillard, iC Enflant son chalumeau, lui répond d'autre part.

perrot. *

O Lutine- Junon , qui aux noces présides , Et de paons accouplés, où il te plaît , tu guides Ta coche % comme vent sur terre et sur les cieux , Brave 3 de majesté comme reine des Dieux , Amène Pasithée 4 et la Muse divine, Qui préside aux banquets , aux noces de Claudine. Comme une belle rose est l'honneur du jardin , Qui , aux rais du soleil, est éclose au matin , Claudine est tout l'honneur de toutes les bergères , Et les passe d'autant qu'un chêne les fougères : Nulle ne l'a gagnée à savoir façonner Un chapelet de fleurs pour son chef 5 couronner : Nulle ne sait mieux joindre au lis la fraîche rose , Nulle mieux sur la gaze un dessin ne compose De fil d'or et soie , et nulle ne sait mieux Conduire de Pallas les arts ingénieux.

Comme parmi ces bois volent deux tourterelles Que je vois tous les jours se caresser des ailes , Se baiser l'une l'autre, et ne s'entre-éloigner,

1 lïaples, autrefois an pouvoir de la 3 Brave : belle, maison de France. " Pasithée : une des Grâces,

3 Ta coche : ton char. s Son chef : m tète.

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Mais, constantes de foi , toujours s'accompagner, Qui, de leur naturel, jusqu'à la mort n'oublient Les premières amours qui doucement les lient : Ainsi puisses-tu vivre en amoureux repous Jusqu'à la mort, Claudine , avecque ton époux.

Je m'en vais sur le bord des rives plus secrètes, Cueillir en mon panier un monceau de fleurettes , Afin de les semer sur ton lit génial « , Et chanter à l'entour ce beau chant nuptial.

D'une si belle fille est heureuse la mère, Ton père est bienheureux , bienheureux est ton frère , Mais plus heureux cent fois et cent encor sera , Qui d'un mâle héritier enceinte te fera : Heureux sera celui qui aura toute pleine Sa .bouche de ton ris , et de ta douce haleine , Et de tes doux baisers , qui passent en odeur Des prés les mieux fleuris la plus suave fleur : Heureux qui dans ses bras pressera toute nue Toi, Claudine aux beaux yeux, du sang des dieux venue, Qui hardi tâtera tes tetins verdelets , Qui semblent deux boutons encore nouvelets : Et qui licencié d'une liberté franche , Rebaisera ton front , et ta belle main blanche , Et qui démêlera fil à fil tes cheveux , Folâtrant toute nuit , et faisant mille jeux : Celui priera la nuit que cent nuits dure encore , Ou bien que de cent jours ne s'éveille l'aurore, Afin que, paresseux, longtemps puisse couver Ses amours en ton sein , et point ne se lever.

Mais le soir est venu, et Vesper, la fourrière Des ombres, a versé par le ciel sa lumière : Il faut s'aller coucher. Quoi ? tu frémis du cœur,

1 Génial : nuptial; du latin geniali*.

LES iGLOGUBS. 101

Viusi qu'un petit faon qui tremble tout de peur ^uand il a vu le loup , ou quand, loin de sa mère, l 1 s'effraye du bruit d'une feuille légère* Il ne sera cruel : car une cruauté Ne saurait demeurer avec telle beauté.

Demain, après avoir son amitié connue, Tu voudrais mille fois que la nuit fût venue, S>our retourner encore aux amoureux combats , EX pour te rendormir dans le pli de ses bras.

Sus , déshabille- toi , et comme une pucelle Qui de bien loin sa mère à son secours appelle , ^N'appelle point la tienne , et viens pour te coucher, Près du feu qui te doit tes larmes dessécher.

Celui puisse conter le nombre des arènes, Les étoiles des cieux , et les herbes des plaines , Qui contera les jeux de vos combats si doux , Desquels pour une nuit vous ne serez pas sortis.

Or sus, ébattez- vous , et en toute liesse Prenez les passe-temps de la courte jeunesse Qui bientôt s'enfuira , et, au nombre des ans Qui vous suivent tous deux , égalez vos enfans. Ton ventre désormais si fertile puisse être , Que d'un sang si divin puisse en bref faire naître Des filles et des fils : des fils qui porteront Les vertus de leur père empreintes sur le front , Et qui , dès le berceau , donneront connaissance Que d'un père très-fort auront pris leur naissance ; Les filles en beautés , en grâce et en douceur, Par signes donneront un témoignage seur De la pudicité de leur mère divine , Qui de notre grand Pan reçoit son origine/^-

Ainsi disait Perrot , qui retenant le son ^ De son pipeau* d'avoine, acheva sa chanson.

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Écho lui répondait : les bois qui rechantèrent Le beau chant nuptial, jusqu'au ciel le portèrent.

Lors Michau s'écriant s'assit au milieu d'eux , Puis dit , en approuvant la chanson de tous deux :

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